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L’errance ou la mémoire du trottoir

Par Murdock Archibald

Murdoch Archibald by Murdoch Archibald
12 juin 2026
in Littéraire(s), Société(s)
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Photo Jordan Ortuno
Photo Murdoch Archibald –

Encore cette odeur. Ce quelque chose qui brûle quelque part au loin. Et puis le pétrichor. Pétrichor, drôle de mot. Je ne le connaissais pas, moi, ce mot. Pétrichor, le sang des pierres… Sophistiquée, la gamine. La grisaille d’automne, moi, je trouve ça beau. Ce matin, la capitale est une aquarelle mal lavée. Cela me rappelle les jours sans lendemain, les jours sans boîte aux lettres, sans draps propres. Les jours où je vivais d’un canapé à l’autre, comme un insecte discret — pas méchant, juste de passage. Les gens croyaient m’offrir un abri ; en vérité, c’est moi qui leur offrais un sans-abri. Ils faisaient la fête — médiocre. Moi, je dormais à côté, dans la lumière. J’apprenais à respirer entre quelques conversations. Je leur faisais aumône de ma grâce. Ne pas avoir de foyer, c’est vivre au rythme des autres, sans jamais y être invité à la fête. Les bars officiaient en chapelles, m’offrant droit d’asile jusqu’à leur fermeture. Pourboire ? Jamais. Pas les poches trouées. Boire ? Pas vraiment — ou si peu —, mais pour retarder l’errance. Les serveurs, souvent, vous laissent finir votre verre. Par pitié ou par fatigue ; peut-être bien les deux. L’alcool coûte moins cher que le silence. Et puis écouter, c’est prendre le risque de tomber au fond d’un tunnel. On hoche la tête, voilà tout. Et puis, c’est rassurant d’exister à travers le bruit. Quand il pleut, généralement, on marche plus vite. Ou plus lentement. Moi, appesanti par la nostalgie, je me suis figé. Il a bien dû pleuvoir deux ou trois ans lorsque j’ai appris à respirer entre deux conversations. La bruine sur le visage, ça vous esquisse les contours. Ça vous donne l’impression d’être quelqu’un. D’appartenir à la masse. D’exister, en somme. La pluie ne choisit pas. Elle tombe sur le monde, c’est tout. Puis elle fait saigner les pierres : les amants, les ivrognes, les chiens, les types comme moi. Sous la pluie, c’est plus difficile de distinguer les larmes. C’est là l’uniforme des pauvres. Moi, j’étais riche de ma tristesse. À vrai dire, c’est l’ennui qui fait mal. L’ennui et la solitude. Être seul dans la foule, c’est une douleur crasse. Le froid, on s’y fait. La pluie, on s’y fond. Mais l’ennui, la solitude, ça vous ronge la colonne vertébrale. Certainement que s’ennuyer, c’est nécessaire — beau, parfois. Mais la solitude, c’est violent. Moi, mon toit, mon domicile ponctuellement fixe, c’était chez les autres et le contribuable. À Beaubourg, notamment, à la bibliothèque municipale. Je lisais des livres que je ne comprenais plus, épuisé. Pas pour apprendre, non : pour ne pas disparaître. La lecture, c’est une manière élégante d’attendre sans qu’on vous soupçonne de rien. Peut-être que c’est ça, être vivant : lire sans comprendre — trop fatigué. Marcher sans savoir. Attendre insoupçonnable.

À Beaubourg, c’est toujours à peu près les mêmes visages qu’on croise : des faciès longs, érudits, solennels. Des déserteurs de la vie en col roulé. Des étudiants en deuil d’avenir, s’affairant avec gravité — fuyant l’absence des foyers à venir. Ils me toisent entre deux soupirs, quelques pages. On se reconnaissait sans se parler. On partageait cette pudeur des gens en trop. J’étais fantôme poli : je toussais doucement pour exister sans trop gêner.

Le soir, je reprenais mes jambes comme on reprend son sac, sans destination. Un insecte discret. De la bile au fond de la trachée, des larmes indicibles — à vous en faire saigner le bourgeois. Les vitrines fermaient, les néons s’éteignaient. Paris se décharnait lentement. Moi, je marchais. La marche, c’est salvateur quand l’idéal n’est plus. On marche pour ne pas geler. On marche pour ne pas fléchir — ou peut-être que si. Réfléchir encore, et peut-être mieux. Mieux réfléchir, ça fait passer le temps. Voilà pourquoi le prolétaire fixe l’horloge : il attend son tour, voilà tout. On marche pour retarder le moment où la ville vous oublie. On marche pour oublier que la ville vous a oubliés.

Quand la métropole dort — un banc mouillé — ça vous gèle les os. Les regards vous glissent dessus comme la pluie — et cela vous tue l’ego. La pluie, elle vous glisse dessus, indifférente, puis pénètre la chair impitoyable. Chassé au dehors comme la pluie sur le pare-brise — un homme sans ego. Moi, je suis mort. Mort revenu hanter mes propres pensées — vivant à mi-chemin entre elle et moi. Je me suis surpris à sourire à cette idée, comme si le trottoir me rappelait mes premiers foyers volés.

Association d’idées bancale. Les bancs mouillés me rappellent les coussins parfumés des vies étrangères que j’ai foulées — les miennes, celles des autres. Je me souviens surtout avoir souvent menti. J’ai toujours su quoi dire, quand écouter. Il faut croire que j’ai une tête à inspirer confiance. C’est utile, quand on n’a nulle part où dormir. Pénétrer chez quelqu’un légalement, c’est plus simple qu’on ne le croit. Les gens se méfient rarement — ils ont besoin de croire qu’ils valent la peine d’être trahis.

J’ai toujours aimé visiter l’inconnu. Voir son petit chez-lui, être tout le monde et à la fois personne. C’est comme lire un livre : on entre chez autrui non pour apprendre de lui — non — mais pour ne pas disparaître. La lecture, c’est une manière élégante d’attendre insoupçonnable.

J’ai rencontré, ces nuits-là, toute une humanité sans lendemain. Des types qui buvaient pour geler de l’intérieur, d’autres pour ne pas geler dehors. Des bourgeoises riant trop fort pour se couvrir de bruit. La solitude, c’est violent ; le silence, bien trop cher. J’ai vu des vieillards aux yeux clairs parler de leur jeunesse comme d’un pays disparu, noyé dans leur propre ego — échoués dans de grandes garçonnières de marbre. Seuls. D’autres m’ont demandé de me mettre à nu, pour « profiter » de leur chez-soi. Quand on n’a pas de toit, qui qu’on soit, on finit toujours par devenir une « proie ». Cruels sont-ils, ces semblables prédateurs — de ma verve, impitoyable ! Moi et les petites gens, on formait une armée de passants — pas de rebelles, pas de héros, juste des Monsieur Personne qui refusaient de rentrer nulle part. Paris, c’est violent. C’est ça, le propre du romantisme, non ? Certains mentaient, se targuant d’être « à la rue ». Visiblement, il y a quelque chose de romanesque à être revenu du pays des clochards. D’autres disaient dormir dehors par choix. Ils mentaient, évidemment. Mais il faut bien s’inventer une volonté pour supporter l’absence de tout.

La capitale, la nuit, ne console pas. Elle enivre, brille pour les autres. Tue d’illusion, trompe le lendemain comme l’amant cruel trompe la mère aimante. Les toits, eux, ne promettent plus rien. C’est une ville trop chère pour quiconque, pleine de logements vides et de têtes pleines. Une vieille sans promesse, maquillée pour le siècle suivant.

Je me souviens avoir marché longtemps dans ces rues, croyant être invisible. C’est simplement que personne ne voulait me voir. Personne, sauf les petites gens. Ceux qui ont mal. Ceux qu’on trahit trop facilement. Ceux qu’on vole comme on crache un mot. Ceux qui crèvent la bouche ouverte, rêvant d’un lendemain plus doux. Ceux à qui on a arraché la tendresse.

Quand on n’a plus de chez-soi, on n’est plus vraiment quelqu’un. On devient une promesse. Une promesse sans lendemain, sans boîte aux lettres, sans draps propres. Toléré, à condition de ne pas rester trop longtemps. Toléré, à condition d’être un insecte discret. À peine arrêté à quai, on devient un problème à résoudre, un corps à déplacer.

Alors je bougeais doucement, par décence. Je toussais à peine, pour ne pas trop déranger. Je me faisais insecte rampant.

Aujourd’hui, je suis riche d’un chez-moi que je n’habite plus. Mais le froid, lui, avait au moins la délicatesse d’exister. La chaleur, parfois, rend les fantômes plus pâles. L’errance n’est peut-être pas un accident, mais une condition. Alors, quand il cesse de pleuvoir, je me surprends à sourire : ma ville, pour un instant, me semble vaguement familière. C’est le sang des pierres.

Murdoch Archibald

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Murdoch Archibald

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Murdock Archibald est un artiste polyforme et autodidacte. Auteur, compositeur, musicien, photographe et vidéaste, il développe une pratique guidée par une curiosité artistique constante et la conviction qu’un seul langage ne suffit pas à saisir le réel. Formé à la direction artistique, il circule naturellement entre les disciplines, dont les porosités nourrissent son travail : l’écriture dialogue avec l’image, la musique avec le rythme, la photographie avec le regard. Sa plume puise dans Paris, ses rues, ses marges et les existences qui les traversent. Entre chronique urbaine, observation sociale et autofiction, il écoute ce que la ville raconte lorsque personne ne la regarde.

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