(Episode précédent) A bien des égards, l’album With The Beatles est un album charnière. Ce deuxième album du groupe est celui où ils cessent d’être uniquement un groupe de scène qui joue et enregistre live, comme s’ils étaient sur scène. Dans cet album, ils vont réellement devenir également un groupe de studio qui utilise les techniques d’enregistrement comme un instrument à part entière. Il y a à cela plusieurs raisons.
Tout d’abord, ils ne vont pas tout faire en une journée comme pour leur premier album. Les Beatles sont désormais célèbres et pensent, à juste titre, qu’ils ne peuvent se permettre de reproduire la même recette simpliste. George Martin, parfaitement conscient qu’ils seront jugés sur leur progression musicale, les rejoint tout à fait dans cette analyse. Et une opportunité technique va leur permettre d’atteindre ce but.
Le monde des studios d’enregistrement franchit un jalon
Pour leur premier album, ils disposaient d’un magnétophone deux pistes, une pour les instruments et l’autre pour les voix. Avec ce dispositif, les impératifs sont simples : on enregistre live, en direct, le morceau et on fait autant de prises de son que nécessaire pour avoir la bonne version. Ensuite, le producteur et l’ingénieur du son font un mixage primitif : ils équilibrent le volume des instruments (piste 1) avec le volume des voix (piste 2) puis ils rajoutent un peu d’écho sur chaque piste pour donner de l’espace au tout. Comme on peut l’imaginer, les possibilités sont faibles.
Tout change en 1963 et les studios EMI (qu’on appellera plus tard Abbey Road Studios en hommage à l’album du même nom) délaissent leur vieux magnétophones deux pistes pour des quatre pistes et c’est tout le monde de l’enregistrement musical qui en est révolutionné : on a les mêmes possibilités qu’avec un deux pistes pour y mettre les instruments et les voix mais on possède en plus deux autres pistes pour y rajouter des instruments additionnels, des arrangements que l’on peut enregistrer plus tard.
Le groupe ne profitera de cette innovation que sur les dernières séances d’enregistrement de With The Beatles mais c’est déjà tout un nouveau monde qui s’ouvre à eux.
La façon dont les Beatles utilisent leur nouveau joujou
Une technique de studio que le groupe découvre à cette occasion et qu’ils ne cesseront de peaufiner au fil des ans est la technique du doublage des voix. Ça consiste à réenregistrer après coup une deuxième voix identique à la première. Comme elle n’est pas complètement identique (un décalage qui se mesure en micro secondes !), le mélange des deux, d’une part donne une plus belle sonorité à la voix et d’autre part créé comme un effet de chœur, comme une texture vocale à part.
Un bel exemple de la chose est le Yesterday qu’ils sortiront deux ans plus tard dans l’album Help. Paul est le seul chanteur et pourtant sa voix a une présence et une texture qu’il serait impossible d’atteindre avec un chanteur seul. Comme le doublage est très, très bien fait, avec précision, on n’entend pas deux voix distinctes mais la sonorité est inégalable :
La chanson la plus aboutie dans cette technique est certainement Because, dans l’album Abbey Road. La version que je vous propose d’écouter est dans l’album Anthology 3. Elle est exempte d’accompagnement musical et ne comporte que les voix. Pour ce faire, les Beatles ont temporairement quitté le studio 2 d’EMI, une pièce vaste où ils ont enregistré tous leurs morceaux pour faire la prise de son de leurs voix dans le studio 1 qui est immense et réservé habituellement aux orchestres symphoniques. Ils ont enregistré trois fois chacune de leurs voix (John, Paul et George). Le résultat est tout simplement… Confondant !
A partir de 1963 et With The Beatles, quasiment toutes les pistes du chanteur principal, que ce soit John, Paul ou George sont doublées. Le plus beau est qu’avec un magnétophone quatre pistes ont peut aussi faire ça sur des instruments si ça créé un effet intéressant.
Un autre avantage du quatre pistes est d’ajouter des arrangements, des instruments additionnels qui rendent le morceau encore plus intéressant : « quand on avait fini un morceau, on allait tous fouiller dans une armoire de notre studio où il y avait tous les instruments de percussion possibles et imaginables : maracas, tambourin, bongos, etc. Ça rajoutait une petite originalité au morceau ». Et bien sûr, pourquoi ne pas ajouter une section de cuivres, un orchestre à cordes, un piano, un clavecin… Tout est possible désormais.
Un producteur heureux
George Martin est un producteur expérimenté. Il maitrise à la perfection les techniques de studio et a une oreille très sûre pour ce qui fait fonctionner un morceau. C’est déjà, en 1963, un grand professionnel.
Pendant les premières séances de studio avec les Beatles, il est le seul maitre à bord et aucun des garçons ne songerait à remettre en doute ses décisions. D’ailleurs, ça ne leur serait jamais venu à l’idée. Ils ne sont que des musiciens et des chanteurs, après tout…
Avec With The Beatles, tout change. Enflammés par les possibilités du magnétophones quatre pistes, les Beatles ont plein d’idées, toutes plus étranges les unes que les autres mais qui se révèleront être de très, très bonnes idées.
George Martin sait tout accomplir avec un studio. Les Beatles ont plein d’idées novatrices et George Martin, en grand professionnel qu’il est, leur permet de les réaliser. Une relation gagnant-gagnant où chacun va donner le meilleur de lui-même pour collaborer avec l’autre. Plusieurs « cinquième Beatle » ont été nommés : Brian Epstein, leur manager ou Neil Aspinall, leur manager de tournées… Mais il faut voir les choses en face : celui qui leur a permis de réaliser ces magnifiques albums est George Martin. Le cinquième Beatle, c’est lui.
La prochaine fois : pour quelques singles de plus et le contenu de With The Beatles


