
(Episode précédent) Bien que composée sans avoir la moindre connaissance du scénario, la musique du film Help porte la barre très haut. Il faut bien reconnaitre que sans ces chansons extraordinaires, le film n’aurait été qu’un flop, Beatles ou pas Beatles.
Il est clair qu’on a à faire à un album charnière, celui où les merveilleuses mélodies pops des premiers albums cèdent la place à des chansons plus personnelles arrangées musicalement d’une façon que le monde n’avait jamais connue.
Non seulement le groupe travaille directement les idées de composition en studio, sans les préparer avant mais ils sont chacun munis d’un magnétophone à cassette, un produit qui vient de sortir, prennent le mixage brut dessus pour le réécouter chez eux et, éventuellement obtenir des idées pour la retravailler le lendemain. Personne n’avait jamais fait ça.
Il faut dire que, vu l’argent qu’ils rapportent à EMI, les studios leurs sont ouverts jour et nuit, gratuitement, et le moindre de leurs désirs est satisfait immédiatement. Pour l’anecdote, Ringo avait trouvé que le papier toilette était un peu rêche dans les toilettes autour du studio 2 où ils opéraient. Il n’a pas été plus critique que ça. C’est tombé dans les oreilles d’un technicien qui a aussitôt retransmis à la direction. Dans la journée, tous les papiers toilettes aux alentours du studio 2 ont été changés.
Les Beatles étaient comme des coqs en pâte, ce qui est bien normal si on considère :
- La quantité d’argent qu’ils rapportaient à EMI
- La teneur de leur contrat qui frisait l’escroquerie
Cet album ferme la période pop classique des Beatles et ouvre, dans le même temps, leur période psychédélique/sorciers du studio d’enregistrement.
Help!
Une chanson très autobiographique de John. Il y exprime le désarroi que lui inspire la Beatlemania et les scènes de folies pendant leurs déplacements. Dès cette époque, les membres du groupe fument beaucoup de marijuana, dès le petit déjeuner et forment une entité qui les protège, un groupe replié sur lui-même. L’amitié omniprésente entre eux lui permet d’exprimer sa sensation de vertige face au succès du groupe.
Il semblerait que ce soit Paul qui ait eu l’idée des chœurs en canon qu’il fait avec George pendant les couplets. Ce dernier y officie à merveille encore une fois de la Rickenbacker douze cordes.
I’m Down
En face B du single Help!, on trouve cette chanson, rock ‘n’ roll typique chanté avec énergie par Paul.
The Night Before
Un nouvel instrument sur cette chanson de Paul : le piano électrique.
You’ve Got to Hide Your Love Away
Une très belle chanson acoustique de John où lui et George ne jouent que de guitares acoustiques, principalement des douze cordes.
I Need You
Une chanson en hommage à Pattie Boyd, la petite amie de George à l’époque et bientôt sa femme. George utilise dessus une pédale de volume qui permet de varier au pied le volume de sa guitare. L’effet est carrément inédit en 1965. Une très belle chanson.
You’re Going to Loose That Girl
Un thème récurrent des Beatles : assurer un ami que s’il ne prend pas soin d’une fille, il va la perdre. Les adolescentes ont dû adorer ! Les harmonies vocales et le jeu question/réponse avec le chant principal sont du grand œuvre. Du Beatles pop haut de gamme.
Ticket To Ride
Encore du bel ouvrage ! La Rickenbacker douze cordes de George illumine l’intro et l’ensemble de la chanson. Cette douze cordes est appuyée sur ses moments forts par celle de John. De très belles harmonies vocales.
You Like Me Too Much
Une chanson pop de George qui a tendance à rester dans la tête une fois qu’on l’a écouté. George Martin et Paul McCartney font l’intro ensemble au piano. John joue du piano électrique.
Tell Me What You See
Dans cette chanson, McCartney invite une jeune femme à lui ouvrir son cœur en toute confiance. Il ajoute que si elle ne le croit pas, il suffit qu’elle regarde dans ses yeux et lui dise ce qu’elle y voit. Le morceau est traité dans un style très américain, avec un soupçon de Dylan. Paul et John y chantent tous les thèmes en harmonie.
Yesterday
Une curiosité qui va devenir fréquente : un seul membre des Beatles, en l’occurrence Paul, opère dans cette chanson, au chant et à la guitare acoustique, le tout étant juste accompagné par un quatuor à cordes (deux violons, un alto et un violoncelle) dirigé par George Martin et composé par lui et Paul. La voix de Paul est doublée ce qui lui donne une texture sonore remarquable. Le tout est d’un charme tout à fait nouveau pour l’époque et tranche franchement avec tout ce le groupe avait déjà fait. Un succès phénoménal : 3 000 reprises par d’autre artistes, seulement au XXème siècle et 9 millions de diffusions radio jusqu’en 2012.
Paul a entendu cette chanson dans son rêve et, au réveil, elle était toute prête. La facilité du processus lui fait croire qu’il a dû plagier inintentionnellement la chanson de quelqu’un d’autre et il vérifiera soigneusement pendant un mois. Non, la chanson est bien de lui.
Une humilité touchante
Bien que leur musique soit universellement adorée et que certains journalistes musicaux commencent à disséquer leurs chefs d’œuvres, les Beatles n’ont pas la grosse tête pour autant.
Un journaliste demande un jour à Paul McCartney quelle place, à son avis, occupera dans le futur leur musique au sein de la culture. Paul éclate de rire : « C’est une blague ? Ou une question piège ? (Rires). Ce qu’on fait n’est pas de la culture, c’est du divertissement ».
Ça peut se comprendre. Le mot divertissement (en anglais entertainment), n’est pas péjoratif, il n’a pas cette connotation superficielle qu’il peut avoir en français. Et Paul est très au fait de ce qu’on appelle classiquement la culture : peinture, musique classique, opéra, sculpture. Sa petite amie Jane Asher l’a initié à tout ça.
A l’époque, le mot culture était un mot noble. L’idée qu’il puisse y avoir une culture populaire ne faisait pas partie de l’entendement.
Une autre tournée américaine
Dès la fin des séances d’enregistrement de Help, le groupe repart en tournée en Europe puis aux USA où ils vont battre le record du monde du nombre de spectateurs à un concert. Le 15 août 1965, ils se produisent dans le stade du Shea Stadium devant 55 600 personnes !
La Beatlemania a toujours provoqué une hystérie inimaginable mais ce concert atteint une magnitude inégalée dans la dévotion des fans. Les diverses photos et le film lui-même sont là pour en témoigner.
La sonorisation était faite par les hauts parleurs du stade qui n’étaient pas d’une grande qualité. Les Beatles avaient beau avoir de gros amplificateurs conçus par la marque Vox, ils ne s’entendaient pas et commence alors à s’installer une lassitude profonde dans le groupe. Où est le plaisir de jouer de la musique dans tout ça ?
En fait, on pourrait enlever le son du concert et ne juste admirer que la communication gestuelle entre le groupe et ses fans… On aurait capté l’essentiel. C’est beau, mais c’est triste… Pour la musique.
La prochaine fois : marijuana, LSD et psychédélisme



