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Victor Victoria

« I don’t believe in Shame, I believe in Happiness »

Eric Desordre by Eric Desordre
16 mai 2026
in Art(s), Cinéma(s), Dossier du mois : Mélange des genres
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Julie Andrews photo shoot for Victor Victoria
Julie Andrews photo shoot for Victor Victoria

Victor Victoria, un film de Blake Edwards

En 1982, l’ouverture d’un film sur une scène de messieurs dans un lit, qui plus est un vieux et un jeune, ne pouvait que se passer à Paris. Aux États-Unis d’Amérique, il est de notoriété publique que la France est un pays décadent passablement dépravé où les mœurs scandaleuses sont la norme et que Paris en est l’épicentre couru de tous. À sa sortie, Victor Victoria déboulai(en)t dans les salles obscures au temps où le Sida n’avait pas encore défrayé la chronique, était encore considéré comme la « maladie des gays » et restait cantonné aux discussions entre experts de laboratoires de recherche. Le film reçut un accueil enthousiaste, avec pluie d’Oscar et de César. L’affiche du film est oubliable, la musique de Mancini aussi ; on l’a connu en meilleure forme.

Soprano colorature qui casse les verres avec son ré bémol, Victoria est au chômage et ce ne sont pas les boîtes parisiennes qui risquent de l’embaucher. Passant devant un restaurant où un convive s’empiffre – on pense à L’Émigrant de Chaplin – elle défaille. Le fait que le quidam, pour accompagner son café, déguste avec force bruits démonstratifs un cuisse de poulet à la crème chantilly n’a pas dû choquer outre-mesure les spectateurs anglo-saxons. Encore des mœurs à mettre au crédit de ces étranges amateurs d’escargots à l’ail. Autre trouvaille, le serveur de restaurant à la philosophie vacharde et au visage impassible revient en gimmick faire rebondir l’action. Hommage à Pagnol, une affiche sur les murs d’un Paris de décors ; le film fut tourné à Pinewood, mythiques studios de Londres.

Robert Preston en Toddy le chanteur homo revenu de tout mais regardant le monde avec tendresse et ironie rencontre Victoria. Les deux rejetés du système tombent amis l’un de l’autre. Cette idylle évidente après un début hilarant est le verso art-déco d’Une journée particulière que le regretté Scola avait filmé cinq ans plus tôt. Même talent chez les acteurs mais le rire et la complicité des professionnels du spectacle remplacent ici le drame tranquille d’une époque terrible et la découverte poignante de l’Autre.

Robert Preston, peu connu en France, aura pourtant joué dans Beau Geste, Les Tuniques écarlates, Nuits birmanes, Parachute Battalion, Les Naufrageurs des mers du Sud, Tueur à gage, La Charge des Tuniques bleues, Les yeux de Satan. Tout un programme.

Julie Andrews aura pour notre bonheur réchappé à The Sound of Music / La mélodie du bonheur et à ses danses traditionnelles autrichiennes. C’est le film préféré de Kim Jong-Un, notoire critique des Cahiers du cinéma, ce qui en explique le succès international durable.

Toddy a un trait de génie. Il habille Victoria en homme, lui coupe les cheveux, lui construit une nouvelle identité. Elle jouera désormais un homme qui joue une femme. Le miroir est vertigineux et nous ne serons pas les seules dupes de la transformation. Le bureau des légendes n’a qu’à bien se tenir.

La suite, c’est Fame chez les drag-queens. Tous les gays tombent amoureux d’elle/lui. C’est le triomphe sur scène, on fait la queue pour voir Victor. Mission accomplished.

Moi qui gamin était tombé amoureux de Marie-Poppins, me voici séduit par Victor/Julie Andrews/ Victoria, à ma grande demi-surprise d’hétérosexuel déclaré à défaut d’être absout. J’ai des excuses ; c’est Blake Edwards qui filme, dirige et magnifie Julie Andrews – sa femme à la ville -, déjà magnifique. Le regard amoureux de Blake Edwards nous plonge avec délice dans celui de Julie Andrews, qui touche avec grâce chaque grain de la pellicule Kodak Eastman Color Negative II 5247. Il n’y a pas une seule des caméras Panaflex Gold utilisées par l’équipe qui ne s’en souvienne encore.

Après ces délicieux préliminaires, arrive James Garner / « King Marchand » – tout un programme -, le directeur de revue en vue qui vient directement de Chicago chercher une perle rare à Paris.  Ses spectacles sont bien entendu financés par les mafieux. Pas de surprise, les deux loustics voient le gogo macho tomber raide de la drag-queen. King Marchand s’envoie cognac sur cognac, doutant d’elle, de lui, de lui-même.

King Marchand est accompagné d’une pouffe attendrissante à la vulgarité surjouée – seul bémol dans le film. Lesley Ann Warren remarquable danseuse et chanteuse (Saturday’s Night Fever !), ici méconnaissable, est à contre-emploi un poil raté. Ce n’est pas de son fait mais de celui de la distribution qui ne l’a pas gâtée. Lourdeur pardonnable compte tenu de la pléiade de talents utilisés à plein par ailleurs. Lesley Ann Warren est moins gonflée que Janis Paige/ Peggy Dayton dans le sublime Silk Stockings de Rouben Mamoulian – avec au pupitre un Cole Porter de feu nettement au-dessus du Mancini qui nous est imposé ici, mis à part il est vrai le motif récurent -, mais elle s’en sort quand même, vu l’abattage de la grande pro qu’elle est.

Dialogue à mi-film entre les complices Victoria et Toddy : « King Marchand is an arrogant chauvinistic pain in the ass ! » Ce qui traduit par Google Translate donne à peu près « King Marchand est un pénible chauvin arrogant ! » Tous deux concluent qu’ils ( !) pourraient chacun en tomber amoureux. Arrivés dans leur palace, home sweet home rendu possible par leur nouveau statut social : « The bathroom is a religious experience ! »

Rien n’est oublié par Blake Edwards : le garde du corps gelé sur le balcon, le regard triomphant du producteur amoureux quand il a la confirmation que sa virilité ne l’a pas trompé, le détective privé transformé en paratonnerre.

Croisement d’inspecteur Clouzot au Pays des Queers et de Priscilla folle du Moulin Rouge, Victor Victoria réconcilie les spectateurs avec ce que le cinéma donne de meilleur à voir et à entendre : la vie nous réserve bien des surprises. Ces surprises ne sont pas toujours celles qu’on comprend tout de suite mais celles qu’on ressent immédiatement. Victor Victoria à King Marchand : « I’m not a man ». Réponse de King Marchand : « I still don’t care ».

Vaudeville transcendantal à défaut d’être métaphysique, Victor Victoria nous laisse après visionnage avec le soupçon d’une certitude, celle de la joie d’être soi et le bonheur d’aimer l’autre. Comme le proclame Robert Preston/Toddy : « I don’t believe in Shame, I believe in Happiness ».

Victor Victoria MGM
Victor Victoria MGM
Tags: Blake Edwardsconfusion des genresDossier du moisEric Desordrefilm américainJames GarnerJulie AndrewsRobert Preston
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Eric Desordre

Eric Desordre

Poète, photographe, Éric Desordre est né à Toulouse. Publié aux éditions Unicité, au Nouvel Athanor ou chez Transignum, ses textes paraissent aussi régulièrement dans des revues littéraires de haut lignage poétique, entre autres : Arpa, Voix d'encre, Triages. Au sein du comité de rédaction du magazine Rebelle(s), il est un guetteur d'inaperçu ayant le goût de décrire l'inobservé. Il se consacre à l'activité de « gazetier de la réflexion décalée », sans souci apparent de l’actualité.

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