
Dans Les Lumières de la ville, la jolie fleuriste aveugle que Charlot contemple amoureusement lui jette, sans le savoir, l’eau de sa cuvette au visage ; dans Le Cirque, Charlot fait des adieux émus à la belle écuyère quand soudain surgit l’âne qui l’a pris en grippe et le chasse à toute allure du cirque. Ainsi Chaplin désamorce-t-il tout pathos par la mise à distance du rire, qui arrête aussitôt les violons.
Dans Voyage au bout de la nuit, c’est un colonel qui s’emporte contre un messager couvert de boue et tout tremblant mais un obus éclate et le colonel, le ventre ouvert, se retrouve dans les bras du soldat, lequel n’a plus de tête mais un cratère où mijote le sang « comme de la confiture dans la marmite » : les voici unis fraternellement et égaux dans la mort, comme dans une danse macabre.
Dans La Vie devant soi, quand Madame Rosa, ancienne prostituée juive, commence à perdre la tête, son voisin Waloumba, Noir du Cameroun « venu en France pour la balayer » crache le feu devant son visage hébété dans l’espoir que la terreur la ramène à la raison. Romain Gary donne à la peinture des bas-fonds de Belleville des couleurs carnavalesques. Le narrateur adolescent, Momo, d’origine algérienne, se décrit ainsi : « Je n’ai pas le nez juif comme les Arabes », boutade qui résume l’esprit du livre, où la misère sert de lien fraternel entre les diverses communautés.
Déjà La Fontaine détournait le genre de la fable, genre mineur et innocent destiné à l’édification des enfants, pour y glisser une satire politique et sociale de son temps, dénonçant un monde régi par la loi du plus fort, qu’il travestit en jungle sanglante dominée par un lion féroce et sans pitié. Et si le fabuliste n’a pas fini ses jours à la Bastille, c’est sans doute grâce à ce paravent habile de l’apologue, forme associée traditionnellement à des leçons de morale universelle. Comment avouer se sentir visé par ce lion sanguinaire si souvent ridicule ?
Parfois le genre fantastique sert de prétexte pour exprimer une vision du monde, comme pour Balzac dans La Peau de chagrin : ce talisman qui réalise tous vos vœux et se réduit comme la vie de son possesseur à chaque désir exaucé, peut figurer l’allégorie d’une société mue par la soif exclusive de la jouissance et de l’argent. Et le héros meurt d’avoir choisi, au fond, le désir de tout le monde. Quand l’amour véritable arrive dans sa vie, il est déjà trop tard, celle-ci est consumée. Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde montre avec cynisme, à travers le mythe de l’éternel séducteur et de son portrait diabolique, que les seules valeurs et puissances réellement honorées et précieuses parmi les hommes sont la beauté et la jeunesse. Quant au roman d’anticipation, il a trouvé avec le mot dystopie ses lettres de noblesse politiques et polémiques : les mondes d’Orwell et de Huxley sont devenus des références familières pour dénoncer les enfers qui nous menacent.
Le mélange des genres, c’est aussi parfois le mariage heureux entre les arts. Ainsi le film India Song de Marguerite Duras conjugue-t-il la beauté des mots, des images et de la musique (langoureuse et célèbre de Carlos d’Alessio). Sans parler de la grâce de Delphine Seyrig (après la sortie du film en 1975, un cinéma d’art et essai du Quartier latin, le Seine Studio, projeta India Song tous les jours à 12h30 pendant des années. On entendait dans la salle les bruits de papier des étudiants qui prenaient des notes…).
Le grand Akiro Kurosawa avait lui aussi magistralement allié image, littérature et musique dans Ran (1985), sa version inoubliable du Roi Lear de Shakespeare, qu’il transpose dans le Japon du XVIème siècle. Dans la bataille finale, le cinéaste, qui avait étudié et pratiqué la peinture occidentale, évoque les célèbres lances des tableaux de Paolo Uccello, peintre italien du Quattrocento, la géométrie implacable de la Mort, beauté sinistre soulignée par une bande son portant la même intention : une musique symphonique poignante se substituant au son réaliste, effaçant de façon glaçante le bruit des armes et les cris des hommes, faisant de ces combats un théâtre de la Folie meurtrière, une pantomime macabre où se déchaîne le goût de la violence et de la destruction.
La musique est en elle-même une matière propice à tous les mélanges, ouverte à toutes les influences, telle un fleuve généreux et hospitalier où se mêleraient les cours d’eau du monde entier, l’air du temps et les airs anciens ou à venir. Le jazz, on le sait, par ses origines, réunit l’Afrique, l’Amérique et l’Europe. Un standard de jazz comme Autumn Leaves vient d’une chanson française, Les Feuilles mortes, qui reprend elle-même une progression harmonique bien connue de la musique classique (la marche par quartes, présente, entre autres, dans une célèbre passacaille de Haendel comme dans Les Quatre Saisons de Vivaldi).
Certains compositeurs osent des associations nouvelles, parfois audacieuses. Ray Charles donne au gospel, genre sacré, des accents profanes et plus que sensuels avec I Got A Woman. Les Beatles, avec l’aide de leur producteur et arrangeur George Martin, de formation classique, ajoutent un quatuor à cordes à Yesterday, un clavecin à In My Life, un solo de trompette piccolo à Penny Lane. Richard Galliano, après Jo Privat, sort l’accordéon de la valse musette en lui donnant les couleurs du jazz et du tango, comme Chopin avait sorti la valse des salons viennois en lui insufflant la mélancolie romantique des nocturnes. Bartok réhabilite la musique populaire hongroise mais en y injectant son invention harmonique personnelle, moderne, novatrice. Comme Apollinaire associait des formes anciennes, le vers classique, le ton élégiaque, avec l’esthétique futuriste – l’absence de ponctuation, les références au monde moderne, celui des tramways et de l’électricité…
Et puis il y a ceux qui excellent dans un domaine et s’aventurent dans d’autres. En premier lieu les artistes de la Renaissance italienne, bien sûr, les Michel-Ange et autres Léonard de Vinci, créateurs de beauté sous tant de formes, peinture, sculpture, architecture, poésie, musique, etc. Jean-Jacques Rousseau fut aussi un compositeur qui fit jouer son « intermède » Le Devin de village devant Louis XV avec succès. Comme écrivain, il pratiqua les genres les plus divers : le roman d’amour, l’essai philosophique ou politique, le traité d’éducation ou de musique, l’autobiographie…). Et s’adonna avec passion à la botanique en amateur, composant ses herbiers au hasard de ses promenades solitaires. Tchekhov écrivain et médecin, soignait gratuitement les moujiks de Melikhovo. Le compositeur russe Borodine fut médecin et chimiste. Henri Mondor a été l’auteur d’importants ouvrages sur la chirurgie et sur Mallarmé. Jean Starobinski, médecin et psychiatre, fut entre autres un spécialiste de Rousseau, dont il a étudié la maladie, de même qu’il a travaillé sur la mélancolie à la fois en psychiatrie et en littérature. L’hématologue Jean-Jacques Lefrère est l’auteur de la plus précise et précieuse biographie de Rimbaud, près de 1300 pages (allant jusqu’à reproduire les rapports académiques concernant Georges Izambard, le professeur de lettres qui encouragea Arthur à écrire, fonctionnaire suspecté d’opinions républicaines et de mettre peu le pied à l’église…).
On citera pour finir deux événements artistiques tirés de l’actualité parisienne qui illustrent de différentes manières cette esthétique du mélange. D’abord la belle exposition consacrée à la peinture espagnole baroque, au musée Jacquemart-André : voici par exemple une Vierge à l’enfant au fuseau, de Luis de Morales (XVIème siècle) ou bien une Vierge à l’enfant de Murillo (vers 1669 ; cf. illustration de cet article) qui n’ont rien de la grâce divine auréolant les Vierges de Raphael ou de Bellini (visages à l’ovale parfait, joues rondes et roses, regard mélancoliquement contemplatif, voile bleu céleste et robe rouge charnel) – on croit plutôt voir le portrait profane et familier d’une jeune mère sévillane.
Place du Châtelet, au théâtre Sarah-Bernhardt, PESSOA, Since I’ve been me, le spectacle de Robert Wilson consacré à l’écrivain portugais Fernando Pessoa mêle délicieusement les langues, chaque vers se voyant répété en anglais, en italien, en français, en portugais, écho fidèle de la multiplicité des identités (les fameux hétéronymes) sous lesquelles l’auteur écrivait. Et, parmi une troupe internationale d’acteurs tous excellents, Maria de Medeiros, grimée en Pessoa, toujours parfaite, passant aisément d’une langue à l’autre, restituant à chacune sa musique, sa diction particulière, sa beauté.
Daniel Aquili



