
Ce week-end, « Queer Gaze Party » à la Villette. Ne serait-ce que pour le nom de ce festival de cinéma qui claque comme un chapeau-claque. Après avoir fait deux fois le tour de la Cité de l’Industrie et une fois celui de la Géode, déserte à cette heure, nous retrouvons le chemin de la Folie. Ne quittez jamais celui-ci si vous l’empruntez par mégarde. En longeant un instant le canal, nous apercevons les lampions allumés au-dessus de nous, en haut du mur. La contre-allée au mi-hauteur accueille, sous les frondaisons, tentes et petits groupes des sans-papiers qui peuplent le parc. Dans le jardin attenant à la Folie, bières fraîches. Les tables se remplissent peu à peu. La rédac-chef de Trois Couleurs, le magazine de cinéma, passe de festivaliers en invités de hasard pour annoncer le début de la projection. Sont programmés trois films : deux clips et un court métrage. Ce dernier a été réalisé en 2022 par Yann Gonzalez (prix Jean Vigo 2018 pour Un couteau dans le cœur). Ce soir, c’est Hideous (hideux), une fable émotionnelle en couleurs passées et mouvements lents. Le chanteur Oliver Sim, « Oliver Sin » exhale son mal-être, chante son exaltation, sa honte mêlées. Qui est-il, que ressent-il, est-il « ideous » – hideux, est-il le monstre qu’il se sent être depuis toujours ?
Oliver évoque l’enfant qu’il a été, à la chambre décorée d’étoiles et de planètes « Petit Prince », plus à l’aise au milieu des poupées de sa sœur qu’avec les jouets-attributs des garçons de son âge. Nous voyons l’enfant le regardant chanter à la télévision – écran vintage à tube cathodique -, enfant tout sourire à le voir se voir danser balançant les bras comme il les balancera dans le futur chantant et dansant. Leurs mains se rejoignent à la surface de l’écran, fraternelles à travers le temps. Nous sommes tous les frères les sœurs de nous-mêmes dans la tendresse réciproque pour celui qui a été, celui qui sera.
Oliver danse devant l’équipe de tournage, se transforme en monstre vert-pomme au visage de lézard, tout droit sorti de « V ». Il zigouille un à un le caméraman, le perchiste, la script-girl, termine par la productrice qui subit une craniectomie bien proprement effectuée. Le sang gicle, les visages se figent, les rictus rictussent. Parodie très parodique de films d’horreur à la Mario Bava, auxquels Yann Gonzalez aura sans doute succombé au charme hémoglobiné dans son jeune temps.
L’instant de compression de l’espace-temps plein de douceur et de maman tendre et protectrice ne pouvait donc être accepté qu’à condition que le Grand-Guignol fasse sa fête à la compassion à coups de rasoir. Douleur de se sentir « hideous » ? Destruction de la petite société du spectacle qui se nourrit de sa hideur qu’elle lui renvoie en pleine figure – miroir sans chaleur ? Autodérision de cinéaste cinéphile ? Retour de la psyché puritaine ? Pudeur à rebours après la fraîcheur et la tendresse ?
Oliver Sim est à la fin du film tiré de la désespérance par un Jimmy Somerville tout pailleté, ange-gardien sauveur du monstre hideux, en frère qui a déjà vécu. « Tu es toi, soit tel que tu es, soit toi-même ». On apprendra par le réalisateur que le chanteur vedette des années 80 est retiré du monde et n’a accepté d’en sortir un instant que pour jouer le rôle du sauveur d’Oliver. Dans la vraie vie, à défaut d’être un lézard scrofuleux, Oliver Sim est atteint du VIH. On lui souhaite d’être très longtemps lui-même.
Après la projection, Yann Gonzalez annonce en souriant et semblant s’en excuser – tout en l’assumant quand même – la sortie prochaine de son premier film « hétéro », indique qu’il ne se souvient pas avoir jamais tourné un seul film hétéro de sa vie. Pureté et embarras.





