
Un bon coup de jeune
« Obsession » (Curry Barker, 2026) est de ces rares films dont le magnétisme tient autant aux qualités du film lui-même qu’à la nuée de réactions et d’interprétations qu’il suscite. Le mot qui convient serait d’ailleurs celui-ci : « stupeur ». « Obsession » réussit ce tour de force que d’autres films ont accompli avant lui (« Shining », « Mulholland drive », « Melancholia », pour n’en citer que quelques-uns) : déborder le cadre purement fictionnel et esthétique pour empiéter sur la vie elle-même. Et voici qu’à nouveau, la blogosphère frémit d’une myriade de commentaires, et que, par un étrange retournement de la boucle sur elle-même, les youtubeurs servent de caisse de résonance à une œuvre elle-même née de l’imagination d’un jeune youtubeur (une fois n’est pas coutume), prophétisant pour la énième fois une nouvelle mort du vieil Hollywood, au moment où le dernier film de Steven Spielberg se prend, du côté des critiques cinéphiles (sur lesquelles il devait pourtant régner pour l’éternité) une volée de bois vert bien sentie…
C’est comme si « Obsession » redoublait dans la réalité le tour de magie dont il est question dans son scénario, en exerçant sur son public un effet de sidération qui tourne, comme son titre nous le promettait, à l’obsession. Pourquoi cela ? D’abord, parce que nombre d’entre nous en ont rêvé, de la mort du vieil Hollywood, lassés par les sempiternelles productions de Spielberg et autres Nolan. Alors, quand j’ai commencé à lire des articles sur deux jeunes réalisateurs issus des nouveaux médias comme YouTube (le second n’est autre que l’auteur de « Backroom », autre « coup de poing » ayant marqué l’année 2026), j’ai tout de suite senti qu’il se passait quelque chose : une petite révolution, une fin du monde (cinématographique) tant attendue : la jeunesse (comme un fantôme) frappe à la porte, et elle ne fait pas semblant… Et comme souvent (comme à l’époque de « L’exorciste », de « Massacre à la tronçonneuse », d’« Evil dead »), elle emprunte le couloir bien sombre du film d’horreur pour réveiller les vieux démons. Et quelle joie, une fois les lumières rallumées, de voir dans la salle de cinéma les visages autant épouvantés qu’enthousiastes d’un public dont la moyenne d’âge ne semble pas dépasser 25 ans ! (beaucoup viennent en couple, d’ailleurs)
L’amour au temps du post-Covid
Ensuite, et de façon plus impérieuse, c’est qu’« Obsession », en cherchant à renouveler la thématique de l’amour, de la passion, du couple, de l’attachement névrotique (y parvient-il ? C’est une autre question…) titille chez le spectateur d’aujourd’hui une corde sensible qui s’avère bien tendue depuis l’expérience du confinement. Aussi paraissions-nous tous guetter une sorte de bilan à l’ère post-covid, et mieux encore de la part d’une jeune réalisateur qui n’a connu que le 21ème siècle : qu’en est-il des sentiments et des rapports homme-femme aujourd’hui ? Sur ce point, on a été servi : « Obsession » nous balance la question du désir en pleine figure… Peut-être aussi quelques désagréables vérités, au passage. Mais de quoi ça parle ?
Le « pitch » est d’une simplicité désarmante. Et cela fonctionne parfaitement, à condition d’accepter le point de départ (mais le brio de la mise en scène ne nous laisse guère le choix). Bear, un jeune homme timide et solitaire, est amoureux de Nikki, avec qui il entretient une relation d’amitié et de confidence. Maladivement amoureux. Jusqu’à l’obsession. Ne parvenant pas à trouver le courage de lui avouer son amour, Bear (« Ours », en anglais : « bear » comme « Teddy bear », le petit nounours inoffensif avec qui l’enfant passe ses nuits… agitées), en désespoir de cause, finit par nouer le sortilège et casse en deux le pathétique petit bâtonnet intitulé « One wish willow », censé exaucer son souhait le plus cher. Aussitôt qu’il prononce ces mots fatidiques, « Je veux qu’elle m’aime plus que tout au monde », l’ombre de Nikki rôde, hésite, puis revient vers lui. La suite est… terrifiante.
Mais qu’est-ce qui terrifie au juste dans « Obsession » ? La mise en scène, bien sûr ! D’ailleurs bien aidée par le jeu d’Inde Navarrete (dans le rôle de Nikki), dont c’est le premier grand rôle au cinéma (et quelle performance!) Il faut remarquer que le visage et le jeu des acteurs permet d’ancrer le film dans une réalité qui est la nôtre : leur physique très ordinaire, voire banal, de jeunes gens qu’on pourrait croiser au coin de la rue, contrebalance le fantastique échevelé du postulat de départ. On pense ici à « Shining », bien sûr, qui ancrait également ses personnages dans une réalité contemporaine et robuste, celle des années 70 (avec la déco d’époque de l’hôtel Overlook et les visages familiers de Shelley Duvall et Jack Nicholson) pour mieux nous introduire dans une histoire de fantômes. On y reviendra plus loin, mais la suspension de croyance a néanmoins ses limites quand il est question de la « morale » du film (à supposer qu’il y en ait une ! Mais c’est LA question essentielle, concernant cette fois la réception et l’effet de résonance cathartique du film dans la société de 2026, dont il joue à être le reflet)
Le visage et ses doubles
Curry Barker sait tirer parti des possibilités plastiques d’un visage, tantôt dans la pénombre, tantôt en pleine lumière, sous la lumière la plus crue. Et celui d’Inde Navarrete a une incroyable plasticité ! Même les vertus du maquillage à l’ancienne ne sauraient amoindrir la portée de la performance de l’actrice. L’horreur d’« Obsession » n’est pas nouvelle : elle explore, comme l’excellent « Kairo » (Kiyoshi Kurosawa, 2001) avant lui, comme, aussi, les films les plus terrifiants de David Lynch, les multiples possibilités de transformation d’un visage, les latences d’un clair-obscur, d’une pénombre, d’une chambre, parfois même (innovation), les qualités abstraites d’un simple pot de fleur (jouant sur la ressemblance de cet objet, nature morte, avec un masque grotesque et monstrueux à la Arcimboldo).
On pourrait dire : dans « Obsession », tout est visage. C’est un thème vieux comme le cinéma que l’inquiétante étrangeté du visage, qui dit la folie (voir « Onibaba », de Kaneto Shindo, ou « Les yeux sans visage », de Georges Franju, ou, plus anciennement encore, « Le fantôme de l’opéra », de Rupert Julian), mais Curry Barker nous montre qu’il est susceptible encore de variations infinies, le pousse jusqu’à ses extrémités, repousse les frontières de ce qu’on avait vu. Car ici, la terreur du visage, le visage terrifiant, apparaît plein cadre, et dans le contexte le plus inattendu. Il se fond dans la matière des objets, de l’espace, du son. Il est cri (comme « Le cri », célèbre tableau de Munch), cri et silence, son discours nous pétrifie par la normalité de son propos (« je t’aime », « Pourquoi ne m’aimes-tu pas ? », etc.), le cri ne fait que prolonger, ponctuer une phrase qui commençait de la plus banale des façons, jusqu’à prendre en otage une simple soirée entre amis. Et l’on ne cesse de se demander qui est vraiment l’être qui a pris la place de Nikki (« je peux être Nikki », proteste-t-il/elle) et où se trouve la véritable Nikki pendant tout ce temps-là (dans la SAV de « One wish willow »?)
Poésie horrifique
Les dialogues se mettent alors à flirter avec l’abstraction et la poésie, comme lorsque Nikki, habitée, se met à raconter l’histoire incestueuse d’Hansel et Gretel, évoque le mythe amoureux qu’elle avait peut-être projeté de faire publier (Nikki se destine à la carrière d’écrivain), ou simplement quand elle prononce ces mots : « tue-moi ».
Il faut remarquer aussi le travail méticuleux de la bande-son : grondements sourds, effets orchestraux d’une musique savamment pathétique et moderne, jusqu’aux possibilités du silence le plus épais, soudain strié par un cri : « staaaaaaaaaaaaaayyyyy ! ». Les nerfs sont mis à rude épreuve, et il faut le signaler : « Obsession » réserve peu de moments d’apaisement à son spectateur. De fait, une fois noué le postulat « magique », le film n’est plus qu’un long crescendo : mais quel crescendo ! tragique, musical, symphonique, presque… Et pourtant, on ne sort jamais vraiment de l’intimité du quatuor d’amis qui nous sont présentés par le film : Bear, Nikki, et les deux confidents de Bear (si peu fiables, en l’occurrence). En-dehors, quelques figurants, les vendeurs du magasin « de farce et attrapes » ésotérique où Bear a acheté son bâtonnet magique, une voix au téléphone, celle du SAV de « One wish willow ».
On le devine, le problème vient du fait que le vœu s’exauce, mais un peu trop à la perfection. L’horreur repose ainsi sur un mécanisme bien connu du fantastique et de l’épouvante : la croyance (magique, pour le coup) en une malédiction, un sortilège (ou un démon?) qui n’aurait pas dû être réveillé, un interdit transgressé, une pensée auto-réalisatrice, dont la logique nimbe le film lui-même d’une aura malfaisante, car qui sait si en voyant le film nous n’avons pas nous-même enfreint les lois du réel, qui sait si le film, comme « One wish willow », n’a pas l’inquiétant pouvoir de modifier la réalité, de perturber l’ordre du monde… D’ailleurs, la séduction « publicitaire » du thème du film maudit s’enracine dans le passé glorieux du film d’horreur : « L’exorcisme » et les morts accidentelles qui ont accablé l’équipe de tournage, les violences qui se sont déroulé sur le plateau, mais aussi la légende urbaine qui voudrait que des spectateurs aient défailli en voyant le film, avec ses images subliminales du démon Pazuzu…
Soit dit en passant, Curry Barker fait feu de tout bois, avec toute la culture d’un jeune cinéphile d’aujourd’hui. Dans « Obsession », tout est recyclé, mais intelligemment recyclé, ou plutôt, « réinvesti », « revisité », presque « détourné » : « Obsession » marche sur les pas de « L’exorciste » (William Friedkin), bien sûr, mais aussi de « Kairo » (la femme ou entité démoniaque et sa démarche fantomatique dans la pénombre, entre autres), d’« Hereditary » (Ari Aster), de « Smile » (Parker Finn), de « Get out » (Jordan Peele), et jusqu’au très troublant « Audition » (Takashi Miike).
Qui abuse qui ?
Car, comme ce dernier, « Obsession » s’attaque au thème des relations hommes-femmes, bien malmené par l’actualité depuis les révélations des crimes d’Harvey Weinstein et autres affaires Epstein. Un des sous-textes les plus commentés du film est la démystification qu’il opère du mythe du « jeune homme bien sous tous rapports », affectueux, attentionné et timide. Car l’emprise qu’exerce l’encombrant amour ultra-possessif de Nikki sur le pauvre Bear, pris en otage jusqu’à la fin de ses jours, ne fait que traduire le vœu de Bear et l’emprise que celui-ci exerce sur la non-consentante Nikki. Et c’est en réalité Nikki la victime, et Bear l’odieux abuseur.
L’affaire est entendue, mais… à quel moment précisément commence le crime de Bear ? C’est ici que la chose se complique, et le réalisateur nous laisse suffisamment d’ambiguïtés pour qu’on puisse conserver une liberté d’interprétation, tout en admettant le point de départ, à savoir que l’homme (comme c’est le cas la plupart du temps, dans la réalité) est bien l’abuseur. Bear a-t-il fauté en formulant son vœu comme un vœu d’emprise ? (« je veux qu’elle m’aime plus que tout au monde »). Mais il n’a fait qu’émettre un désir ! Et comment pouvait-il se douter que celui-ci allait fonctionner ? On peut difficilement reprocher à quelqu’un d’amoureux de, simplement, « fantasmer » que la personne qu’il prétend aimer est folle de lui… A moins que ?
Il se peut encore que le crime de Bear ne commence qu’une fois que « One wish willow » démontre sa redoutable efficacité. De fait, même lorsqu’il en a l’occasion, et alors qu’il ne peut ignorer que Nikki n’est plus dans son état normal, à aucun moment Bear ne demande au SAV (incarné par la voix nonchalante et planante d’un jeune homme qu’on ne voit jamais à l’écran, et qui n’est autre que Curry Barker lui-même!) d’annuler le vœu, non : il veut seulement « adapter » le vœu. Or, il apparaît plus d’une fois que « la vraie » Nikki n’est pas consentante. Bear abuse donc bien d’elle.
Mais là encore, Curry Barker choisit d’intercaler plusieurs couches d’incertitude qui brouillent le jugement moral qu’on pourrait porter, même si Bear est bien plus maléfique qu’il n’en a l’air à première vue. Bear aime-t-il Nikki, ou n’aime-t-il que la possession (au sens littéral, sexuel et affectif) qu’il en a, autrement dit l’emprise qu’il a sur elle ? A plusieurs moments, on voit, on entend Bear, se soucier du fait que peut-être, l’amour de Nikki « n’est pas réel ». Si Bear ne voulait que « posséder » Nikki, se soucierait-il de son amour ? Par ailleurs, « la vraie » Nikki avait-elle, tout compte fait, des sentiments pour Bear ? La réponse semble « non », mais Nikki met tout de même Bear en face de ses responsabilités, avant que le sort n’ait été jeté : « si tu as des sentiments pour moi, c’est le moment », lui dit-elle. Mais l’intercession du sort magique ne laisse pas le temps aux protagonistes d’exprimer vraiment la nature de leur sentiment et de mettre au clair leur relation. Ce n’est qu’après, qu’on voit « la vraie » Nikki refaire surface de temps à autre, et exprimer, pour le coup, un véritable rejet : mais toujours contrecarré par la puissance du sort.
Et surtout, ce qui brouille le jugement moral, c’est surtout le caractère ouvertement fantastique du principe sur lequel repose le film. Que devient Nikki, une fois le sort lancé ? Comment distinguer « la vraie » Nikki de « la fausse » Nikki ? Cette distinction entre « la vraie » et « la fausse » a-t-elle encore un sens ?
Tous des violeurs ?
Peut-être même convient-il de poser une question, même si elle semble déplacée. Comment réagiraient des individus ordinaires dans une telle situation ? Comment s’adapteraient-ils à une situation aussi invraisemblable et contraire à toute rationalité ? Les catégories morales pourraient-elles encore s’appliquer ? Ne faut-il pas un minimum de rationalité dans le contexte pour que la morale puisse s’appliquer ? En choisissant le recours au fantastique, « Obsession » ne désamorce-t-il pas, dès le départ, la portée morale du propos sur une situation qu’on pourrait pourtant clairement qualifier d’«abus » ?
Ici, un petit détour par un mythe de Platon peut nous être bien utile : le récit de l’anneau de Gygès. Au livre II de la République, Platon (par la bouche de Glaucon) raconte l’histoire de Gygès, un berger lydien qui découvre un anneau ayant le pouvoir de rendre invisible son possesseur lorsque celui-ci tourne le chaton de l’anneau vers l’intérieur de la main. Le berger profite aussitôt de son nouveau super-pouvoir pour séduire la reine, tuer le roi avec l’aide de celle-ci, prendre la place du roi et s’installer confortablement au pouvoir. Le bonheur dans le crime. La « morale » de l’histoire est que les hommes ne respectent la justice que par peur de la sanction, s’ils se font prendre, et que l’invisibilité leur octroierait l’immunité perpétuelle. D’ailleurs, Socrate prendra le temps des dix livres de la République pour répondre à l’objection de Glaucon.
Sommes-nous tous Gygès (ou Bear) ? Autrement dit, et pour paraphraser une formule quelque peu radicale : tous les hommes sont des violeurs ? Commentant ce passage de Platon, Cicéron, dans Des devoirs, nous met en garde : ce n’est pas parce que c’est un mythe que nous devons botter en touche et ne pas nous sentir concernés. Il faut donc répondre à la question : serions-nous capables de résister à la tentation, si nous étions à la place de Bear ? Ou mieux : n’éprouverions-nous jamais la tentation ? Il y aurait en effet plusieurs réponses à ce problème.
La première consisterait à dire qu’on n’en sait rien, et que de toute façon cela ne peut pas se produire dans la réalité. Contre cette façon un peu facile d’évacuer le problème, Cicéron écrit : «Ces philosophes nient que la chose soit possible. Je ne pense pas comme eux, mais je leur dis : Supposez par extraordinaire qu’elle soit possible; que feriez-vous? Ils s’obstinent ridiculement à en nier la possibilité, et ils ne voient pas la portée de notre question. Quand nous leur demandons ce qu’ils feraient s’ils pouvaient commettre le crime impunément, il ne s’agit pas de savoir s’ils en trouveront réellement l’occasion, mais nous les mettons en quelque sorte à la question : s’ils répondent qu’assurés de l’impunité, ils passeraient outre, ils se reconnaissent tout préparés au crime; s’ils répondent le contraire, ils avouent que les choses déshonnêtes sont à fuir par elles-mêmes. »
La seconde position consisterait donc à argumenter de la façon suivante, sans contourner le problème : finalement, peu importe ce que moi, je ferais, l’important est de comprendre que devenir invisible n’est pas une bonne idée ; car une fois qu’on a commencé le crime, impossible de revenir en arrière, ce qui nous condamne (comme dans le film « Hollow man », de Paul Verhoeven, 2000), à rester invisible, pour pouvoir perpétuer le crime. Il s’agit là d’une position conséquentialiste, qui condamne, non pas tant le crime lui-même, que ses conséquences (le criminel est condamné à l’invisibilité : il lui sera en effet de plus en plus difficile de jouer sur tous les tableaux, se rendre invisible pour commettre son forfait, redevenir visible pour profiter des fruits de son forfait : viendra un moment où il sera forcé de choisir). Cette position, cependant, est fragile : en effet, rien ne garantit vraiment que Gygès sera confronté aux conséquences de ses actes ; il peut choisir de rester visible, après avoir commis ses crimes, et régner en heureux époux jusqu’à la fin de sa vie, honoré d’une longue postérité, sans que jamais personne ne découvre qu’il est l’assassin du roi. Rien ne s’oppose à ce « happy end » fort immoral.
Le film de Curry Barker semble donc choisir (ou suggérer) une troisième position. La malédiction de Bear est dans son désir lui-même, ou plutôt dans la formulation (magique) de son désir. Car Bear ne peut s’empêcher de désirer sous la forme d’une relation d’emprise : c’est là son péché, et c’est par là qu’il sera puni (punissant aussi la malheureuse Nikki, du même coup). Tout l’enchaînement qui finit par enfermer Bear dans son propre désir découle donc de cet acte initial. On reconnaît là un des postulats de base du film d’horreur, dont la tradition consiste, depuis longtemps, à punir le désir, à rendre le désir lui-même punissable, sous l’aspect d’un souhait magiquement exaucé (que l’on songe à la série des « Hellraiser », initiée par un autre Barker : Clive Barker ; dans « Hellraiser », c’est une petite boîte magique qui se voit dotée du pouvoir de réaliser les désirs les plus profonds du protagoniste, et ce sont souvent des désirs de pouvoir, dont la réalisation se retourne contre celui ou celle qui les a proférés en suivant le rite). C’est le désir qui est coupable, c’est le désir qui engendre le malheur. Le désir est mauvais (désir d’emprise, désir de pouvoir, désir charnel). Il existe tant de films d’horreur où le meurtrier en série commence d’abord par tuer le couple adultère, ou un couple de jeunes qui veulent faire l’amour librement, etc. Puritanisme du film d’horreur ? Conception biblique, testamentaire (de l’Ancien Testament) du désir charnel ? Mais bien sûr !
Sous l’aspect d’une critique des relations hétérosexuelles très contemporaines où se verraient stigmatisés le désir mâle toxique et l’illusion du « gentil garçon inoffensif » (« Teddy bear »), se cache donc une bien vieille rengaine, fourbie par toute la tradition du film d’horreur américain et remontant à la Genèse (biblique) : le péché originel !
Une leçon de morale et quelques questions qui dérangent
Fort bien, mais cela ne dit pas tout. Car après tout, Freud nous a appris que l’idée du péché originel, sous ses oripeaux punitifs et mystiques, contient quelque chose comme une vérité. Oui, venons-en à l’essentiel, en guise de conclusion morale (à défaut d’être thérapeutique) : et s’il y avait quelque chose de pourri dans le désir, en particulier masculin ? Et si nous devions dorénavant, surtout nous, les hommes, apprendre à désirer autrement ? A fantasmer autrement ? Et s’il s’avérait, au final, que ce dont nous avons le plus besoin, aujourd’hui, en 2026, c’est d’un bon film d’horreur punitif, qui nous renvoie en pleine face le miroir de notre atrocité, le monstre (refoulé) de nos désirs ? Et si, jusqu’à présent, nous n’avions fait que confondre amour et emprise ? Gare à ne pas vous identifier au triste Bear : vous serez puni ! Et vous serez puni de la pire des façons : en obtenant exactement ce que vous désirez. Heureusement, me direz-vous, la plupart (?) des hommes ont tout autre chose en tête. La plupart (?) savent aimer. Respecter la distance à l’autre. L’aimer comme il est, et non pas aimer une image, un « double », un reflet mimétique de son propre désir. Enfin… je ne sais pas.
Mais que serait, à l’inverse, une relation d’amour non toxique ? Ce pourrait être, dans le film de Curry Barker, la relation (si seulement elle avait eu le temps de s’accomplir…) entre Bear et Sarah : une relation saine entre deux individus vraiment faits l’un pour l’autre. Mais si peu de films nous offrent ce modèle. Si peu de films s’intéressent à l’amour « sain », entre deux personnes qui semblent « faites l’une pour l’autre ». Et pourquoi en est-il ainsi ? Le couple « normal », « fonctionnel », est-il si peu cinégénique ? Serait-ce, au fond, que l’amour « vrai » n’intéresse personne ?




