
(Episode précédent) Ainsi donc, le single Love Me Do sort le 5 octobre 1962 et se taille un certain succès dans les charts, surtout pour un nouveau groupe (17ème place). La chose est d’autant plus étonnante que c’est une composition originale Lennon/McCartney : peu de groupes, à l’époque, faisaient un single avec leurs propres compositions. C’est Ringo qui joue sur cette version single.
Please Please Me
Vu le succès du premier single, George Martin et les Beatles se remettent au travail et produisent Please Please Me. Le résultat est beaucoup plus sophistiqué. Les harmonies vocales frayent avec le contrepoint et les breaks sortent vraiment de l’ordinaire. Dès l’enregistrement, George Martin s’écrie : « messieurs, ce sera votre premier numéro 1 ». Et c’est exactement ce qui va se passer ! D’une certaine manière, ce single est le début de la Beatlemania.
Ask Me Why
En face B du précédent, figure Ask Me Why, une chanson qui démontre la compétence en devenir des Beatles. En effet, la structure de la chanson est complexe et ses harmonies soignées. On est loin de la simplicité de Love Me Do.
Après un premier succès suivi d’un numéro un, il était devenu évident pour George Martin qu’il fallait sortir un album. Le seul problème est que les Beatles, avec ces deux succès, n’arrêtent pas de tourner en Angleterre. Comment arriver à leur faire enregistrer tout un album ?
Finalement, pour produire 10 chansons en plus des 4 des singles (faces A et B), l’enregistrement se fera en une seule séance marathon de 585 minutes (9 h 45) ! Les Beatles vont tout simplement enregistrer, parfois en une seule prise de son, toutes les chansons de leur répertoire jouées au club The Cavern de Liverpool ! Quel groupe débutant était capable à l’époque d’enregistrer tout un album en 9 h 45 ? A part les Rolling Stones, je ne vois pas. Les Beatles sont déjà de grands professionnels.
I Saw Her Standing There
L’album s’ouvre avec ce rock majestueux de Paul McCartney. Ode à une jeune fille de 17 ans, ce rock ‘n’ roll a toutes les caractéristiques des chansons de Buddy Holly dont Paul et John étaient fans. Par contre, le pont est plutôt original.
Chains
Une chanson aux harmonies soignées à trois voix dans laquelle George Harrisson tient la voix principale pour la première fois.
Boys
Ça va devenir une tradition : Ringo chante une chanson par album. Ça présente deux intérêts. Tout d’abord, Ringo est aussi célèbre que les trois autres Beatles et a ses propres fans. Les satisfaire par une chanson chantée par leur idole est donc un devoir. A chaque fois, dans chaque album, le morceau présente une caractéristique vocale différente, due à l’étendue vocale plus limitée du batteur et à son timbre de voix très personnel.
A Taste Of Honey
« Un goût de miel ». Tout un programme ! Une chanson vraiment surprenante. Elle commence un peu comme une chanson de marins ou de pirates, ce qui est inhabituel pour une chanson d’amour. Et toujours ces harmonies vocales somptueuses…
There’s A Place
Curieuse chanson de John Lennon. Ça semble, à priori, être une chanson d’amour classique mais, à bien y regarder, les paroles sont plus profondes que ça. Le narrateur y évoque un endroit où il peut aller quand tout va mal, un endroit paisible dans son esprit. Je ne peux m’empêcher de penser à In My Life ou Strawberry Fields Forever, quelques années plus tard.
Twist And Shout
Un véritable appel aux armes ! John hurle plus qu’il ne chante. Il faut dire que la séance d’enregistrement dure depuis 9 heures et c’est le dernier morceau enregistré. Les chœurs sont magnifiques.
La version la plus célèbre est celle donnée par les Beatles au Royal Variety Show, en présence de la famille royale. Avant de commencer, Lennon dit : « Pour notre prochain titre, est-ce que les gens assis aux places les moins chères peuvent taper des mains ? Quant aux autres, vous n’avez qu’à agiter vos bijoux ! » La reine mère Elizabeth ne semble pas s’en offusquer. Elle les trouve « si jeunes, frais et plein de vitalité ».
Analyse artistique
C’est le seul album où les Beatles enregistrent dans leur configuration de scène : 3 chanteurs, une guitare solo, une guitare rythmique, une basse, une batterie et l’harmonica de John. Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, c’est le premier et le dernier album qu’ils vont enregistrer avec un magnétophone deux pistes, une piste pour les instruments et une piste pour les voix. Comme on peut s’en douter, impossible de rajouter des fioritures. Il faut jouer live.
D’autre part, vu le peu de temps accordé à cette séance, il a fallu ne reprendre que des morceaux qu’ils connaissaient parfaitement. A partir du prochain album, With The Beatles, le groupe va beaucoup plus innover, parce qu’il a plus de temps de séance et parce qu’il bénéficiera d’un magnétophone quatre pistes. On y reviendra.
Paul est déjà un excellent bassiste, Ringo officie à merveille et George apporte une indéniable classe à l’ensemble par les riffs qu’il mitonne. John n’est pas un grand guitariste rythmique mais c’est le chanteur principal sur pas mal de chansons.
Les paroles des chansons
Une chose qu’on a souvent reproché aux Beatles concernant cette époque est la relative platitude convenue des paroles des chansons.
John Lennon s’en explique : « Nous écrivions des chansons à la Everly Brothers, à la Buddy Holly. C’étaient des chansons pop, sans autre arrière-pensée que de créer un son, de faire de la musique. Les textes étaient presque inutiles, ils n’avaient aucune profondeur, aucune importance. »
Steve Turner dans Les Secrets De Leurs Chansons : Les textes ont pour seul rôle de participer à l’atmosphère des chansons et évoquent exclusivement l’amour et les filles, il n’est pas encore question de transmettre le moindre message. Un exemple frappant est Love Me Do, le premier single du groupe, dont les paroles reposent presque exclusivement sur la formule « Je t’aime, alors s’il-te-plaît, aime-moi ». Cependant, les deux comparses s’efforcent déjà d’éviter les clichés américains omniprésents dans la pop britannique de l’époque. Ainsi, lorsque McCartney présente I Saw Her Standing There pratiquement achevée, à son partenaire Lennon, celui-ci remarque que le début des paroles (« she was just seventeen, never been a beauty queen ») est maladroit et typiquement américain, et remplace la fin par un « you know what I mean » ambigu (« elle n’avait que dix-sept ans, vous voyez ce que je veux dire ? »).
Un premier jet réussi
Ce n’est pas l’album que les fans écoutent le plus, loin s’en faut, mais il représente les Beatles en tant que groupe de scène dans sa version la plus aboutie. Il est d’une fraicheur incomparable.
L’album sera numéro un, pendant plusieurs semaines et il sera détrôné par… Devinez quoi, leur deuxième album. D’une certaine manière, c’est le début de la Beatlemania.
On va bientôt passer aux Beatles tels qu’on les connait, innovants, aventuriers de l’expérimentation. Mais ceci est une autre histoire, que nous allons aborder dans le prochain article.
La prochaine fois : Le monde des studios d’enregistrement atteint un nouveau jalon


