
Aujourd’hui, Barong n’a pas le cœur à la fête. Barong est un transgenre qui a pris à 14 ans, illégalement, des médicaments à base d’hormones qu’elle s’est fait livrer par colis par une amie étudiant la médecine en France. La famille de Barong n’a jamais admis que depuis son adolescence ce garçon de naissance se sente davantage fille qu’homme. Sa famille est composée d’Indonésiens traditionnels adepte du patriarcat, du machisme et surtout du sexisme. Une nuit, Barong s’est enfuie du giron familial pour trouver refuge dans une cave sans fenêtre d’un immeuble. Une cave condamnée dans laquelle la porte rouillée ne ferme pas. Elle a pour ami Arja, un ancien danseur du ballet de Singapour qui s’est fait exclure du monde du spectacle après que des faits concernant son homosexualité aient fuités. Barong et Arja attendent qu’il soit 2h 30 du matin, heure où la population de leur village natal dort, pour sortir de leur tanière et ainsi se retrouver pour marcher tranquillement dans les rues désertes.
– Maintenant, que nous sommes à l’abri des regards, saisissons-nous de cet instant pour danser, suggéra Arja.
Mais Barong n’a pas la tête à remuer son corps dans tous les sens.
– Tu sais, Arja, que même si nous gigotons au rythme d’une musique que seules nos oreilles peuvent entendre, une danse de l’insouciance qui nous ferait du bien, nous prenons le risque de nous faire arrêter par les flics. Moi, honnêtement, je te le dis Arja, j’ai la trouille et je n’ai plus le cœur, dans un pays qui condamne les minorités sexuelles, à prendre le risque de danser. Par ailleurs, comment pourrais-je danser, mon corps est devenu raide, raide d’angoisse. Tu peux comprendre ça, Arja ?
– Oui, bien sûr que je comprends, Barong.
Pour combler l’ennui, Barong se mit à raconter sa vie à son ami.
– Ma mère s’est séparée de mon père à ma naissance. Je n’ai grandi que dans un cadre entouré d’hommes. Si j’ai cherché à modifier mon corps afin de ressembler à une femme, c’est pour me rapprocher de ma maman que je n’ai pas connue et que je rêve de rencontrer. Souvent, je m’imagine en train de toquer à sa porte, qu’elle m’ouvre et que je lui dis : « Bonjour maman. Je m’appelle Barong. Tu te souviens de moi ? Je suis la fille que tu voulais avoir ».
J’ai fait de nombreuses recherches sur elle et j’ai découvert qu’elle vit dans la banlieue Sud de Singapour. C’est pour cela qu’à chaque fois que je m’aventure sur ses pas, j’ai peur de me faire arrêter par les forces de l’ordre à cause de ma carte d’identité qui date de l’époque où j’étais un garçon.
J’ai 25 ans. Ma génitrice était âgée du même âge lorsqu’elle m’a mise au monde. Ma mère rêvait d’avoir une fille, souhait que n’a jamais accepté mon paternel qui lui faisait des menaces du genre : « Je te préviens, si jamais tu me fais une garce, je l’abandonnerais avec toi sur le trottoir ». Finalement, lassée de ces chantages incessants , ma mère a fini par quitter le taudis qu’elle partageait avec cet homme détestable. Bien sûr, selon les dires du paternel, ma mère l’aurait quitté sur un coup de tête, juste par susceptibilité car il affirme que jamais il n’aurait dit une chose pareille. Quel connard. Je sais bien, vu son comportement avec moi, qu’il a dit des choses horribles à maman. Je suis persuadée que ma mère assumait les tâches ménagères et quotidiennes pendant que mon macho de père affalé sur le canapé, regardant la télé, une canette de bière à la main lui disait : « Dépêche-toi, feignante ! » N’hésitant pas à lui donner des coups de pieds afin qu’elle avance plus vite. Le jour où autour d’une table j’ai annoncé ma transition, mon père s’est levé brusquement, s’écriant avec violence que je n’aurais jamais dû naître, accusant une fois de plus ma mère d’être à l’origine de ce qu’il qualifie d’anormalité. Est-ce ma faute si je me sens davantage appartenir au genre féminin plutôt que masculin ? Tu sais Arja, le plus triste, c’est que comme je suis stressée à l’idée de me faire contrôler, voire peut-être condamnée à mort si j’essaye de partir à la rencontre de ma mère. Je reste terrée dans ma cave et dés le matin, quand je me réveille de ma nuit ankylosée à cause de ma mauvaise couche, je passe mon temps à consulter un album photos dans lequel ma mère jeune apparaît, rayonnante, le visage et le regard tournés vers l’avenir. Je scrute le moindre détail de ces photos espérant y découvrir le mystère de mon identité. Après ce petit rituel, soigneusement, je range l’album photos dans un carton pour le protéger de la poussière puis je passe de longues minutes à me regarder dans un petit miroir et armée d’une paire de ciseaux, je sculpte ma chevelure, mèche après mèche afin de lui ressembler. Mon projet a toujours été d’aller la voir afin de lui rappeler sa jeunesse. Je ne te cache pas, Arja, que je n’espère plus rien des droits des minorités sexuelles dans ce pays de merde. Je passe mes journées soit à sangloter, soit à être en colère, soit à me tapir au fond de mon corps me résignant, impuissante, à accepter de me cacher pour ne pas subir les châtiments qui sont réservés aux personnes comme moi. Il n’y a que lorsque je suis à tes côtés, Arja, que j’ai l’impression d’exister à travers le genre que je me suis choisie. Depuis des années, je cherche un espace pour exister. Jadis, il était anéanti par l’autorité paternelle, maintenant, il est détruit par ma peur des autorités d’état tellement je suis effrayée à l’idée de me faire choper. L’autre jour, déambulant dans le couloir conduisant à la cave que je squatte, j’ai croisé un résident qui m’a regardée de façon malveillante. Ce n’est pas de la paranoïa, mais j’ai vraiment l’impression que je génère de la haine chez la plupart des habitants de l’immeuble du dessus. Un jour, de toute façon, je sais très bien que cela finira mal pour moi. J’ai un mauvais pressentiment. Le soleil ne va pas tarder à se lever. Il vaut mieux que nous revenions nous planquer. Moi dans ma cave insalubre, toi Arja dans l’ancien entrepôt frigorifique désaffecté que tu occupes.
– Effectivement, c’est plus sûr pour nous, dit Arja. Juste avant de nous quitter, j’aimerais te demander quelque chose, mon amie. Demain, c’est ton anniversaire, Barong, veux-tu que je t’offre quelque chose ?
– Non, Arja, c’est gentil, mais je n’ai besoin de rien.
Parfois, quand je regarde les photos de ma mère, je me dis que mon projet de transformer mon corps pour lui ressembler est un échec puisque je n’aurais jamais le courage d’aller à sa rencontre. Tu sais, je fais souvent le songe que je quitte mon corps, devenant ainsi un fantôme.
Dis Arja, maintenant que j’y pense, tu crois qu’il existe en Indonésie des lois persécutant les spectres aux mêmes titres que les homosexuels et les transgenres ? À moins que les politiques soient plus tolérants envers les esprits surnaturels qu’avec les esprits vivants et surtout réels.
– Je n’en sais rien ajouta Arja, je n’ai envie que d’une seule chose à l’heure où nous nous parlons, c’est de te dire : à demain.
Une fois ces mots prononcés, Arja et Barong se quittèrent.
Le lendemain soir, Arja remarqua des ambulances ainsi que des véhicules de police garés devant l’immeuble où se trouve la cave qu’occupe Barong.
Le périmètre de l’immeuble est bouclé.
Arja pousse un cri d’horreur quand il entend un médecin crier :
« Laissez-nous passer, nous transportons un transgenre ». Arja fond en larmes et se précipite vers la civière pour tenir la main de son amie qui déjà ne semble plus respirer. Sa gorge est nouée mais dans un extrême effort il arrive à interpeller les urgentistes qui de part et d’autre du corps blême et défiguré, discutent comme si de rien n’était. « Je vous signale que celle que vous appelez transgenre s’appelle Barong, vous lui devez le respect et le respect commence par connaître son prénom. » Arja demande à un habitant de l’immeuble ce qu’il s’est passé. Celui-ci lui raconte que son amie a été probablement assassinée par un transphobe qui savait que la porte de la cave ne pouvait être fermée à clef.
Arja a perdu une amie.
Barong est désormais devenu un être irréel.
Hélas, il n’y a rien de plus triste que des fantômes muets. Il sait que ses nuits désormais ne seront qu’errance solitaire et qu’il devra marcher jusqu’à l’épuisement pour espérer, à la lisière du sommeil, discuter comme autrefois avec son amie dans des dialogues maintenant devenus monologues.
Eléments de compréhension
1 Barong : Drame chamanique balinais dansé
2 Arja : Opéra dansé uniquement de nuit à Java



