
Si l’on veut bien regarder comment les poétesses et les poètes ont été très souvent perçus, c’est-à-dire comme des excentriques, des marginaux, pour le moins des êtres étranges et souvent dérangeants, si l’on veut bien aussi comprendre que leur écriture est toujours singulière, leur regard sur la vie original, leur approche du monde ouverte à toutes les sensibilités, toutes les émotions, tous les comportements et qu’en cela la poésie est profondément humaine et, quand elle sait l’être, assurément universelle, je crois que l’on peut affirmer que la poésie est de tous les genres et qu’elle n’a pas de genre. Ainsi la poésie de Sappho, de Villon ou de Rutebeuf, celle de Louise Labé, de Joachim du Bellay, d’Emily Dickinson, d’Oscar Wilde, de Lucille de Chateaubriand, de Renée Vivien, celle de Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Pessoa, Pasolini, Neruda, celle d’Yves Bonnefoy, de Philippe Jaccottet, d’Esther Granek et de Marcelle Delpastre, sont-elles profondément humaines et universelles.
La poésie défend la liberté d’être, et d’être ce que l’on veut, comme on le peut. Elle parle à tous les cœurs, la poésie, quelles que soient nos orientations sexuelles ou nos identités singulières ou plurielles, elle parle de nos difficultés communes à exister dans ce monde, de notre désir de vivre, de notre aspiration au bonheur comme elle parle de nos colères, de nos joies, de nos combats, de nos découragements, et des choses les plus humbles qui sont les plus profondes. La poésie est une forme de la solitude qui a les moyens de se confier, a écrit René Char et toutes les solitudes sont siennes. Pas une seule des formes multiples que peuvent prendre nos vies et toutes nos raisons d’être n’est exclue en poésie.
Dans le roman publié en 2023, La terrasse des égarés, je raconte notamment le parcours d’une poétesse imaginaire du Soudan, Yasmina Del Campo, et celle de sa fille adoptive, réfugiée d’Ethiopie, Izraïla, dont le destin hors du commun fait toute l’histoire de ce livre qui parle d’une future guerre de l’eau qui a, malheureusement, déjà commencé dans cette partie du monde si déshéritée.
Izraïla vit avec une musicienne, célèbre joueuse de Oud, Achoura, et dans cette partie de l’Afrique où la religion joue un rôle clé dans le contrôle des corps et des esprits, ce n’est pas facile d’être une femme qui aime les femmes. Cet amour que lui inspire cette musicienne et celui qu’elle porte à sa mère poétesse comme à son père adoptif lui font écrire, à la narratrice de ce roman, des pages qui disent combien la poésie trace des chemins dans les ténèbres et donne du sens à toutes les formes de liberté auxquelles on peut aspirer. Je crois que c’est là un combat essentiel de la poésie, comme l’est le respect pour tous les genres et pour le mélange des genres.
Voici un passage de ce roman, le chapitre 28 où Izraila parle de la poésie.
La terrasse des égarés, chapitre 28
J’aurais aimé écrire pour Achoura comme maman a écrit pour papa.
J’en ai toujours été bien incapable.
Il y a une grâce dans les mots de maman que je ne peux même pas décrire, mais je la ressens si fortement que je l’éprouve jusqu’à trembler quand je lis ses textes. Une grâce que je retrouve Chez Achoura. Maman et Achoura sont des fées dans un monde de pierres et de cendres. Des fontaines dans le désert.
J’ai tes yeux et la nuit pour comprendre le ciel est sans doute le plus beau poème de maman. Je m’aperçois que j’écris toujours, quand je cite un poème de maman, que c’est le plus beau… Ce poème, je me le dis souvent pour m’apaiser, pour trouver le sommeil, pour aimer la vie, malgré tout.
J’ai tes yeux et la nuit
pour comprendre le ciel,
j’ai tes yeux et la nuit
pour croire en la beauté.
Ton cœur est mon jardin,
Ses roses ont des parfums
qui font la vie plus douce
et apaisée enfin.
Qu’importent les chemins
aux pierres ensanglantées
Qu’importent les chagrins
qu’il nous faut traverser,
j’ai tes yeux et la nuit
pour comprendre le ciel,
et j’embrasse la vie
qui me sourit en toi.
Et tout le temps perdu
dans la lourdeur des choses,
tout le temps des douleurs,
des combats et des peurs,
tout le temps des regrets
et des jours sans lumière,
tout le temps des colères
ne peut rien y changer.
J’ai tes yeux et le ciel
pour croire en la beauté.
Ton cœur est mon jardin
aux roses parfumées,
et j’embrasse la vie
qui en toi me sourit.
Le monde n’est pas fait pour maman. Il n’est pas fait pour Achoura. Il n’est pas fait pour les fées.
Hakim Ben Beh aurait dit qu’il est fait pour les diables, les hommes et les êtres nés d’un feu sans fumée.
Certainement pas pour les poétesses et les poètes ni les musiciennes et les musiciens.
Ce sont des étoiles filantes. Ils éclairent notre nuit. Ils tracent un chemin dans les ténèbres de la vie. Ils ont la patience qui fait naître la beauté, ils ont le courage même découragés, et la force d’aimer par-delà les douleurs.
Si j’écris, c’est pour dire ces mots-là, c’est pour que les choses qui ont de l’importance soient dites comme celle-là. Les poétesses et les poètes tracent des chemins dans les ténèbres et sans leur infini et patient travail plus rien n’aurait de sens. Le temps passerait seulement, la vie serait vécue, et le vent du désert emporterait tout à jamais.
Il n’y a que l’inéluctable qui soit certain dans cette vie. La poésie est le seul retour sur nos existences qui ait du sens. Maman et Achoura donnent du sens à la vie comme tous les poètes et les poétesses qui les ont précédées.
Mais le monde n’est pas fait pour eux.
Le monde est fait pour les hommes et les crocodiles du Nil.
Et malheur à ceux qui n’ont pas leurs crocs.




