
Je finissais de me déshabiller, directement dans la petite salle de bain, avant d’entrer dans la cabine de douche. Mon pyjama soigneusement plié, je le déposais sur la petite panière à linge sale, afin de pouvoir le reprendre au passage, en regagnant ma chambre, mais pas sans avoir le corps complètement et totalement sec. Je ne supporte pas de retrouver des traces d’humidité sur mes vêtements de nuit avant d’aller me coucher. Ma serviette de bain étant disposée sur un crochet en plastique vert juste à la sortie de la cabine de douche, j’avais pris cette petite habitude d’organiser le démarrage de ma journée le plus logiquement possible : déshabillage, lavage, rinçage, séchage intégral et complet, et enfin ramassage de pyjama. Mais ce matin-là, j’avais fait une petite erreur d’inattention. J’avais oublié d’allumer la radio avant de me déshabiller, ce qui m’obligeât à refaire deux pas en arrière pour mettre en marche le transistor, et deux pas supplémentaires en avant pour regagner la douche, le tout dans une salle de bain encore froide et à l’air encore sec. « Dominique, mais où as-tu la tête ce matin ? » pensais-je à voix haute. Heureusement pour moi, nous étions en août, il ne faisait pas trop froid. Et, le plus important, le sol de la cabine était encore sec. Je ne supporte pas d’avoir à marcher les pieds humides sur le carrelage de la salle de bain, surtout à cause d’une erreur d’inattention. Même en les sachant sèches, je frottais quand même les plantes de mes pieds sur le tapis de salle de bain. On ne sait jamais.
J’écoutais NRJ, comme chaque matin. Et comme chaque matin, je faisais des paris avec moi- même sur le morceau qui passerait au moment où j’allumerai la radio. J’avais parié sur Smooth de Santana. Et ce matin-là, j’avais tout faux. Ils passaient Bills Bills Bills de Destiny Child. Ça commençait bien… Je refermai la porte de la petite cabine, pris le pommeau avec technique, et le dirigeai contre une des parois en plexiglass. J’avais compris avec le temps, de manière très pavlovienne, que l’eau chaude n’arrive jamais immédiatement. Quand enfin elle fut au bout du jet, il me fallut cette fois-ci manier avec beaucoup de dextérité le robinet commandant l’arrivée d’eau froide, afin d’obtenir un mélange parfait, qui ne me fasse ni m’ébouillanter, ni me congeler. Le temps de cette délicate manœuvre peut durer au moins un tube NRJ tout entier. Le morceau suivant fut bien Smooth de Santana. Journée avec un mauvais timing on dirait…
Je fixai le pommeau sur son support mural (manœuvre très risquée connaissant les fluctuations de température inopinées dont la douche de cet appartement est capable), et je saisis mon shampoing aux œufs. C’était généralement ce qui donnait le coup d’envoi de ce que j’appelais mon grand bigbang cérébral du matin.
Amorce du jour : pourquoi faire un shampoing aux œufs ? Pour me laver les cheveux, OK, mais je veux dire, pourquoi les industriels de la cosmétique en sont venus à avoir l’idée de mettre des œufs dans un shampoing ? Et pourquoi est-ce que je l’ai acheté, alors qu’apparemment, je trouve cela ridicule ? Pour les œufs ? Nous sommes vraiment dans l’opulence… Nous mettons des œufs dans nos shampoings, des tas de personnes vivent dans le besoin sur cette terre, les œufs ça doit bien pouvoir s’exporter non ? J’imagine que oui, vu tout ce que l’on importe, on pourrait exporter nos œufs, et nos poules avec, pour les pauvres de ce monde, au lieu de se les mettre sur la tête, pas les poules, les œufs bien sûr, et pour quel effet finalement ? C’est grave de gaspiller de la nourriture, des protéines en plus, ça coûte cher les protéines et ça ne s’exporte certainement pas aussi bien que les œufs, qui eux ont une coquille pour les protéger, même si c’est vrai qu’elle peut se casser, mais là, ce sont des accidents.
NRJ passe de Santana à Larusso. Comment peuvent-ils faire une chose pareille ? Tu m’oublieras, c’est le titre du « hit » … Il me fait penser à Claude. Nous avons rendez-vous, impossible de l’oublier par contre. Je parle du rendez-vous, même si OK, je ne peux pas oublier Claude, car nous sommes le 11 août 1999, date qui restera célèbre dans l’histoire, mais pas à cause de ce rendez-vous, à cause de l’éclipse totale, la dernière du millénaire, et Claude veut voir l’éclipse, et j’aime Claude, mais je n’aime pas l’éclipse, ou plutôt je me fiche de l’éclipse, donc pourquoi l’amour est toujours compliqué ? Pourquoi mes amours sont toujours compliquées ? Déjà, ce mot, « Amour », qui change de genre au singulier et au pluriel, tantôt masculin, tantôt féminines, comment peut-il symboliser un concept simple ? Je me rince les œufs.
NRJ passe des pubs et parle de l’éclipse. Ils sont tous contre moi aujourd’hui. Non. Finalement NRJ est de mon côté. Ils se moquent de Paco Rabanne, citent Nostradamus et enchainent avec un nouveau « hiiit », Aller plus haut d’une certaine Tina Arena, je ne sais pas qui c’est. Je saisis mon flacon de gel douche mais sans lire l’étiquette, je n’ai pas envie de replonger dans un débat avec moi-même sur la faim dans le monde et l’opulence alimentaire occidentale, je sais que c’est ridicule, car je sais parfaitement que mon Petit Marseillais est au lait… J’achète ce gel douche depuis des années, sans en changer. Sauf l’été. Pourquoi changer de gel douche l’été ? Bien entendu que je sais pourquoi. Parce que les odeurs de ces nouveaux gels me servent de « madeleine de Proust » le reste de l’année, je les associe aux bons souvenirs de mes vacances, enfin, des cellules de mon cerveau créées pour cela font ce travail, elles associent tous ces parfums de synthèse au soleil, au bien-être. Quand j’ai de gros coups de cafard (oui, ça m’arrive, mais je sais que ça arrive à tout le monde), j’arpente les allées des supermarchés jusqu’au rayon des gels douches et j’ouvre des flacons, j’appuie dessus et j’en inspire une série de petites bouffées parfaitement synchronisée aux petites pressions que j’exerce sur la bouteille, technique permettant de ne pas finir avec du gel douche sur le nez (ça c’est comme l’eau chaude sous la douche et l’hydrocution, cette conclusion est tout à fait empirique). Je pense à mes dernières vacances avec Claude. Claude. Revoilà Claude. Comment ai-je pu m’attacher à quelqu’un comme Claude ? Les gens dans la lune, désordonnés, trop artistes, sans cadre, ne sont d’habitude pas ma tasse de thé. Claude est tout le contraire de moi. Je suis scientifique, Claude rêve, je suis en banlieue, Claude dans Paris, je suis cubique, Claude est cyclique, voir sphérique. Mais j’aime Claude, et Claude m’aime aussi. Je pense. Bref, je rince mon lait.
12h27 : c’est l’heure de mon rendez-vous avec Claude Place de la Nation au cœur de Paris. C’est surtout l’heure du rendez-vous entre Claude et l’éclipse, dans le ciel de France. De 12h27 à 12h30, pour trois minutes d’obscurité céleste. J’ai encore le temps d’aller les rejoindre, il est à peine 11h02.
Je me couvre un peu pour un mois d’août. Il fait gris aujourd’hui et l’air est frais. Psychologiquement, l’idée de traverser un fragment de nuit en plein jour me donne des frissons. Je quitte mon petit appartement d’Etampes en ayant bien pris soin de verrouiller la porte à double tour, et je marche d’un pas rapide vers la gare RER. Aller à Paris m’est anxiogène. Déjà, je n’aime pas prendre le RER et encore moins le métro. Ensuite, je suis de la Campagne, pas de la Ville. Je ne suis ici que pour mes études et à trop vouloir une filière bien spécifique, je dois manger du Paris sauce RER toute la semaine. Je n’aime pas Paris aussi parce que je trouve que c’est une ville sale. Son air est impur, aussi sale que ses trottoirs et que son fleuve. Je n’aime pas les Parisiens. Je n’aime pas leur manière de répondre à la question « tu habites où ? » par un numéro d’arrondissement en fermant légèrement les yeux et en replaçant une mèche volontairement rebelle. Comme si 11ème ou 20ème, toute la France savait où ça se situe. Les plus polis demandent « tu vois où c’est ? ». Je réponds très souvent que non. Alors ils ajoutent avec la même mimique « Entre Charonne et Picpus ». Dans la tête d’un parisien, tout bon Français (hormis les ploucs) doit connaître la carte de Paris, ses rues, ses stations de métro, ses boulevards, par cœur. Moi, Charonne, Picpus, Opéra, Bastille, géographiquement, ça ne me parle pas.
Une baisse de luminosité soudaine dans la rame me rapporte à l’Eclipse et à Claude. J’entre dans les entrailles sales et malodorantes de Paris. Je dois passer du RER au métro. Un calvaire.
J’arrive enfin à la station Nation. Je m’y perds toujours. Cette grande place repose en fait sur un vaste gruyère de galeries autarciques, avec ses propres habitants, ses commerçants, ses passants, ses mendiants. Je m’amuse à me demander si leurs yeux se sont accoutumés à l’obscurité avec les années, comme les taupes. Je regarde ma montre, il est 11h48. Il faut que je trouve la sortie, vite, sinon, je serai en retard. Je n’aime pas être en retard. Je sais que Claude m’attend au bar Canon de la Nation avec des amis, un bar très parisien. Et ce jour-là, je sors du souterrain tentaculaire de la station Nation face au cours Vincennes. Soit à l’opposé… La clarté soudaine du jour me pique les yeux. J’observe la place stratégiquement, et je décide d’attaquer ma rotation vers le Canon dans le sens des aiguilles d’une montre, au milieu du bruit des moteurs, des pigeons et des gaz d’échappement, à contre-courant des voitures, bus et autres deux-roues. Lorsque j’arrive au café du Canon de la Nation, je trouve Claude et trois de ses amis entassés autour d’une petite table bancale, calés entre le caniveau et un gigantesque pot de fleur en béton, dans lequel essaye de pousser tant bien que mal un arbuste presque effeuillé par la pollution. Je les salue tous, j’embrasse Claude très furtivement mais mal et je m’incruste sur une chaise quémandée à un autre groupe de jeunes, grimaçant à l’idée de me céder ce qui leur servait de porte-manteau collectif. Je me place dos à la rue, face à Claude, contre le pot en béton. Le sol n’étant pas plat, ma chaise balance comme un culbuto. Je manque de faire tomber la petite table ronde autour de laquelle nous sommes tous agglutinés, elle-même surchargée par les verres de bière, les cendriers et la carte plastifiée du menu, placée à la verticale. La conversation autour de l’éclipse battait déjà son plein avant mon arrivée. Claude lance un « on n’est pas bien là ? », en souriant et en arborant ses lunettes spéciales éclipse. Non, on n’est pas bien. Moi, je ne suis pas bien, je suis contre un pot en béton, pot dans lequel poussent également des mégots tête-bêche : des blancs, des marrons, des rosés par des rouges à lèvres, pauvres baleines, tout ça pour finir ici, au milieu du vacarme des passants, des voitures, des deux-roues, l’air me pique le nez et les yeux, et je tourne le dos à la circulation, ce qui m’est particulièrement désagréable. Les autres se réjouissent, ils sortent aussi leurs lunettes, l’un d’entre eux a une sorte de plaque de verre fumée (pas de budget pour des lunettes visiblement). Tous s’étonnent que je ne sorte rien, je le lis sur leurs visages. Alors j’anticipe : « tout ça pour une éclipse… vous avez mis les gros moyens ». Je ne recueille que des visages souriants, silencieux, mais arborant des « pauvre cloche » gravés sur leur front. Je m’adresse à Claude : « finalement, ce n’est que l’ombre de la lune sur la terre… ». Je n’ai pas de réponse. Claude porte ses lunettes ridicules qui lui donnent l’allure d’une mouche. Une grosse mouche. Une grosse mouche dont la tête oscille nerveusement à la manière d’un métronome entre sa montre et le ciel. Claude finit par me répondre : « c’est quand-même vachement couvert, je ne sais pas si on va voir quelque chose ».
Mon regard se perd, mon esprit essaye de m’aider à fuir. Je n’ai rien en commun avec Claude, nous ne sommes pas le même genre de personne. Mais qu’est-ce que je fais ici ? L’éclipse ne m’intéresse pas. Je trouve sa symbolique machiste au possible. Deux astres morts, féminins, la terre et la lune, se disputeraient l’Astre source de lumière, masculin, le soleil, comme deux chiffonnières. L’éclipse est l’heure de gloire de la maîtresse sur la femme officielle. Le seul moment où elle peut véritablement faire de l’ombre à sa rivale de toujours. C’est lamentable…
Dans le pot de fleur, je remarque deux escargots. Ils trainent leurs coquilles massives comme ils le peuvent, sur une des branches de l’arbuste. Ils s’approchent l’un de l’autre et leurs cornes commencent à se toucher. Puis leurs têtes s’apprivoisent, se caressent, se collent, se décollent, puis se recollent à nouveau. A ce moment précis me revient en tête une vieille leçon de biologie sur la sexualité des escargots. De mémoire, ces animaux sont androgynes, c’est-à- dire à la fois masculins et féminins. Je sens alors la petite table vaciller, tous se sont levés pour voir l’éclipse. Il doit être 12h27. Moi, je ne bouge pas, je reste à fixer mes escargots. Leurs corps mous et collants s’enroulent et s’entortillent maintenant. La luminosité faiblit et m’oblige à plisser les yeux, pour ajuster ma mise au point. Je me demande lequel des deux est le mâle et lequel est la femelle. Peut-être que pour le moment, les deux sont mâles, ou les deux femelles. Il fait vraiment très sombre maintenant, offrant plus d’intimité à leurs préliminaires amoureux. Moi, je continue de les observer. Par un jeu de perspective, je vois leurs coquilles se chevaucher et n’en faire qu’une. Je ferme un œil pour accroitre cet effet d’optique et je souris. « J’aurai aussi vu ma petite éclipse » dis-je à voix haute. Personne ne m’entend. En fait, personne ne m’écoute. Je peux les sentir derrière moi debout, les yeux rivés vers les astres dansants, ayant eux-mêmes leur propre perspective circulaire de ce vaudeville. Je continue de m’interroger sur le genre des escargots au plus fort de leur étreinte, au plus fort de l’obscurité diurne. Ils me fascinent, ils me font m’interroger aussi, sur mon propre genre. Qui suis-je ? Et que suis- je ? Et si finalement tout n’était qu’alchimie, mélange et perspective ?
La lueur du soleil revient lentement, mais pas Claude, qui est toujours debout avec ses amis. Je me lève et je prends mes affaires. Je sors de ma poche un mouchoir en papier et j’y dépose les deux escargots encore enlacés. « Vous méritez mieux que cela vous aussi, je vous emmène avec moi à Etampes, à la campagne ». Et je m’éclipse à mon tour, sans me retourner.



