
(Episode précédent) Le 22 février 1965, les Beatles mettent en pause leurs tournées incessantes pour tourner un nouveau film. Le précédent, A Hard Day’s Night, a eu un grand succès malgré un budget limité. Cette fois-ci, United Artists mets le paquet : gros budget et film en couleur.
Pour le groupe, c’est vraiment des vacances en comparaison de la vie en tournée. Ils passent la majeure partie du temps dans leur loge à fumer de l’herbe. Le journaliste Larry Kane, qui les avais suivis tout au long de leur dernière tournée américaine, voit tout de suite la différence. Ils rient à tout bout de champ et pour un oui ou un non. Sur les photos de tournage, on voit clairement qu’ils ont les yeux explosés et un drôle de regard.
Un scénario limité
Là où A Hard Day’s Night décrivait simplement et authentiquement la Beatlemania, le film Help a des prétentions artistiques, ce qui prête à rire. Il y a un scénario-prétexte où Ringo porte une bague sacrée qu’une secte hindouiste veut lui arracher. S’ensuit toute une suite d’aventures abracadabrantes qui sont censées faire un film. Tout ça ne vole par haut et les Beatles s’emmerdent. Ils ne peuvent s’empêcher de penser : « mais on n’a pas déjà fait un truc comme ça dans le précédent film ? » En fait, le film n’est qu’un prétexte pour aligner des clips de leurs chansons, ce qui le sauve, car les chansons de l’album éponyme sont du très, très bon Beatles. Alors, quand on est fan, on adore.
Un plus indéniable du film est que les Beatles, qui ont toujours eu beaucoup d’humour, s’envolent là dans un surréalisme à la Marx Brothers et c’est craquant ! Influence de la marijuana ? C’est possible.
L’influence du film Help sera par contre très importante pour George. C’est la première fois qu’il entends de la musique indienne authentique et une grande histoire d’amour est née.
L’ordre de l’Empire Britannique
On verra dans le prochain article la musique de l’album Help. Mais, pour l’heure, il arrive aux Beatles quelque chose qui n’était jamais arrivé à des artistes pop en Angleterre : ils sont décorés par la Reine de la médaille de l’Ordre de L’Empire Britannique.
La motivation de Sa Majesté fait débat. Remerciement pour avoir fait rentrer toutes ces devises étrangères au Royaume Uni ? Volonté d’avoir l’air dans le coup ? Sincère admiration pour ces garçons bien british qui constituent le groupe le plus célèbre du monde ? Un peu de tout ça, probablement. Si on tient compte du fait que les membres du groupe laissent 96 % de leurs revenus au fisc britannique, la médaille parait bien ridicule : voilà votre récompense pour vous faire plumer les gars.
Il n’empêche que les garçons sont impressionnés. John dira : « il faut qu’on s’habille en mods ». Qu’entends t’il par là ?
Les mods… Une histoire compliquée
A la fin des années 50, se crée à Londres à partir de rien une sous-culture dont les membres se nomment eux-mêmes les modernists. Ils n’écoutent que du jazz cool américain et Miles Davis est leur idole. Ils rêvent des heures durant sur les pochettes de disque où Miles arbore des costumes somptueux et merveilleusement coupés.
L’image est un élément essentiel de la vie pour un modernist. Quand ils cherchaient un disque chez un disquaire, ils ne demandaient pas l’artiste ou le morceau. Ils demandaient le N° de matricule discographique correspondant. Oui, c’est plutôt snob mais c’était leur truc.
Les années passant, ils vont de plus en plus se passionner pour le rythm ‘n’ blues américain, les compagnies Stax ou Tamla Motown, et vont littéralement mépriser ce qui se fait au Royaume Uni : « pourquoi écouter les versions des Beatles, des Stones ou des Who alors qu’on peut avoir les versions originales ? ». Au tout début des années soixante, ils s’appelleront eux-mêmes les mods. Et va s’ensuivre un mode de vie tout à fait hallucinant pour l’époque.
Ce qu’est vraiment un mod
Un mod typique, même adolescent, a un travail, même modeste, car c’est ce qui lui permet d’assumer son train de vie. Tout d’abord, il se fait faire sur mesure des costumes dans Savile Row, la rue des tailleurs à Londres. Là où ces tailleurs avaient tout contrôle sur leurs clients auparavant, les mods vont tout changer : ils dictent aux tailleurs vénérables et habituellement respectés la façon dont leur costume va être coupé, le nombre de poches, le nombre de boutons, la teinte, etc. Les tailleurs n’ont jamais vu ça et grincent des dents mais ces petits jeunes ont de l’argent et le client a toujours raison.
Un autre élément essentiel est le scooter, forcément italien (Vespa, Lambretta). Les mods vont conduire les plus beaux scooters qu’on n’a jamais vu et qu’on ne verra jamais, chromés et bardés de rétroviseurs. L’intérêt du scooter est que ça ne roule pas vite, donc tout le monde a le temps de l’admirer ainsi que les vêtements de celui qui le conduit. Les chaussures sont italiennes également. Ils portent souvent des parkas de l’armée britannique au-dessus de leurs costumes.
Bref, un mod, c’est la classe. Quand il deviendra célèbre dans tout l’Angleterre en 1964, le mouvement se diluera dans la masse et perdra son authenticité. Les derniers mods, ceux qu’on voit dans les documentaires sur les affrontements avec les rockers sur les plages de Brighton, Margate ou Hastings sont vraiment mal habillés. Fin d’un mouvement par dilution dans la masse…
Un très bon reportage français fait le point sur le sujet :
Le film Quadrophenia, tiré d’un album des Who fait également honneur au mouvement :
La cérémonie
Vous l’avez compris : pour John Lennon ainsi que pour les autres Beatles, s’habiller en mods est synonyme de classe, de distinction. Et c’est bien ainsi qu’ils vont se présenter à Buckingham Palace le 26 octobre 1965.
Ils ne vont pas venir qu’avec leurs costumes superbes mais également avec une dizaine de cigarettes de marijuana qu’ils fumeront dans les toilettes du palais avant la cérémonie. John garde tout de même une cigarette pour la donner au Prince Charles s’il le rencontre, ce qui ne se produira pas. Il avait 16 ans à l’époque et était un fan des Beatles.
Bien évidemment, les fans se massent devant Buckingham Palace et chantent bien fort « God Save The Beatles », ce qui a dû un peu refroidir la famille royale car cette chanson leur est normalement réservée.
La prochaine fois : l’album Help




