
Les sociétés démocratiques occidentales ont inventé les concepts de liberté et d’égalité (1789 en France : Tous les Hommes naissent libres et égaux en droits, certes on oublia les femmes) peu à peu généralisés aux femmes sur près de deux siècles. Egalité théorique entre les genres donc, naguère on aurait dit les sexes, mais on a compris que les différences de genre relèvent de la culture, de la civilisation, et partant de l’éducation, bref, qu’elles n’ont rien de « naturel » ni de biologique. Et l’on pourrait compléter le célèbre propos de Beauvoir : « On ne naît pas femme on le devient » par « on ne naît pas homme on le devient ».
Pas de mélange des genres. Même dans nos sociétés modernes, on continue d’élever le garçonnet différemment de la fillette, lui n’est surtout pas une fille, ne pleure pas comme une fille, avec le mépris afférant ; la fille se construit comme elle peut, mais « être un garçon manqué » n’a rien d’infamant. Ainsi perdurent les modèles stéréotypés de différenciation genrée, et Freud ne nous a pas beaucoup aidé.es avec son « envie du pénis » chez la fille, comme s’il était plus glorieux d’avoir des organes qui pendent (« duo bene pendentes » dit la liturgie apostolique qui semble associer la capacité spirituelle aux glandes masculines), plutôt que des organes rangés dans le ventre. Gloire à ce qui s’exhibe, honte à l’invisible. Alors que, on le sait bien, si envie du pénis il y a, c’est l’envie de la puissance sociale qu’on lui a attachée dans nos sociétés patriarcales. Comme si le sperme avait plus de valeur que l’ovule dans la conception de l’enfant, et la vitesse du coït, plus de valeur que la lente gestation utérine. Mais nous revoilà dans une question biologique, elle-même interprétée comme les deux genres qu’on a pris soin de distinguer, d’opposer, de hiérarchiser. Le masculin l’emporte sur le féminin quel que soit l’argument.
Que dire des sociétés théocratiques, de la charia par exemple, où radicalement on les sépare, on les isole : à l’homme la jouissance de l’espace public, le pouvoir et la valeur, l’autorité, même dans la famille, structure patriarcale par excellence, à la femme l’enfermement dans la maison, l’assignation aux soins et services, aux parents, frères, mari d’abord, puis aux enfants, surtout aux fils, la subordination et l’humilité. A l’homme l’initiative du désir, quelle que soit sa forme, y compris le viol conjugal, à la femme la passivité, l’attente, puisque la vertu d’une « mahdjouba » est garantie par sa claustration, et réside dans la négation de ses propres désirs, de son corps que dehors il faut cacher, sous le voile, au nom d’une tradition religieuse, dit-on, même après le mariage. Comme si le corps féminin ne pouvait que susciter la concupiscence masculine, comme si les hommes étaient tous des prédateurs sexuels potentiels, obsédés par le sexe. On a d’ailleurs appelé les femmes, aux siècles classiques français « le beau sexe », et plus souvent « le sexe ». Même réduction des femmes à leur corps. N’ont-elles pas d’âme ? Tout ça c’est la faute à Eve, coupable d’avoir déclenché le désir de ce pauvre Adam, qui, lui, bien sûr, ne pensait à rien. Et nous voilà encore retenu.es par le récit sacralisé du Livre, avec majuscule, pourtant simple écrit d’hommes de leur temps, pris dans l’histoire, les us et coutumes de leur temps. La croyance se transmet à l’aveugle et empêche de (re)penser les traditions, ou de penser tout court.
Ainsi dans les sociétés théocratiques où la norme sociale est forgée par la croyance religieuse, les genres restent dangereusement séparés, dangereusement car la séparation des genres au nom de la « nature », augmente la violence masculine à l’égard des femmes, objet convoité et interdit, selon les derniers travaux sociologiques sur le sujet. L’enfermement des femmes enferme aussi symboliquement les hommes dans une masculinité sans « autre », privée de la mixité, et ainsi privée de l’empathie nécessaire au vivre ensemble : comment aimer ce qu’on ne connaît pas ? Aimer, pas seulement désirer. Dans un monde essentiellement masculin et phallocentré, pas de place pour l’autre, hormis cette limitation des femmes au rôle d’épouse et de mère. Donc pas de choix pour elles ni de destin personnel à part entière. Le virilisme étouffe le genre féminin. Ni liberté, ni égalité, même théoriques.
Alors, oui, le mélange des genres passe par la mixité, récente en France dans les écoles -1968-, mixité de contact dans l’espace public, ce qui ne suffit pas, et surtout mixité culturelle et éducative – oui un garçon peut faire de la danse, oui une fille peut devenir élagueuse ou mécanicienne – c’est ce que tente EVARS, la structure mise en place par l’Education nationale d’ « éducation à la vie affective relationnelle et sexuelle » depuis la rentrée 2025, censée apprendre à sentir ce qui unit les genres, non ce qui pourrait les séparer. La mixité de comportement suppose de placer la séparation, non pas au niveau des genres, mais au niveau des lois et des valeurs. La France a pensé le principe d’universalisme depuis 1789, et depuis 1905 la laïcité, par la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Toute croyance est affaire privée, l’espace public est neutre, car seule la neutralité permet de vivre l’universalité de tout être humain, quel qu’il soit, homme ou femme, et de ressentir ce que nous rassemble, non ce qui nous distingue. La quête d’identité genrée ou communautaire peut certes s’y inscrire, mais en partie seulement, dès lors que nous vivons d’abord notre humanité. Le mélange des genres sera un véritable humanisme.
Idéalisme que tout cela ? Bien sûr, c’est notre horizon d’attente, le chemin est à tracer.
Mais le patriarcat et la domination masculine ont toujours existé, me direz-vous ?
Eh non, c’est assez récent finalement : la bible, et les récits antiques. Remontons plus haut, dans la société crétoise minoenne avant invasions et cataclysmes. Femmes et hommes ont la même taille sur les fresques, le roi de Cnossos s’est révélé être une reine, les filles pratiquaient les jeux gymniques avec les taureaux autant que les garçons (fresque, Musée Guimet, Paris). Et plus loin de nous encore, les squelettes enterrés avec leurs armes, qu’on a toujours pris pour des hommes étaient en fait souvent des femmes (les nouvelles méthodes d’analyse des squelettes font foi, nous apprend la préhistorienne Marylène Patou-Mathis). Aux périodes paléolithiques de sociétés nomades, les femmes au corps vigoureux pratiquent toutes sortes d’activités extérieures, et ne se contentent pas de balayer la grotte ! Pas d’assignation genrée dans les sociétés matrilinéaires non plus.
Et les transgenres alors ?
Dépasser les limites de son genre est une transgression. L’homosexualité déjà par l’amour du même corps échappe à l’injonction patriarcale du coït reproductif, d’une sexualité restreinte à la copulation. Transgression encore punie dans beaucoup de pays, au nom d’une « nature » biologique surdéterminée par la religion. Monique Wittig va plus loin en pensant l’homosexualité féminine comme libération du carcan hétérosexuel patriarcal et de la scène phallique. Transgression du genre, transgression politique dans la mesure où la domination masculine s’exerce à travers nos représentations binaires : actif-passif. D’où la nécessité de dépasser notre vision binaire d’un monde genré qui peut empêcher l’égalité de l’approche amoureuse, et l’accès heureux à la simple humanité.
La parodie queer de certains traits dits féminins (talons aiguilles, maquillage) fait la part belle au rire, transgressif par là même, bien qu’incarnée et assumée au-delà du spectacle. Pourtant le jeu de passer à l’autre genre reste inscrit dans la binarité traditionnelle masculin/féminin. Quelle représentation du genre féminin a-t-on en tête alors ? Que dire de la métamorphose progressive de la personne transgenre, permise aujourd’hui par le traitement hormonal et la chirurgie? Que signifie se sentir femme quand on est un homme, se sentir homme quand on est une femme ? Quelle image de son corps porte à désirer l’inverser ? A quelle représentation fantasmée du genre accroche-t-on alors son identité ? Selon Judith Butler (Gender Trouble, 1990), la bipolarité de genre est une construction sociale et politique patriarcale. Surjouer le mâle, surjouer la féminité le sont aussi, c’est la comédie du genre. Ainsi la subvertir consisterait en un complet mélange des genres. L’identité de genre est ontologiquement une illusion. Mon identité ne se réduit pas à un genre. Le « je » vit bien au-delà. Je est ailleurs, « Je est un autre ».
D’ailleurs, sur le plan génétique invisible, il n’y a pas deux sexes, mais un continuum sexué, avec toutes ses variantes entre les deux extrêmes, nous dit l’archéo-biologiste Evelyne Peyre dans Mon corps a-t-il un sexe ?
La question reste ouverte : comment atteindre au mélange des genres pour davantage d’égalité et la liberté d’être ?
Edith Payeux
Mai 2026




