
J’ai longé les rails de la ligne C et je suis arrivé à Bibliothèque François-Mitterrand. Là-bas, de productifs immeubles fleurissent.
J’ai regardé les fourmis s’agiter dans leur terrarium. Je les ai vus vivre, les gens. Ils ont revêtu l’uniforme du néolibéralisme. Austères et propres sur eux, vêtus comme un jour de réveillon. Français. Insouciants, apaisés, presque christiques, ils parlaient tickets restaurant et mails. Moi, je pensais qu’être sans attache, c’était être libre. Ils avaient pourtant l’air heureux, ces gens-là. Inconscients, épargnés, naïfs. Ils auraient été presque enviables.
Moi, j’aurais aimé être comme eux : naïf. Contre-intuitif, mais la naïveté, c’est franchement beau. La lucidité, c’est une passion violente, réservée aux intellectuels en mal de sensations extrêmes. Moi, j’aurais voulu être naïf, mais ils m’ont fait lire. Alors je suis devenu laid et lucide. Quoique : traîner la rue n’est pas une condition, c’est un état. On erre quelque temps, c’est tout. Il n’est pas interdit qu’un jour, moi aussi, je me cache derrière un Dell de comptable. Vivre dans l’ordre du salariat, au rythme des paies de fin de mois, ça a quelque chose de salvateur. J’aimerais ressusciter et devenir l’apôtre de la culture d’entreprise. Laquelle ? Cela m’est égal. Parfois, il me semble que je rêve. J’imagine mes deux veines jugulaires serrées par un bout de tissu, pendu au salariat, employé modèle, menant une vie stable et bien organisée, à l’image du chez-moi de cet inconnu conjectural que j’ai un jour été. Inconnu, ce n’est pas une condition non plus, mais un état. J’ai l’impression que l’on passe sa vie à être indifférent, jamais vraiment semblable à soi, du moins à celui qu’on pense être. Alors on met des bouts de tissu autour de nos cous. Cela nous évite d’appartenir au néant. On se cache derrière un Dell de comptable, c’est structurant. Ça finit par nous donner une identité, et une identité, lorsqu’on est inconnu, c’est bienvenu.
Par exemple, moi, Lanvin, employé, je pourrais dire, lorsque je rencontre une Mélodie et qu’elle me pose le sempiternel :
— Et vous, que faites-vous dans la vie ?
Brand manager senior. Contrat à durée indéterminée.
Moi aussi, j’aurais aimé être payé à chaque fin de mois. Me salir d’un accoutrement de Noël. Taper avec fureur sur un clavier en plastique. De mémoire, faire du bruit, c’est déjà être efficace. Voilà l’uniforme. Moi, tout au plus, j’aurais été médiocre. Le planqué qui fait le strict minimum et scande qu’un magicien ne part jamais en avance ni en retard, mais toujours exactement à l’heure. Pour être employé du mois, il faut plus que perdre son âme : il faut encore renoncer à son amour-propre. Moi, je suis de la race des traîtres à la nation. Pourtant, parfois, j’aimerais être capable de vendre mon âme à heures fixes. Faire des heures sup. Être sage. Le diable se cache souvent sous d’élégants attachés-cases. Peut-être bien que je l’ai trouvée, ma vocation. Paradoxalement, BNF, c’est mon quartier préféré. Déchiré entre la culture et le commerce. Moi, je n’ai jamais su choisir. Pourtant, la condition sine qua non du salariat, c’est le choix. Éliminer toutes les options. BNF, BFM ou Bibliothèque. Jurassic Park.
Un fossile moderne en périphérie de Paris. À l’intérieur, on conserve. On classe. On maintient à température constante ce qui ne vit plus vraiment.
Un parc à thème pour dinosaures, mais sans moustique dans l’ambre. Ici, on ne ressuscite rien. On expose. Ces séquoias massifs, sousplombés par les quatre tours érigées par Mitterrand et Dominique Perrault, regardent passer les badges, les sacs à dos, les cartes d’accès. Ils ne disent plus rien. Chefs d’État, architectes, ingénieurs, bureaux d’études, maîtres d’œuvre. Toute une faune en contrat à durée indéterminée.
Ici, rien ne déborde. Rien ne mord. Les morts sont dans les livres, les monstres sont rentrés dans les enclos. Ils portent des badges. Ils déjeunent à heure fixe. Être asservi n’a jamais été si désirable. La liberté, c’est pour le prolétaire.
Moi, plus tard, je voudrais être locataire. Faites-moi prisonnier de vos cages à poules, j’y consens. Donnez-moi une chambre de bonne ayant pignon sur rue en échange d’un SMIC. Je vous en serai reconnaissant. Si un jour on me demandait ce que je voudrais être plus tard, je répondrais que je veux être petit. Que j’aspire à une petite vie. Être médiocre, c’est déjà largement suffisant. Sage même. On ne me croirait pas. Et quoi, est-ce donc contre nature de vouloir être comme tout le monde ? Aujourd’hui, ce « tout le monde » n’existe plus. Alors chacun fait comme il peut.
Moi, je désire sourire, hébété, dans l’open space. Envoyer frénétiquement quelques milliers de mails en copie. Choper la réunionite et devenir incurable. Être moyen. Résigné à la médiocrité, lisant en cachette. À force de ne rien résoudre, on finit par appartenir au bruit du monde. On devient un petit commentaire sagement compartimenté entre quatre barreaux 9/16e. Alors on lit à la vue de personne, bien planqué, espérant silencieusement être une anomalie au cœur du système. Dysorthographique, on attend sagement que quelqu’un érige des biopics à la gloire de nos vies. Alors, pour passer le temps, on gagne en compétences. Subterfuge. Tous anti-héros, cultivant nos propres vices. Faire l’aumône de notre ressentiment. Essayer d’être plus intelligent que le voisin, c’est un horizon bien poisseux. Nauséeux. Moi, je suis malade de m’entendre écrire. Alors, en silence, dans ma tête, je reprends mon attaché-case et pars travailler à Jurassic Park.




