
Si vous avez perdu comme moi des êtres chers,
que vous hante jusque dans vos prières,
un passé même lointain, même enfin contenu,
que la violence subie a encore son goût de sang sur votre langue,
que les mots échangés avec tant de tendresse,
les mots de ceux que vous aimez si follement aujourd’hui
ne font pas vos blessures moins ouvertes qu’hier,
si vous êtes comme moi – et qui n’a pas des deuils, des chagrins
et bien des misères enfouis au fond du cœur ? –
alors, vous entrerez peut-être dans l’outre-peine
comme on passe une porte et entre dans une maison
inconnue et pourtant familière.
C’est comme un rail bleu qui vous porte en glissant,
une part de ciel qui vous suis en marchant ou un tapis volant,
vous flottez, désormais, d’un lieu à l’autre, lentement,
enveloppé dans la laine chaude de cet après la peine,
de ce nouveau présent
fait d’un silence plein et d’une longue patience.
Dans l’outre-peine,
tout est bien différent et pourtant toujours même.
Dans l’outre-peine,
le noir qui est toujours trop noir filtre enfin la lumière.
Une joie de fourmi traverse un océan de larmes.
Un rayon de soleil perce les lourds rideaux de l’angoisse,
Presque rien n’a changé,
tout est là, écrasant,
mais vous flottez, léger,
bulle de vie qui avance en roulant ses douleurs.
Vos sens sont à l’affut, comme une bête dans un bois.
Vous sentez les cœurs battre dans les autres poitrines,
Vous sentez leurs efforts et leurs découragements.
Les vôtres,
ils sont bien là mais couverts de feutre,
nommés et renommés par votre âme qui peut les dénombrer,
qui connaît chacun d’eux comme une mère ses enfants.
Ils ne vous font plus peur, vos découragements.
Dans l’outre-peine, on avance sans plus jamais trembler.
Plus de gémissement.
La douleur vous craint,
vous la défiez des yeux.
Elle reste dans sa cage que vous portez fièrement,
à bout de bras.
Elle est là,
vous la tenez serrée si près de votre cœur, mais elle vous obéit
comme un loup suit le vent.
Et la peine infinie qui engluait la vie,
là voilà, maintenant,
traversée par une lame bleue
qui est une fenêtre qu’on peut nommer la joie.
(Poème extrait d’un recueil à venir de Joël Mansa intitulé Outre-peine.)




