
Je n’avais encore jamais tenu ce balai. Je n’avais encore jamais été balayeur. Bien évidemment, il m’était déjà arrivé de balayer. Mais jamais d’être le balayeur.
Aujourd’hui, je le tiens fermement, ce balai. On me l’a dit. À vrai dire, je le savais déjà. Désormais, je sens ses aspérités, ses veines bosselées, ses légères imperfections.
Il n’y a rien de fondamentalement honteux à consacrer une partie de son temps à passer le balai. Cela peut être noble comme lâche : tout dépend de ceux pour qui l’on balaie. Pour soi ? Pour un autre ? Le labeur pour soi, bien souvent, c’est l’élévation. S’élever pour un autre, c’est un châtiment. On s’autoflagelle à condition que cela nous rapporte quelques richesses.
Moi, aujourd’hui, je ne balaie pas quelques sols propres clairsemés de miettes. C’est de la boue que je balaie. La mienne et celle de quelques autres. Qui ? Cela ne vous regarde pas. Tant mieux.
Quelqu’un croit-il vraiment choisir ? Très certainement. Néanmoins, de façon générale, on ne s’attribue pas sa place, on prend celle qui nous est attribuée. La place restante. Puis on appelle cela « destin ». Le mot est médiocre et convient. Balayer n’est pas un choix : c’est ce qui advient quand il n’y en a plus.
Moi, j’ai choisi. Puis cela m’a fait écrire. Pensez-vous que j’avais choisi d’écrire ? Assurément que oui. Et non.
Aujourd’hui, je balaie devant ma porte, mais c’est celle de l’autre qui m’obsède. Les obsessions sont rarement bon signe. Elles signifient éventuellement que l’on est en train de perdre pied. Aujourd’hui, il s’agit d’être tempéré, modeste, nuancé. L’équilibre, c’est le leitmotiv de l’époque. Aujourd’hui, on balaie en saluant le soleil, c’est à la mode. Demain, ces gens auront fané, eux et leurs balais. Qui ? Peu importe.
Moi, à force de prendre le soleil, j’avais oublié de respirer. Aujourd’hui, je m’étouffe.
Cela ne durera pas. C’est elle qui me l’a dit. Puis elle m’a demandé si j’avais mal. Bien évidemment.
J’aurais pu lui dire que je n’avais plus rien. Plus de toit. Plus de l’autre. Presque plus d’elle. Plus de route. Plus d’elle non plus.
Mais ne plus avoir de route, c’est s’offrir le luxe d’avoir de nouveaux horizons. Tiens, en voilà une tournure mielleuse et convenue. Et les conventions, c’est assez agréable lorsqu’on cherche à s’enfuir ou à se jeter au bagne. La fuite, par ailleurs, n’est pas toujours lâche. Dans certains cas, et paradoxalement, c’est ce qu’il y a de plus honnête. Assurément.
Et donc, je regarde ce balai rangé consciencieusement dans le placard, et je me dis que je devrais le jeter par la fenêtre ou le casser en deux. Puis je revois ses irrégularités, ses veines bosselées, ses légères imperfections, et cela devient inenvisageable.
Pire encore : lorsque je l’empoigne, cela devient impossible. Ce n’est d’ailleurs pas tout à fait une poigne. Non, plutôt une étreinte. C’est agréable. Le plaisir, cela fait passer l’envie de détruire ou même de fuir. Puis, par peur de la solitude, on finit par détruire et fuir. La voilà, la vraie crasse, celle que l’on cherche à balayer.
Moi, je suis un balayeur. Je nettoie, je rends les surfaces vivables, puis je récupère mon balai et finis par fuir. Cela m’empêche, par ailleurs, de me détruire — et de détruire ce qui n’a pas encore eu le temps d’être construit.
Nous.



