
Livre dédié à Jean-Luc Maxence et Danny-Marc, éditeurs du Nouvel Athanor (et de la revue Les Cahiers du Sens, jusqu’à 2020), fondateurs du magazine Rebelle(s) dans lequel Éric Desordre joue un rôle important. En exergue Emil Cioran et Yves Bonnefoy, deux citations sur la mémoire, ce qui peut être compris comme une première traduction du titre. La dernière page est peut-être le dernier souvenir, et la mémoire ce qui arrache, rejetant aussi (ou au contraire, arracher pour garder). En quatrième de couverture Brigitte Gins-Cohen utilise le terme de Journal pour qualifier cet ensemble, et note l’humour « souvent caustique ». De son texte je copie la dernière phrase que je trouve éclairante : « À la croisée de la prose poétique, du journal intime et des paraboles ironiques, la résurgence savamment désordonnée et chaotique de la mémoire exprime pour le monde, ceux qui y vivent et ceux qui y ont vécu, une immense tendresse. »
Avant de lire j’ai regardé la table des matières qui classe des « rubriques », regroupant des sujets, comme « Décryptages », ou « Culture ». Les thèmes sont très divers, volonté de brasser un ensemble pour faire en quelque sorte le portrait d’une société et d’une époque. Le lecteur peut choisir en fonction des titres des chapitres et sous-titres des fragments. Mais le portrait est aussi celui de l’auteur en miroir, par retour sur des vécus, même d’enfance.
Le premier texte, « Vide-greniers » évoque, première ligne, Georges Perec, son livre Je me souviens. « C’est curieux la mémoire », note Éric Desordre. Car on peut s‘étonner de la futilité apparente des souvenirs qui reviennent, ramenant à soi des objets, des meubles, des vêtements, mais c’est un univers de choses auxquelles s’attachent des affects, comme ces petites voitures que tous les garçons ont adoré collectionner. C’est tout un monde qu’on revoit aussi, lisant. Parmi tout ce qui est évoqué je remarque particulièrement son « premier appareil photo » et le suivant. C’est important car à l’origine de la naissance d’une vocation, le commencement de la pratique d’un art, en photographe qu’il est de plus en plus devenu. Comme pour Perec les souvenirs se mêlent dans un apparent désordre, mais on voit cependant un cheminement dans l’apprentissage des émotions et l’initiation aux questionnements idéologiques et politiques. Les premiers voyages sont eux aussi la trace d’un commencement important.
« Généalogie », c’est la mémoire de ceux qui précèdent et accompagnent, la conscience de ce qu’on hérite, en soi, d’eux : « Ils sont moi, je suis eux ». « Ataraxie », ou un rêve de stoïcien, dans la tranquillité de vacances familiales, la paix dans la nature et des loisirs simples, l’image de « l’eau verte » du canal du Midi, « qui coule sans qu’on le perçoive ; brume tiède, bulle qui remonte de la vase ». Puis les notations de vie estudiantine, surtout les faits en marge (repas, fêtes, rencontres…). Au fil des pages des pointes entre aphorisme et récit, pour des regards qui survolent les instants remémorés. Épisodes témoignant d’amitiés pour des êtres dont certains sont remarquables par leurs itinéraires de vie. La mémoire rappelle même des repas, car ce qui se mange révèle aussi des moments, comme les sports, le scoutisme. C’est léger et ce n’est pas léger, car intervient l’Histoire, et la guerre (les cimetières de l’Est), la mort. Conscience des classes sociales, aussi.
Retour à l’enfance, premières lectures, Journal de Mickey et bandes dessinées, science-fiction, romans classiques, découvertes en désordre. Pas de mémoire sans musique (rock, Bob Dylan, Ennio Morricone), pas sans images (télévision, cinéma).
Dernière phrase, Sami Frey au théâtre jouant Perec, Je me souviens. Le livre marque un cycle, de Perec à Perec.
Marie-Claude San Juan




