(Episode précédent) Début 1964, les Beatles sont des gloires nationales au Royaume Uni. Ils sont même connus dans d’autres pays européens. Il y a bien sûr le projet d’essayer de percer aux Etats Unis mais on entre là dans une tout autre magnitude. Le pari est risqué. S’ils échouent là-bas, le retour au pays va être difficile.
Mais il y a autre chose : l’Amérique les impressionne.
La Terre Promise
Il faut se représenter l’état d’esprit d’un fan de rock britannique en 1963. Tout est né en Amérique : le rock ‘n’ roll, le blues, Elvis Presley, Buddy Holly, la Tamla Motown, les films d’Hollywood, etc. Les USA apparaissent clairement comme la Terre Promise. Les Beatles ont tout appris musicalement de l’Amérique. Comment oser prétendre égaler là-bas les stars du cru qu’on a pour idoles ? A titre de comparaison, quel groupe de rock français aurait pu s’imaginer star au Royaume Uni ou aux USA ? Certains ont bien dû en rêver mais ça semble impossible. Par pur respect, par humilité.
Mais Brian Epstein, gonflé à bloc par le talent de ses poulains, ne l’entends pas de cette oreille. Il est démesurément ambitieux pour les Beatles et y croit à fond. Alors il va démarcher, nouer des contacts, utiliser le fait que Capitol Records, compagnie puissante des Beach Boys, soit la filiale de EMI aux Etats Unis.
Le 6 novembre 1963, Brian s’envole pour les USA, bien décidé à y imposer son groupe. La rencontre avec les pontes de Capitol est un succès mitigé : la compagnie est d’accord pour promouvoir à un petit niveau le prochain single des Beatles un mois avant leur arrivée en Amérique. Par contre, son entrevue avec le coproducteur de l’émission Ed Sullivan Show est bien plus prometteuse. C’est la plus grande émission de TV américaine et elle est regardée par presque tous les téléspectateurs au niveau national. Il se trouve que Ed Sullivan, en fin limier qu’il est, n’est pas ignorant de la Beatlemania au Royaume Uni. Il en a eu un aperçu lors d’un déplacement à Londres. L’idée d’accueillir les Beatles dans son émission a quelque chose de séduisant. Il accorde au groupe deux passages en tête d’affiche à une semaine d’intervalle et leur octroie « généreusement » 3 500 dollars par soirée. Comparés aux 50 000 dollars évalués pour les frais de déplacement et d’hébergement du groupe, c’est peu de chose. Comme on le voit, c’est un pari qui a intérêt à être gagné. Pour amortir le déficit purement financier de l’opération, Brian obtient un concert au Carnegie Hall de New York et au Washington Coliseum.
Pour finir, un single va sortir aux USA, un single qui va tout changer.
I Want To Hold Your Hand
Brian Epstein avait été clair : « il faut m’écrire une chanson dans l’esprit du marché américain ». John et Paul se mettent au travail et obtiennent quelque chose de nouveau, de frais.
Bien sûr, le titre devient numéro un au Royaume Uni et détrône leur précédent single, She Loves You, mais c’est devenu une habitude. Le plus important n’est pas là mais dans le fait que le single devient également numéro un aux Etats Unis, chose que les Beatles apprennent alors qu’ils font une série de concerts à l’Olympia de Paris.
La route de l’Amérique est ouverte.
This Boy
En face B du précédent, on trouve cette chanson remarquable par le fait que John, Paul et George y effectuent une harmonie subtile à trois voix. La voix de John est doublée sur le pont.
A l’assaut de l’Amérique
Dans le vol du 7 février 1964 qui amène les Beatles aux Etats Unis, il y a une ambiance de frénésie mais aussi comme une tension. Aucun artiste pop anglais n’a jamais réussi là-bas.
De l’autre côté de l’océan, la caste journalistique américaine se prépare à un pilonnage en règle et attends avec impatience la conférence de presse qui doit avoir lieu à l’aéroport : « comment ? Ces angliches prétendent rivaliser avec nos artistes sur notre propre sol ? On va en faire du petit bois ». Leur ardeur guerrière est quelque peu refroidie quand ils voient la foule des fans venus les accueillir à leur descente d’avion… Ce n’est pas seulement I Want To Hold Your Hand qui est numéro un, c’est toute une partie de la jeunesse qui est désormais acquise aux Beatles.
La conférence de presse
Rien de ce qui était prévu ne va se passer et le pilonnage devra attendre. Les Beatles rivalisent d’humour et de détachement face à la provocation. Leur conférence de presse après l’atterrissage est un modèle du genre :
- On dit que vous n’êtes que des Elvis Presley anglais.
- Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai (Ringo mime la gestuelle du King, faisant rire tout le monde)
- Avez-vous l’intention de vous faire faire une vraie coupe de cheveux ?
- (Les garçons répondent en chœur : non, non) George : « la mienne date d’hier » (rires)
- Savez-vous pourquoi les filles hurlent pendant vos concerts ?
- John : si on le savait, on deviendrait managers (rires)
- Que pensez-vous de la campagne menée dans la ville de Detroit contre vous ?
- Nous avons justement organisé une campagne contre la ville de Detroit (rires)
- Que faites-vous dans vos chambres entre deux représentations ?
- George : du patin à glace (rires)
- Que pensez-vous de Beethoven ?
- Ringo : je l’aime bien, surtout ses poèmes (rires)
On l’aura compris : loin d’être « pilonnés » par les journalistes, les Beatles les ont complètement mis dans leur poche et les ont séduits au plus haut niveau. Ça a beau n’être que des « angliches », qu’est-ce qu’ils sont drôles et charmants !
En fait, les Beatles maitrisent déjà à la perfection un art difficile, celui qui consiste à savoir répondre du tac au tac à la provocation et à rebondir dessus pour finalement faire fondre d’admiration leurs détracteurs.
La vie dans un camp retranché
Les fans américains n’ont rien à envier en frénésie aux fans britanniques. Les Beatles vont devoir vivre pendant toute la durée de leur séjour comme dans un camp retranché. Les déplacements sont à risque et doivent être accompagnés des plus grandes précautions.
Les concerts se font à guichet fermé et sous les cris stridents des filles, comme s’ils étaient des stars depuis des années en Amérique.
Mais le clou du spectacle de ce voyage aux USA est bien sûr les passages TV devant 70 millions de téléspectateurs. Ed Sullivan est sidéré par le comportement des fans dans la salle, fans qu’il sait tous être ses compatriotes. Et les Beatles se comportent comme à leur habitude : charmeurs, drôles et terriblement séduisants.
Si on veut se donner une idée de la frénésie des fans américains de l’époque, il est savoureux de voir le film I Want To Hold Your Hand (1978) nommé Crazy Day en français. On vit la journée de quatre fans qui vont chercher à tout prix à approcher leurs idoles.
Le vol de retour
Dans l’avion qui les ramène au pays, un grand enthousiasme anime toute l’équipe. Les Beatles ont conquis l’Amérique. Ça, c’est fait !
La prochaine fois : les Beatles au cinéma




