
(Episode précédent) Avant de parler du contenu de l’album With The Beatles, il n’est pas inutile de constater que les Beatles n’ont pas chômé depuis la sortie de leur premier album.
George Martin : « Nous avions monté un plan, Brian Epstein et moi, dans lequel nous essayions — ça n’a pas toujours fonctionné parfaitement — de sortir un nouveau single des Beatles tous les trois mois, et deux albums par an. Je disais toujours aux Beatles : « Je veux un nouveau hit ! Allez, donnez-moi un nouveau hit ! ». Et ils répondaient toujours : From Me to You, She Loves You, I Want To Hold Your Hand. Depuis le début, ils n’ont jamais échoué ».
From Me To You
Une chanson remarquable. Composée sur le pouce dans un bus en tournée avec Helen Shapiro, la chanson est vraiment du 50/50 John et Paul. On entend clairement l’effet des voix doublées pendant le morceau. Le passage sur le pont en accord mineur donne à la chanson une originalité rare qui sera beaucoup copiée. Pour maintenir leur intérêt sur la composition, John et Paul cherchaient toujours quelque chose qui sonne différemment de ce qu’ils avaient l’habitude d’entendre à la radio.
Thank You Girl
En face B du précédent, on trouve une chanson à la mélodie géniale et inoubliable. Le pont est remarquable.
She Loves You
Tous leurs singles précédents étaient numéro un pendant plusieurs semaines, ça va sans dire. Un de leur nouveau single détrônait le précédent. Mais là, avec She Loves You, on atteint une magnitude inédite : cette chanson est numéro un partout, y compris en Amérique. Ils prononcent 29 fois le mot yeah dans le morceau. S’ils n’ont pas été les premiers à l’utiliser, ils l’ont incontestablement popularisé. Est-il possible qu’en France on ait créé l’expression « les yéyés » à cause de ça ? C’est bien possible.
Un incident aux studios EMI les a peut-être aidés à atteindre ce niveau d’enthousiasme irrésistible qu’on perçoit tout au long de la chanson. Ce jour-là, le 1er juillet 1963, les studios sont littéralement pris d’assaut par les fans, des adolescentes pour la plupart. Les forces de l’ordre présentes ce jour-là sont insuffisantes et les gamines se répandent dans les couloirs d’EMI, pourchassées par la police et le personnel de sécurité des studios. Bien sûr, les filles ne savent pas où aller et se retrouvent parfois dans les bureaux, cruellement déçues, mais une fan, plus finaude que les autres, trouve le chemin du studio 2 où enregistrent les Beatles. Une fois entrée, elle se rue sur Ringo puis est maitrisée par Neil Aspinall, le road manager et est ensuite reconduite à la sortie par Mal Evans, l’autre road manager. A l’époque, ça a dû être le plus beau jour de sa vie pendant des années. Elle a serré dans ses bras un Beatle ! Telle Pamela Mitchell dans le film I Want To Hold Your Hand (1978), elle est devenue pour un jour une célébrité car elle a eu un contact intime avec un membre du groupe. Cette gamine à l’époque, probablement 12 ans ou pas beaucoup plus, doit avoir dans la soixantaine bien sonnée, actuellement. Nul doute qu’elle se souvienne encore de son moment de gloire et de bonheur.
Les harmonies vocales du morceau sont particulièrement savoureuses. Un expert italien des Beatles nous en délivre tous les secrets dans la vidéo que voici, pour ceux que ça intéresse :
Et voici une version remasterisée du morceau en concert, pour la postérité :
It Won’t Be Long
L’album With The Beatles commence très fort ! Comme dans beaucoup de grands morceaux des Beatles de l’époque, il y a une réponse des chœurs au chant principal qui est doublé, ce qui deviendra une habitude. La progression d’accords s’éloigne vraiment des canons habituels de la chanson pop. Sans avoir eu une éducation en théorie musicale, John, Paul et George trouvent à l’instinct des harmonies vocales audacieuses sur le pont. Le rendu général est vraiment magnifique.
All My Loving
Encore une belle innovation : alors que tout le groupe joue « carré », en binaire, John exécute une rythmique en triolets (trois notes dans le temps où il ne devrait y en avoir que deux) de toute beauté. C’est George qui fait l’harmonie vocale avec Paul.
Don’t Bother Me
Bien que ne faisant pas partie des meilleures chansons de l’album, elle est tout de même remarquable dans le sens où c’est la première composition de George Harrisson qui a été enregistrée sur un disque des Beatles.
Till There Was You
Une curieuse chanson aux sonorités latines. Il n’y a pas de batterie et Ringo joue des bongos. Les guitares sont des guitares classiques, ce qui renforce l’impression « latine » et les paroles romantiques en rajoutent encore :
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On voit très bien que Paul est très à l’aise pour interpréter avec sincérité de simples et belles chansons d’amour.
Please Mr. Postman
Une chanson de la Tamla Motown par les Marvelettes que les Beatles jouent sur scène depuis leurs débuts.
Roll Over Beethoven
Ce morceau de Chuck Berry est le cheval de bataille de George Harrison sur scène ! Depuis leurs débuts à Hambourg, c’est lui qui la chante et il s’en sort vraiment très bien. Leur version est revigorante et teintée de leurs arrangements qui mettent la voix en valeur.
Bon… Par contre, il faut bien reconnaitre que l’introduction du morceau à la guitare n’est pas du plus haut niveau. Si on écoute la version qu’en font les Rolling Stones à la même époque, on est tout de suite dans une autre classe guitaristique. Mais n’est pas Keith Richards qui veut et ce dernier a toujours été reconnu comme le plus grand interprète de Chuck Berry, toutes époques et catégories confondues.
Hold Me Tight
Une chanson remarquable pour laquelle ni John ni Paul n’ont, avec le recul, le moindre respect ! Un accompagnement rock ‘n’ roll classique remarquable avec une progression d’accords très intéressante. Une belle mélodie magnifiée par des harmonies vocales excellentes. Des paroles évocatrices à souhait… On se demande bien ce que John et Paul reprochent à cette chanson. La raison est peut-être toute simple : ils l’avaient conçue dès le départ comme un single, un hit potentiel et, après maints essais, ça n’a pas marché et elle est devenue une chanson d’album. Elle semble constituer pour eux un échec à produire sur le pouce un hit, ce à quoi ils étaient habitués.
Conclusion
Là où l’album Please Please Me était un bon album pop, porté par un groupe compétent et aux harmonies vocales soignées, avec With The Beatles, on entre clairement dans… Autre chose.
Les cinq Beatles (j’inclus à dessein George Martin) ne se contentent plus d’être de grands auteurs compositeurs et de bons musiciens, mais ils repoussent très loin les limites de ce qu’on croyait pouvoir faire avec un studio d’enregistrement, ce dernier devenant un instrument à part entière.
Certes, le meilleur est à venir mais il est légitime de considérer cet album comme un album charnière, un nouveau jalon franchi.
Pour la petite histoire, cet album est paru aux USA, de façon légèrement transformée sous le titre Meet The Beatles. Brian Wilson, auteur compositeur des Beach Boys, qui était déjà un très grand groupe à l’époque, prendra cet album comme un défi personnel à relever et ça nous donnera… I Get Around, l’une de leurs plus grandes chansons.
Malgré ce succès sans précédent en Europe, les garçons pensent que ça ne va pas durer. Ils ont une lucidité étonnant sur leur propre pérennité : dans une interview pour le magazine The Mersey Sound le 28 août 1963, Paul et John prévoient de devenir auteur compositeurs à temps complet, George pense à monter une affaire, peut être un garage et Ringo veut ouvrir un salon de coiffure pour femmes. Aucun d’entre eux ne pense qu’ils vont durer en tant que groupe… Parce que ça n’avait jamais été fait avant eux.
La prochaine fois : première tournée américaine et début de la British Invasion



