
La poésie écrit l’espace
Le temps n’est que rumeur.
Et la rumeur recouvre toute parole audible.
Elle aime les trains bondés de gens qui courent,
Les foules ensorcelées qui suivent des gourous,
Les bruits de bottes et les maisons qui brûlent,
Le flux incessant des nouvelles, des slogans.
C’est comme un grand vacarme qui fait un grand silence
plus noir qu’une eau morte,
un silence assourdissant où étouffe
tout ce qui est fragile, doux, lent, vrai, égaré,
ce qui a été foulé, piétiné, abandonné
comme sur les plages tous les débris du monde échouent
et se rassemblent en un peuple disparate de déchets et de douleurs.
Voilà que le temps ne s’écoule plus, il rugit.
C’est un fleuve furieux en plein orage.
Que peut la poésie ?
Elle a tout l’espace.
Elle emplit le ciel d’une lumière qui est une espérance.
Lentement l’air se fait plus léger quand elle passe,
même chargée de nuages de chagrins
même chargée de nuages de colères,
le vent qui la traverse apporte de quoi laver l’horizon
et retisser le jour,
patiemment,
comme une étoffe chaude où enfin se blottir.
On est surpris de trouver dans les mots des poètes une demeure,
un lieu où se poser,
où se retourner vers le passé sans se déchirer,
un lieu où retrouver son souffle, respirer sans étouffer,
s’éclaircir la voix,
et oser, de nouveau, tracer seul son chemin.
Poème extrait de La vie, la poésie, de Joël Mansa – Éditions Le Nouvel Athanor – Collection Poètes trop effacés n°23, 2026, pages 149-150.


