
Il faut bien que le jour ait une raison secrète.
Il faut bien que la vie soit encore à venir.
Il y a tant de douleurs et de haines
qui flottent dans l’air épais
comme une brume plus noire que la nuit.
Je sais que les mots manquent
à ceux qui pleurent leurs morts,
à ceux que l’on déchire comme du papier léger,
à ceux qui sont sans défense.
Leurs prières ne traversent qu’un ciel de boue et de poussière.
Je leur ouvre mes bras,
Je leur donne mes vers,
Je leur donne le peu qu’il me reste de force et de courage.
Je reste debout sur cette terre.
Je porte les secrets de tous les cœurs à vif,
de tous les survivants, de toutes les bouches et de tous les yeux
qui crient pour vivre encore, pour vivre toujours.
Je porte les secrets de ceux qui ne renoncent pas et se font espérance
avec leur cœur battant.
La terre me parle quand je m’adresse à elle,
rugueuse mère, attentive et patiente.
Elle étend ses mains de feuilles,
ses doigts de fleurs et de sable coupant
jusque dans mes cheveux
que le vent ébouriffe toujours.
Elle me parle de sa voix de ruts,
de cris nocturnes effrayants,
de sa voix de réveils à l’aube dans les marais,
sur les plages roses comme le ciel du matin,
dans les forêts profondes où les derniers oiseaux se répondent encore
comme un chœur chante dans les anciennes tragédies.
Celles d’aujourd’hui nous brûlent
d’un incendie qui couvre tous les continents qui se débattent
dans un monde d’hommes aux mains ensanglantées.
Ce que j’entends de la terre bruisse d’ailes brisées qui frappent le sol,
de poils hérissés de colère,
de ventres affamés qui remuent l’humus comme on pétrit une pâte.
Il y a tant de murmures qui remontent d’outre-peine.
Des gorges gonflées de paroles sans mots disent bruyamment
à coup de dents,
à coup de mufles,
à coups de pattes,
à force de racines,
de branches
et de jeunes pousses
toute cette vie faite d’efforts et de désirs de vivre.
Il faut bien que le jour ait une raison secrète.
Il faut bien que la vie soit encore à venir…
Début du premier poème du recueil Debout sur la terre à paraître en mai 2026, aux éditions Unicité dans la collection Poètes francophones planétaires dirigée par Pablo Poblete.



