Interview : Laurent Mauduit diagnostique la mort du réformisme devenu impuissant

Quand Laurent Mauduit s’explique pour REBELLE(S), la magie fraternelle opère. Cofondateur de MEDIAPART, il est souriant et jovial. Il commente d’entrée de dialogue, le « renoncement » de François Hollande, la veille au soir. En m’appuyant sur son ouvrage d’investigation MAIN BASSE SUR L’INFORMATION, paru aux Éditions du Seuil sous le label « Don Quichotte », je lui demande si, selon lui, nous en serions là sans une certaine « démolition » systématique, par la Presse, du personnage carentiel. Sa réponse fuse, nette et tranchée. Mauduit me cite l’ouvrage célèbre de Marc Bloch, L’ÉTRANGE DÉFAITE, témoignage écrit en 1940 et tentant de discerner les raisons de la défaite française lors de la bataille de France pendant la Seconde Guerre mondiale : sclérose des élites et des bureaucraties, responsabilité des gouvernants, crise du régime parlementaire, carence des chefs… Le grand républicain expliquait que la débâcle n’était pas une victoire de l’Allemagne sur la France mais une défaite de la France sur elle-même : « Le pis est que nos adversaires n’y furent pas pour grand-chose ». Pour François Hollande, on peut dire, de la même façon, que le parti socialiste n’a jamais été à la hauteur des enjeux et qu’il est le premier responsable de son propre naufrage. Le choix du Président de ne pas briguer un second mandat, inspire les mêmes constats. Les adversaires du Parti Socialiste ne sont pas pour grande chose dans cette désertion, dans cet échec. Dans l’immense basculement que nous avons connu, du capitalisme rhénan vers un capitalisme à l’anglo-saxonne beaucoup plus tyrannique, ignorant le compromis social, le vieux courant politique qu’est le réformisme est progressivement devenu impuissant. Ce sont à ses ultimes convulsions, à sa mort, que nous assistons aujourd’hui. Et Laurent Mauduit m’évoque sa jeunesse de militant politique dans les années qui ont suivi 1968, à l’époque où il lisait le philosophe Louis Althusser, philosophe membre du Parti Communiste à l’origine d’une importante refondation de la pensée marxiste, dans la mouvance de Roland Barthes et autre Claude Lévi-Strauss. Il me retrace son parcours de journaliste économique, et compare avec humour son itinéraire avec le mien quand j’étais migrant d’une famille maurassienne traditionnelle. Il revient sur ce qu’il appelle « le naufrage de la gauche », celui d’une génération qui fut celle de sa jeunesse avec pour têtes de « manif » des personnalités comme Jean-Christophe Cambadélis, Jean-Marie Le Guen ou Manuel Valls. Il m’évoque enfin son passage du quotidien Le Monde à la création de Médiapart, avec ses 130 000 abonnés sur le net.

JLM : Une Presse indépendante des pouvoirs financiers… N’est-ce pas un rêve d’utopiste, un mirage pour les alouettes ? Chimère sortie toute gesticulante de L’UTOPIE d’un Thomas More revue et corrigée à la sauce contemporaine ?

LM : Il ne peut y avoir une vision du monde sans utopie, bien entendu ! Même en politique, il faut une part de rêve et la « révolution Internet », à mon avis, peut faciliter la mise en expression de cette part de rêve. C’est une étape, une révolution technologique aussi importante que la découverte de la machine à vapeur ou de l’électricité, après tout. Cela change toute la relation entre journalistes et lecteurs. De là est né Médiapart…

JLM : Dans votre enquête d’investigation, vous expliquez très clairement qu’une dizaine d’oligarques parisiens possèdent la majorité des moyens d’information et qu’une poignée de milliardaires comme Vincent Bolloré, Xavier Niel, Patrick Drahi et autre Bernard Arnault tiennent les médias en laisse, multiplient les actes de censure ou suscitent des comportement d’autocensure. J’ajouterai pour ma part que même les médias à la Sauce Front National existent en France grâce à des hommes d’affaires style Charles Beigbeder (le frère royaliste de Frédéric), et aux réseaux conservateurs, voire intégristes, ou « facho », style MINUTE ou MONDE ET VIE racheté récemment par Jean-Marie Molitor. Sortirat- on un jour ou l’autre de ce piège à rats ?

LM : C’est vrai, nous traversons la crise d’une presse anémiée. Nous avons perdu la dimension et la « fonction citoyenne » que cette dernière devrait garder. Alors, comment en réchapper ? Je rêve d’une révolution démocratique qui aurait l’audace de prendre des mesures fortes pour interdire les concentrations auxquelles nous assistons, pour garantir l’indépendance de la presse vis-à-vis des puissances financières comme l’exigeait à la fin de la guerre le Conseil national de la résistance, pour aider à l’émergence d’une nouvelle presse…

JLM : Vous allez jusqu’à écrire dans votre livre (page 420) qu’en France la Présidentielle nous a conduit à une grave anémie de la démocratie, parce qu’elle a asservi tous les contre-pouvoirs, à commencer par ceux de la Presse écrite, parlée, télévisuelle, numérique. Quant à l’aide à la Presse, dans les cas des aides directes, elle sert en priorité les milliardaires soulignezvous ! Je ne vous dirai pas le contraire moi qui, sous une pulsion de passion, de folie et de poésie, ai fondé un bimensuel politique, avec une bande de copains aux portefeuilles modestes, mais riches d’un entêtement d’indépendance farouche…Vous qui avez été « professeur de journalisme », que feriez-vous donc pour dynamiser encore le projet ?
Au fond, l’authentique question revient toujours à la phrase fameuse d’Hubert Beuve- Méry quand il créa le quotidien LE MONDE : « Est-ce réalisable un journal qui puisse vraiment n’avoir aucune espèce de fil à la patte » ?

LM : Je demeure optimiste. Je perçois des signes positifs, des espérances incarnées. Des blogs, des sites, des journaux numériques établis par des jeunes journalistes pleins d’idées neuves, et qui rêvent d’indépendance… JLM : Ainsi, prôner la liberté de la Presse ne serait pas de l’angélisme poétique, au bout du compte ? LM : Vous connaissez la célèbre formule de Gramsci qui, me semble-t-il, résume parfaitement les temps glauques que nous traversons, pour notre démocratie comme pour la presse : « Le monde ancien disparaît, le monde nouveau tarde à naître ; alors dans ce clair-obscur surgissent des monstres ». Face à tous ces dangers qui nous menacent, il est précieux de s’accrocher à l’une de ces utopies dont nous parlions : rendre à notre pays un fonctionnement citoyen, un orgueil démocratique.

Interview de Jean-Luc Maxence

L’insolite procès de l’argent – Interview de Frédéric Peltier

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Tsunami de souvenirs, au 22 rue Huyghens. Souvenirs, souvenirs. Retiens la nuit en plein jour. Demain, le cercueil de Johnny Hallyday descend les Champs-Élysées. Aujourd’hui, il est onze heures trente quand je retrouve Agnès Dumortier, l’une des plus attachantes attachées de Presse de Paris, passée de Robert Laffont chez Albin Michel. Et je rencontre Frédéric PELTIER, écrivain et avocat, éminent spécialiste du droit financier en France, pour son essai « Le procès de l’argent », un essai insolite, bouillant, éloquent, rebelle au bout du compte et des mots. J’ai en tête quelques questions à lui poser, quelque peu écrites, mais j’espère surtout susciter la confidence et la cordialité. Les locaux historiques d’Albin ont été refaits depuis mon dernier passage ici, il y a deux décennies au moins. Souvenirs, souvenirs. Noir, c’est noir, le temps qui passe. Allumez le Feu. Entre ses murs neufs, tous les livres sont des révolutions silencieuses et créent l’envie d’avoir envie.

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Le procès de l’argent – Frédéric Peltier, Albin Michel, 2017, 352 pages, 22 euros

JLM : En 340 pages, vous faites, Frédéric Peltier, le procès de l’argent et, peut-être du Capital. Vous nous expliquez la contrainte du Droit Français, les difficultés de sa régulation, le casier judiciaire de l’intéressé, le réquisitoire, pour finir par le verdict d’une condamnation que je juge parfois sévère. Est-ce une peine de mort ou une déclaration de liberté surveillée, en fin de compte… bancaire et de séjours cachés et juteux dans un paradis fiscal ?

FP : Je suis surpris que vous trouviez « sévères » « ma » condamnation de l’argent, les chefs d’accusation, la sanction, le jugement. J’ai choisi de présenter le dossier sous forme d’un procès structuré, j’ai cherché à préciser ainsi où se situe « l’équilibre entre la loi du marché et celle de la République ». J’ai précisé l’acte d’accusation, l’étude de personnalité, complexe, de l’accusé. J’ai raconté le déroulement des huit jours d’audience, l’entrée en scène des parties civiles, la plaidoirie, le délibéré, le jugement… Suivre un tel plan m’a permis de faire la synthèse de ce que chaque audience révélait du fonctionnement de la Finance, des banques, de leurs clients, les modèles du Marché, avec les bornes, les limites à définir. Les fondamentaux de la loi du marché. Et quand je propose une « liberté surveillée », « encadrée par une régulation au contenu juridique visant le respect le plus absolu des principes de base de la déclaration des Droits de l’homme et du citoyen », je souligne la question essentielle de la protection des débiteurs confrontés à des difficultés de remboursement de leur dette, je souhaite une utilisation mieux orientée vers le bien commun, je résume des propositions, je « pose des limites à la spéculation » et je fais dire au Tribunal qu’il interdit « à l’argent de se positionner en concurrent de la Souveraineté ». Le verdict est donc équilibré « dura lex sed lex ».

JLM : En vous lisant, et vous n’êtes jamais ennuyeux, bien au contraire, j’ai songé avec amusement à un vieux livre oublié d’un certain Alfred Neymarck, édité en 1913, titré « Que doit-on faire de son argent ? » et déniché dans la bibliothèque de ma vieille tante par alliance Maud Linder, récemment disparue. Ce Neymarck fut directeur du journal financier LE RENTIER qui défendit l’intérêt d’acheter des « emprunts russes » !

FP : Il y a toujours des supporters zélés de la spéculation. Regardez le bitcoin qui ne repose sur rien mais dont la valeur flambe. C’est à partir du scandale financier, en 2007, des « subprimes », que j’ai eu l’idée d’écrire « Le procès de l’argent »… D’ailleurs, je rappelle à la barre, au fil des chapitres, aussi bien le scandale Bernard Tapie que la chute de Bernard Madoff, le procès du trader Jérôme Kerviel que la condamnation de l’ancien ministre du budget Jérôme Cahuzac… Je n’ignore pas davantage les affaires de spéculation, les « bulles » qui éclatent faisant des victimes chez les épargnants. Mais je n’ai jamais voulu m’enfermer dans un discours politique. Certes, je connais le monde politique, et je le décris à partir de mon métier d’avocat d’importantes entreprises françaises, mais j’ai voulu sortir absolument des clichés connus sur l’argent, voire même sur le libéralisme. Le Procès de l’argent analyse donc ce que l’on peut faire mais aussi ce que l’on ne peut pas faire avec l’argent avec ce recul qui est permis par le temps judiciaire qui lutte pour ne pas être celui de l’argent.

JLM : Les « libertaires » rêvent parfois de guillotiner le Fric-Roi comme moyen d’échanges engendrant des injustices sociales. Alors, quel est donc le « verdict personnel » d’un spécialiste comme vous Frédéric Peltier ? Où vous situez-vous, hic et nunc, dans le camp des libertaires ou du côté d’Emmanuel Macron, accusé par certains d’être l’affreux Satan libéral, « Président des riches » ? Où envisagez-vous une troisième voie entre les dérives totalitaires du marxisme mal incarné et celles d’un capitalisme, pur, dur et lourd ?

FP : Tuer l’argent est une utopie ! Il renaît toujours. En quelque sorte, l’argent est immortel, dans notre monde. Affirmer le contraire est une foutaise. Aujourd’hui, le citoyen est confronté à la dette. Je n’ai jamais honte, quant à moi, de dire que j’ai de l’argent. Tout est une question de bornes, de limites. Par exemple, la lutte contre la fraude fiscale est devenue, selon moi, prioritaire, pour remettre l’argent entre les bornes. Et j’écris concernant le bilan des relations de l’argent avec la justice, en page 262 de mon bouquin : « Il n’est pas exagéré de dire qu’on est proche de la faillite, et qu’un concordat, au sens financier du terme, un redressement judiciaire, est une priorité absolue… » Un pilier aussi essentiel de la démocratie qui manque d’argent comme en manque la justice, alors qu’il y a tant d’argent qui circule, je ne peux pas m’y résoudre. Ça n’est plus la question de la lutte des classes qui se pose avec l’argent, mais celle des rapports débiteurs-créditeurs, c’est un équilibre au sein même du capital qui est l’enjeu de demain pour remettre l’argent, au moins en partie vers le chemin de l’utilité commune.

JLM : L’adage populaire dit que l’argent ne fait pas le bonheur… En effet, derrière la fraude, la corruption, n’y a-t-il pas une sorte de toxicomanie de l’être humain éprouvant le manque maladif de métaphysique comme drogue de substitution aux malheurs du monde? Dans notre aujourd’hui entraîné dans la spirale destructive de la consommation, persiste l’illusion que le montant du Fric dont on dispose demeure la clef de toute entreprise réussie… Vous parlez aussi d’un « appétit insatiable du rendement »…

FP : Je tiens à répéter ce que j’avance en substance dans mon essai : le marché n’est pas antidémocratique en lui-même, et le fait qu’il doive être régulé pour demeurer fidèle au message collectif des Droits de l’homme issus du siècle des Lumières, n’en fait pas pour autant un coupable d’avance… Il me semble donc que la République doit faire avec l’argent ce que font les juges avec la loi, l’orienter vers le chemin de l’équité lorsqu’il s’en écarte, avec pour point de mire la borne de l’utilité commune.

JLM : Pour refermer cet entretien, pourriez-vous nous dire à quoi vous travaillez maintenant ? Quel est le projet de votre prochain livre ?

FP : Je suis un professionnel du droit depuis 30 ans. J’observe, comme tous, la prolifération des règles et des normes. Si je me limitais au constat du spécialiste, je regretterais que cette inflation normative nuise à la lisibilité, la prévisibilité, la cohérence et l’efficacité du droit. Mais comme pour le Procès de l’argent, je souhaite élever mes yeux pour m’interroger au-delà. La question de la prolifération des normes et aussi de ses créateurs, soulève une interrogation bien plus fondamentale qui me semble être celle d’une mutation du rapport de la démocratie avec les normes qui nous gouvernent. Voilà le champ de ma réflexion. Il faut lui trouver son récit pour que mon prochain livre soit rebelle, sans qu’il s’agisse de résister, pour la gloire, à ce que la modernisation de notre monde impose d’adaptation à nos idéaux.

Entretien exclusif avec Jean-Luc Maxence

Comment peut-on être Iranien ?

© photo : Eric Desordre

Lundi, 3h20. Arrivée à Shiraz.

Je suis Iranien.

Premières impressions. Les signes urbains. Pas de publicité autre qu’en Farsi : pas de Miko, pas de Ferrero ; pas de Maggi, pas de Pepsi ; pas d’Amora, pas de Nutela. L’Anglais est cantonné à la signalétique des aéroports. Pas de chaînes TV étrangères, pas de presse internationale. Arrivé en Iran, ce qui frappe donc au premier regard ce n’est pas ce qu’on y trouve mais ce qu’on n’y voit pas. C’est dire le conditionnement dans lequel nous nous trouvons mais que nous ne voyons pas. A sa manière, l’Iran lutte contre l’uniformisation des goûts, pas encore achevée ; les signes du monde y sont peu nombreux. A la radio, dans les taxis, pas de rap, pas de hip-hop, pas de variété internationale. Chants traditionnels, prières, musique classique persane. Sur les terrasses, des jus de grenade, des verres d’eau sucrée à la rose. Seule exception : le Coca. Les glaces que réclament les enfants sont faites de vermicelles de riz glacés baignés de sirops de fruits : orange, grenade, citron. Les sorbets sont au safran, saupoudrés d’éclats de pistache.

Les marqueurs de la théocratie, eux, sont omniprésents. Dans les jardins publics, des chants religieux sortent à 100 dB des hauts-parleurs installés à chaque croisement d’allées. Les portraits des guides suprêmes de la révolution islamique et les slogans religieux sur des panneaux de toutes tailles émaillent le tissu urbain. Seuls à disputer la gloire des ayatollahs : les poètes, visages de pierre dans les squares. La charia est stricte mais la volonté d’endoctrinement généralisé connaît un échec manifeste. Le chauffeur de taxi parle spontanément de politique et me dit que les conflits dans lesquels l’Iran est impliqué ne sont pas bons pour les jeunes et n’intéressent que le gouvernement.

La fierté nationale est prégnante. Les cartes géographiques affichées en tous lieux montrent, plutôt que l’Iran actuel, une Perse historiquement immense débordant de ses frontières sur la Turquie, l’Égypte, la Syrie, L’Irak, l’Afghanistan, le Pakistan… Comme si chez nous au bar tabac du coin, chez le dentiste, on affichait en bonne place une carte de l’empire carolingien ou de l’Europe napoléonienne. Les Iraniens semblent regarder le monde comme peuvent le faire les Chinois : de ceux qui étaient avant nous, il ne reste rien ; et ceux qui vinrent après doivent toujours compter avec nous. L’Iran fusionne partiellement différents peuples. Les Persans sont les plus nombreux mais il y a aussi une mosaïque dispersée de Turcs, Turkmènes, Baloutches, Azéris, Ouzbeks, Kurdes, Arabes, Qashqaïs…

Nous commençons à distinguer des différences dans les visages, les couvre-chefs, les costumes. Les normes de l’habillement, mélange d’habitudes culturelles variées et de lois religieuses contraignantes laissent place aux interprétations ; mais ce sont les femmes qui doivent ruser, quand elles le souhaitent, avec le pouvoir des mollahs. La Police de la Vertu, invisible, sévit. Le « manto » est donc plus ou moins long, couvrant les jambes pourtant vêtues du pantalon, gommant plus ou moins la taille. Le « hijab », le foulard, couvre toujours la tête. Les citadines fashionistas sont passées maîtresses en astuces de contournement. Elles portent des sacs à main de grande taille – mais sombres, des tissus de couleurs – mais pastel, des chaussures à talon haut – mais pas à aiguille. A l’autre bout du spectre, mise des vieilles dames et de la jeunesse cornaquée des écoles islamiques : le noir seul, du « hijab » autour de la tête et du « tchador » drapant le reste du corps, n’évoquant qu’une silhouette. Chez les hommes : pantalons systématiquement, chemises blanches, vestes sombres. Barbes drues, noires comme de l’encre. A côté, nos barbus à nous font imberbes ; les affectations hipsters font mômeries.

Lecture – Mosquée du Régent, Shiraz © photo : Eric Desordre

En ville, la circulation est fluide malgré un trafic intense, les feux tricolores sont absents. Aux carrefours, les policiers semblent débonnaires. Leurs grands bras maigres lancent des moulinets indolents de moulins de Zélande. Le taxi confirme : les flics sont cools. Les véhicules présentent presque tous les stigmates de la conduite locale, tôles froissées, pare-chocs disparus. Un couple en moto, un bébé assis en croupe sur le réservoir, se faufile entre les voitures à revers du sens de circulation. Dans la cour de la mosquée du Régent, il n’y a personne. Non, il y a quelqu’un. Une femme accroupie sous les arcades, vêtue de noir, qui lit. Contraste absolu avec l’extérieur : espace, silence. L’air, le temps sont figés. Ordonnance du vide. Visites des tombeaux de Hâfez et de Saadi, poètes dont les odes sont connues de tous les Iraniens dès leur plus jeune âge. Sépultures de marbres au milieu des jardins, sous les coupoles bleues. Trois marches mènent au sarcophage de marbre. J’aide une dame arrivant en chaise roulante à se lever pour passer l’obstacle, elle souhaite marcher mais ne peut lever ses jambes ; son amie lui prend l’autre bras et nous montons. Elle avance avec une énergie terrible, le visage tordu par l’effort, met enfin sa main sur la pierre gravée et, le pouce et l’index écartés, psalmodie les yeux fermés les vers écrits il y a sept cent ans.

Mon amour, comme le vent, quand tu passes sur ma tombe
Dans ma fosse, de désir, je déchire mon linceul

La ferveur est intense. La grotte de Lourdes, avec au fond le tombeau de Ronsard…

Mère et son enfant – Tombeau de Hâfez, Shiraz © photo : Eric Desordre

Quartier bourgeois de Shiraz, le matin. Nous allons nous rafraîchir au café d’un jardin. La cuisine traditionnelle est une alternative bienvenue aux excellents mais monotones kebabs. Le pot de terre vernissée présente un « dizi », ragoût de fèves et de pois chiches, avec quelques morceaux de mouton, tantôt collier tantôt tripes. Acidité des plats peu ou pas épicés ; les pistaches sont trempées dans du piquant jus de grenade avant d’être séchées. Certaines soupes ressemblent à des gâteaux, couverts d’une croûte de graines noires et luisantes sous laquelle la cuillère va chercher des nouilles grasses et roboratives. Surprenant. Jeudi 18h, veille du jour de repos. Après les avoir évité pendant plusieurs jours, soirée full kebabs. Aux fourneaux, Groucho Marx, sans les lunettes. Les plats sont gigantesques ; montagnes de riz. C’est pour les Immortels ! A la télé, dans la chambre de l’hôtel, ciné-club. Un Claude-Jean Philippe iranien souriant discute avec son invité des œuvres d’Henri-Georges Clouzot et de René Clément. Puis présente le film du soir : Un condamné à mort s’est échappé, de Robert Bresson, est doublé en persan.

Départ en voiture le 27 octobre pour la ville d’Ispahan. Hussein sera notre chauffeur. Il vaut mieux se déplacer avec quelqu’un qui connaît l’itinéraire, les mœurs, les subtilités de la circulation. Celle-ci est effet aléatoire ; on le verra vite. Hussein est un type jeune et chaleureux ; il se débrouille en Anglais. Nous aussi (l’Anglais) : impec. La route traverse les montagnes désertiques du Fars, partie sud de la chaîne du Zagros couvrant près de la moitié de l’Iran. Pour le voyage de cinq heures, pistaches fraîches, encore entourées de leur gangue douce et violette ; figues sèches, blanches et dures comme du nougat ; eau. En une heure trente nous croisons des fermes isolées entourées de murs de parpaings et de quelques arbres. Puis trois bouchons : accident, barrages de police. Des colonnes de fumée noire à l’horizon dont on sent l’âcreté à plusieurs kilomètres. Ce sont juste des poids-lourds, lentement dépassés à 110 km/h. Ils roulent à 100, leur limite autorisée. Le camion de base est un vieux Mercedes puissant aux roues énormes et au mufle orangé transportant sur son long plateau des chargements impeccablement sanglés de sacs de sable, de placoplâtre, de ciment. La construction se porte bien. Malgré l’embargo, le taux de croissance de l’Iran est de 13%.

Quatrième bouchon : barrage de 4X4 blindés, armes automatiques. Militaires scrutateurs et soupçonneux. La raison ? Hussein nous la donne : les 28 et 29 octobre sont les jours de la fête de Cyrus le Grand, fondateur de l’empire Perse au sixième siècle avant notre ère. Les Iraniens veulent aller se recueillir sur sa tombe à Pasargad, 120 km au nord de Shiraz. Le gouvernement voit ça d’un très mauvais œil. Rien ne doit détourner le peuple de l’Islam et de ses révérences obligées. Les anciens rois sont des idoles qu’il ne faut pas vénérer, ni même évoquer. A partir de demain, la grande route qui mène de Shiraz à Ispahan par Pasargad sera fermée à la circulation dans les deux sens pour empêcher les visiteurs de s’y rendre. En 1989, les obsèques de l’Imam Khomeini auront déplacé un million d’Iraniens. Aujourd’hui, on comptera trois millions de pèlerins dans la plaine désolée du mausolée de Cyrus. Ils seront partis la veille et l’avant-veille pour déjouer l’interdiction.

L’air est très sec, frais ; le soleil, mordant. Pas un nuage. A la radio de la voiture, chants religieux doux et déchirants. Au bout de deux heures de route, une première chanson électro-pop sort du poste. Discussion avec Hussein à qui je demande quelles sont les âmes de Shiraz et d’Ispahan : « Shiraz est libre, joyeuse, pleine de jardins où les poètes sont célébrés ; à l’opposé d’Ispahan qui est religieuse, sévère, pleine de mosquées où les turbans sont redoutés ». Hussein est un Shirazi. Je tente : « les mosquées, c’est ce qui intéresse le plus les touristes ». Hussein soulève les sourcils, surpris, et se marre, ravi du paradoxe. A la hauteur de l’embranchement vers Bandar Abbas, le grand port pétrolier sur le détroit d’Ormuz, la plaine est maintenant vide et le paysage ferait passer le Nevada pour le bocage normand. Nous roulons en permanence dans un air saturé de vapeurs d’essence et de gaz d’échappement. Dans ce pays où un bosquet est déjà un jardin, les routes sont rythmées par les stations de pompage de l’eau… et les camps militaires. A 100 kilomètres d’Ispahan, sixième arrêt forcé. Blocs de béton de deux mètres de haut, en chicanes. Même un char ne passerait pas. Formalités d’usage. Dans le lointain, Ispahan. Finalement huit heures de route ; la faute aux barrages. La puissance de Cyrus se fait encore sentir après vingt cinq siècles.

A Ispahan, il y a des feux de circulation. Ils sont tous clignotants. Le trafic citadin, dément, est toujours aussi fluide. Grandes avenues arborées dans le centre. La ville est plus bourgeoise que Shiraz, plus touristique aussi. Dans les cafés du Bazar, trilles orientales de jazz band, ballet des cafés turcs et des innombrables tisanes – au gingembre, à la cannelle, au citron – servis par des Turkmènes à la mise impeccable. Les jours suivants sont une succession d’étourdissements : mosquées, palais, jardins…

Le bassin – Palais Shehel Sotun, Ispahan © photo : Eric Desordre

Après la clarté aveuglante de la place de l’Imam, immense, c’est la mosquée Lotfallah, « l’oratoire du Roi ». Plongée dans les couleurs, de salle en salle, en tournant. J’avance lentement dans la fraîcheur, vers l’indigo lointain. Les fosses marines se succèdent. Je manque de pleurer en arrivant sous la coupole. Éblouissement d’ombres bleues. Je me vois m’étendre sur le sol froid, le regard tourné vers le nadir, me dissoudre. Bans tourbillonnant de jeunes filles à la livrée noire. Fous rires étouffés, chuchotement des abysses. Grands touristes danois mauves nageant entre deux eaux ; Anglaise pélagique à collerette Liberty bouche bée. Puis c’est la lente remontée vers la surface, l’œil collé aux céramiques glaçurées ; fleurs turquoises, jaunes, vertes. La lumière. La sortie. De l’autre côté de la place, le palais Chehel Sotun. Dans la cathédrale arménienne Vank, Jugement dernier où les méchants s’en prennent de sévères. Diables mordeurs, monstres dévorants, corps dépecés, rôtissoire humaine. Jérôme Bosch arménien, le peintre a pressé sous la croûte terrestre tous ceux d’entre nous ayant succombé aux péchés capitaux. Malgré la taille de la fresque, on est serrés comme des sardines. Dans un grand café du quartier arménien, entre la cathédrale et l’église Bethléem, réel exotisme : La Danse des canards, Domino, Saint Louis Blues sur orgue Bontempi. Les standards s’enchaînent en mode musette. L’accordéon swingue. On se croirait en croisière sur un bateau-mouche.

Lundi, dans la nuit, le long ruban luisant et vide de l’autoroute nous amène à l’aéroport Shahid Beheshti. Sur le parcours, portraits des martyrs de la guerre Iran-Irak, les « chahids ». Noir et blanc surexposé ; vieilles photos d’identité démesurément agrandies couronnées d’oriflammes, noirs de l’étendard du prophète, rouge blanc vert du drapeau national. Ces hommes ne sont plus.

Mardi, 12h20. Retour à Paris.

Man Faransavi hastam*.

Eric Desordre

* Je suis Français

Les Souffrances invisibles – Pour une science du travail à l’écoute des gens

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Les Souffrances invisibles – Pour une science du travail à l’écoute des gens, Karen Messing, traduit de l’anglais par Marianne Champagne Editions Ecosociété, 226 p., 18 euros

 

Lorsque l’on est hospitalisé ou que l’un de ses proches l’est, la famille offre volontiers un cadeau à l’équipe de soins, aux infirmières, mais qui se soucie de la femme de ménage ? Celle qui avec son chariot plein de produits toxiques, a passé sans doute plus de temps dans la chambre du patient.

De la même manière se soucie t-on des femmes de ménage qui travaillent dans les trains ? On les voit passer trainant leurs grands seaux trop lourds mais sait-on par exemple, que chacune peut nettoyer jusqu’à 200 toilettes par jour ; courant d’un quai à l’autre de la gare, elles font chaque jour 24 kilomètres chacune en moyenne !

C’est la réalité du quotidien de ces femmes, « travailleuses invisibles », qu’a observé, pendant plus de quarante ans, Karen Messing, ergonome québécoise, spécialiste mondialement reconnue de la santé des femmes au travail. Elle vient de publier un essai remarquable sur ces travailleuses de l’ombre dont le travail est le plus souvent considéré comme « insignifiant » : caissières, serveuses, vendeuses, balayeuses… Tout le travail accompli par celles qui rangent, trient, nettoient, frottent, récurent, désinfectent… est énorme mais on n’y prête attention que lorsqu’il est mal fait. De plus, les souffrances de ce «petit personnel » sont rarement analysées et restent le plus souvent elles aussi «invisibles». C’est donc dans un contexte de mépris social, et d’indifférence de la recherche sur les risques associés à ces métiers déconsidérés, que, Karen Messing met au grand jour, avec empathie, « l’invisible qui fait mal ».

Martine Konorski

Rap et cannabis : les confidences de B.A.D Lossa

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Rebelles(s) : Que représente selon toi le cannabis dans le milieu du rap ?

B.A.D Lossa : C’est la drogue du rappeur par excellence. Comme son animal de compagnie. Ça le suit toute sa vie ! Blague à part, je crois que trois quarts des musiciens sur la planète fument de l’herbe. Avec le cannabis, en effet, je pense que tu captes complètement les ondes du cerveau.

Mais alors… N’y a-t-il pas de mauvaise surprise en réécoutant à jeun ?

Non, le cannabis n’est pas de l’alcool non plus. Tu ne déroutes pas ton cerveau au point de regretter des choses le lendemain ! Le « bedo » (1), c’est quand même vachement plus contrôlé comme défonce. Surtout quand tu fumes tout le temps. Quelqu’un qui fume un joint une fois de temps en temps, c’est comme s’il se prenait une bouteille d’alcool dans le nez, mais quand tu fumes tous les jours, c’est différent. D’ailleurs Snoop dogg fume tous les jours et ça ne l’a pas empêché de faire une grande carrière.

Revenons-en à toi, Lossa. Peux-tu nous raconter ton parcours musical?

J’ai commencé en écoutant une cassette de LL Cool J. J’avais 12 ans, je crois, et c’était la première fois que j’entendais du rap. J’ai pris un électrochoc. Je me suis dis : c’est quoi cette musique de ouf ? À cette époque, il n’y avait pas encore une musique qui m’avait épaté. Il y avait déjà la funk, la pop… J’aimais bien certaines choses, mais je n’étais pas encore fan d’un style musical en particulier. En écoutant du rap, j’ai tout de suite adhéré! Au tout début, j’avais mis deux platines de salon ensemble, acheté une petite mixette et commencé à mixer des disques de rap. Ensuite j’ai fait mes premières instrus en achetant des break beats.

Qu’est ce qu’un break beat?

C’était des vinyles avec des loops (2) de batterie. Je n’avais pas de sampler (3), j’avais rien à l’époque et je faisais tourner en synchro des samples et des loops. Je mettais deux platines, l’une envoyait la batterie pendant que sur l’autre je préparais mes boucles de samples. Après j’ai acheté mon premier sampler, un SR10, c’était celui de beaucoup de stars aux États-Unis. Je me souviens, il n’y en avait qu’un seul, et je l’ai acheté immédiatement.

La musique que tu composais était faite uniquement à partir de samples de morceaux existants ?

Au début des années 90, le rap ne se faisait qu’à partir de samples. Il était mal venu de faire des compositions avec des arrangements, des synthétiseurs etc… Il fallait trouver des loops dans n’importe quel style musical et construire un morceau à partir de ça.

Du coup c’était un vrai plaisir de passer des heures à éplucher plus de 50 disques sur une platine, à écouter toutes les portions pour savoir ce que tu vas prendre ou pas. Bien évidemment ce processus se faisait en fumant. En fait c’est comme si tu étais dans un lounge, tu écoutes la musique, détendu, et d’un coup tu stoppes sur une partie. Avec le sentiment d’élévation que procure le THC (4) tu ressens plus fortement encore les émotions. Si tu aimes un morceau tu vas l’adorer et inversement un morceau que tu n’aimes pas trop, tu vas le détester. Selon moi le cannabis est un exhausteur de sensations. Ça élève le son à un niveau que tu ne peux pas avoir si tu n’as pas fumé. La musique c’est une question de perception, tu t’en rends compte quand tu vas en club et que tu danses sur le dancefloor. Après deux verres, tu ressens la musique complètement différemment. C’est plus intense.

Et le reggae dans tout ça ! Ils en ont fumé de l’herbe !

Les musiciens jamaïcains fumaient de l’herbe mais par religion dans le but de s’élever vers Jah (5). De toute façon, le reggae et les soundsystems étaient très proches du rap.

Peux-tu expliquer aux lecteurs de R.B.L ce qu’est un soundsystem ?

Il s’agit de soirées improvisées dans des caves. Les organisateurs amenaient une grosse sono (le soundsystem est un système de son en français) avec un DJ Jamaïcain qui hurlait au micro, avec de l’écho. Ensuite, ça s’est exporté dans le Bronx, aux Etats-Unis, dès le début du mouvement Hip-hop.

Je dirais que dans tous les courants culturels, que ce soit dans les milieux littéraires ou musicaux, il y a eu de la drogue. Regarde, par exemple, les écrivains se droguaient beaucoup. Tous les grands musiciens étaient de grands drogués. Bob Marley, Jimmy Hendrix, Eric Clapton. À la limite, l’herbe c’est ce qu’il y a de plus sain dans le registre. Tu ne meurs pas d’une overdose après un joint.

Parfois, l’herbe sauve des dépressions des gens qui sont angoissés à l’idée d’avoir un cancer. Ça les ramène au calme. Ce n’est pas si négatif que ça. Le processus de guérison est alors facilité. Entre quelqu’un qui stresse sur sa maladie tous les jours et quelqu’un qui se trouve dans un meilleur mental grâce à l’herbe, il n’y a pas photo !

Quels sont alors les côtés négatifs selon toi ?

Tu te réveilles un peu fatigué.

C’est tout ? Mais, sur le long terme, les joints n’ajoutent-t-ils pas un supplément d’anxiété et de repli sur soi ?

Pour certaines personnes, oui. Personnellement, ça ne m’a pas fait cet effet là. Ça dépend de la nature de chacun. Il y en a pour qui deux trois joints sont suffisants pour être déstabilisés, d’autres pour qui ça influence moins. Selon moi, il y a des profils de personnes faites pour fumer et d’autres à qui ça ne convient pas du tout. Malheureusement certains fument malgré tout et ça, je ne comprends vraiment pas pourquoi… En tout cas ça donne un bon feeling pour commencer une composition. Ça va de pair avec la musique.

Revenons justement à la musique, et à ta carrière… Raconte-nous, Lossa, comment tout a décollé?

Il y a eu un concours de rap sur M6 organisé par Olivier Cachin. Le thème était L’Anti-drogue. Contre les drogues dures. À cette époque, on faisait des instrus et je me suis dit : on va aller en studio et rapper dessus avec un ami.

J’ai envoyé à M6 le résultat et on a gagné le concours ! Cela m’a donné envie de continuer le rap. À l’époque il n’y avait pas de compétitions, très peu de gens faisaient du rap. Il y avait seulement NTM et IAM. J’avais 13 ans. Ensuite j’ai fait ça plus sérieusement, j’ai commencé à écrire, j’ai acheté mes premières platines réelles, les Technics MK2. Il y avait un petit sampler intégré. C’était une époque formidable.

Suite à cette expérience, j’ai fait un album dans un studio dans le 19ème à Paris. La personne qui me louait le studio a tellement aimé qu’à la moitié de l’album elle m’a proposé de produire l’album. C’est donc ce qui c’est passé.

Quel était ton nom de scène à cette époque ?

DIABLO.

Ton nom BAD Lossa, c’est venu à quel moment ?

C’est à l’époque où l’on a fait les « deux salopards » avec mon ami Fléau. À cette époque j’avais arrêté de fumer alors qu’eux fumaient tous. Il faut dire qu’il y a malgré tout l’influence de ton entourage. Quand tu regardes les autres fumer et que toi, tu restes comme un con sans rien faire… En réalité, tu ne tiens pas longtemps.

Quelle a été la suite?

J’avais signé chez EMI en 1992. On a fait un album entier. On a envoyé le vinyle a toutes les boites de nuit et ils l’ont passé. J’étais vraiment très content. Le titre s’appelait d’ailleurs « Mary-Jane ». Il est passé sur NRJ. Il parlait de Marijuana. EMI adorait et, à ce moment là, le CSA vint censurer le titre. Le CSA était très dur à l’époque. Ils avaient censuré aussi le hit OCB. Dans ce titre, je racontais l’histoire d’une femme qui s’appelait Mary-Jane. Elle était un peu comme une prostituée. Si tu l’appelais une fois, tu étais condamné à la rappeler. Tu auras beau l’aimer autant que tu veux, elle ira avec tout le monde et se fera payer par tout le monde…

Mary-Jane n’est pas la femme dont tout le monde rêve je crois… Quelle est ton actualité musicale ?

Actuellement je fais du beatmaking (6). Je suis également ingénieur du son. J’ai récemment produit des titres pour le rappeur américain Neezy Nice. Je travaille aussi avec plusieurs artistes américains sur des projets assez variés

Ça aurait pu être un concept original : le seul rappeur qui ne fume pas, non ?

Au final, je crois qu’il y en a beaucoup qui ne fument pas. Bon, c’est vrai qu’aux Etats-Unis tu peux être certain qu’ils fument tous. Mais en France tu as plein de rappeurs qui ne fument pas et qui ne boivent pas non plus, surtout dans la nouvelle génération. Les anciens fumaient tous, surtout du shit (le haschich). Personnellement, le shit, je trouve ça destructeur pour la musique. À la base, c’est fait pour calmer les gros nerveux. Le shit est souvent coupé au henné, au plastique et autres cochonneries. C’est moins pur que l’herbe. Ça à l’effet d’un tranquillisant. Ça ankylose l’esprit et les membres alors que l’herbe te met dans une dynamique plus festive. L’herbe, c’est aérien !

Interview par Jonathan Lévy-Bencheton