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Quand le diable sortit de la salle de bain

quand-le-diable-sortit-de-la-salle-de-bainsIl me tardait de trouver un vrai, un bon roman sur la précarité, sans trop de pathos, un roman qui traiterait de notre époque, dans laquelle les moins de trente-cinq ans sont voués à eux-mêmes, un roman qui aurait une portée onirique, je me demandais qui relèverait le défi, qui avait suffisamment lu Ask the dust de John Fante, La Faim de Knut Hamsun et Dans la dèche à Paris et à Londres de George Orwell pour pouvoir nous pondre un récit qui nous entraînerait non seulement dans le réel, en nous racontant une histoire dans laquelle le héros ou l’héroïne subirait les affres du quotidien, du chômage, d’une mentalité non bourgeoise qui serait la sienne, se confronterait sans arrêt aux petites humiliations subies par les pauvres, en permanence parqués dans leur solitude, aux jugements familiaux, mais aussi dans une dimension onirique, j’attendais un roman qui nous sorte de notre quotidien tout en nous y ramenant, j’attendais un roman qui soit véritablement novateur, qui contienne un peu de cette modernité qu’on trouve dans certains films, j’attendais un roman joyeusement bordélique, complètement foutraque, truffé de petites pépites, j’attendais d’être surpris, choqué parfois, ému souvent, de ressentir les imperfections d’un texte comme des éléments disparates d’un visage qui feraient partie d’un tout, et qu’on ne nommerait plus des imperfections mais des aspérités nécessaires pour donner de la couleur aux mots, je me lamentais parce qu’un roman (contemporain) ne m’avait plus séduit depuis la radicalité dégagée par  Histoire de la violence  d’Édouard Louis, et ça fait un bail, alors je me rabattais sur des essais, sur d’autres types de lectures, et puis j’écrivais mes propres textes, évidemment, mais rien ne vaut un bon roman, on s’y plonge, on en ressort un peu changé, la littérature a cet effet-là sur les consciences, elle modifie notre perception, mais en douceur, on revient à un livre longtemps après, et on n’est plus le même, et quand un roman est bon et nous touche, ce qui devient de plus en plus rare, on est à la fois triste et heureux que ça se termine, et c’est ce que Sophie Divry a réussi à faire dans son texte.

Quand le diable sortit de la salle de bain, Sophie Divry, Éditions Noir sur Blanc, collection Notabilia, 18 euros

Sorti en 2015

Christophe Diard

Karim et François

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Haircut - © photo Beth - CC BY 2.0
Haircut – © photo Beth – CC BY 2.0

Karim ! Il a 35 ans ! Bel homme à la coupe de cheveux impeccable ! Coupé ras !

« D’où viens-tu pour avoir une si belle coupe ? » lui demandais-je au cours du repas.

« J’arrive du Sénégal en Casamance, mon coiffeur est très sympa et peu onéreux ! »

« Ah bon ! Combien la coupe ? ».

« 1 € par mois ! ».

Et moi d’être admirative.

Aussitôt mon cerveau se met en route.
N’a-t-on pas dit récemment et à l’étonnement de tous et de chacun que les coupes présidentielles étaient facturées 10 000 € par mois !…Comparaison oblige !
Il est vrai qu’un prof des écoles établi en Casamance n’a pas un budget d’État.
Il est vrai aussi qu’on ne peut demander à notre Président d’aller au Sénégal se faire faire une belle tête ! Quel décalage tout de même entre Karim et François! Un de plus.
Attention, Monsieur le Président, car bientôt, si les décalages se multiplient, votre poste, à l’Élysée, ne tiendra plus qu’à un fil. Pardon! Je voulais dire à un cheveu !…

Par Danny-Marc

Pour ou contre… Éjecter Alain Finkielkraut de la place de la République ?

 

Alain Finkielkraut © Photo : Claude Truong Ngoc / Wikimedia Commons
Alain Finkielkraut © Photo : Claude Truong Ngoc / Wikimedia Commons

« Les faits »

Samedi 16 avril 2016. Le soleil est tombé sur la place de la République envahie, comme tous les jours, par le mouvement Nuit Debout. Et comme depuis le début, c’est la foire  :  des vendeurs de merguez y côtoient des jeunes perdus, bière à la main, venus humer l’air du temps, celui du grand soir à venir, dont ils ignorent à quel lendemain matin il mènera.

Sur cette place, on trouve de tout. Des assemblées générales où chacun parle à son tour, pour s’exprimer sur ce monde injuste ( beaucoup ) et essayer de trouver des solutions pour le faire avancer dans « le bon sens » ( beaucoup moins. )

Des hommes politiques d’extrême gauche, ou de gauche, s’y rendent parfois incognito, par curiosité, ou peut-être pour recruter des jeunes révoltés dans leur écurie ( bon courage. )

Et puis, ce samedi, l’incident survient. Alain Finkielkraut surgit, comme sorti de l’ombre. Mais que vient-il faire là, à s’aventurer géographiquement et idéologiquement si loin de chez lui ? Dans cette jungle hostile ? Très vite, l’ « intrus » est repéré. L’histoire ne dit pas si les caméras qui s’agglutinent autour de lui étaient prévues dés le départ, ou si « Finkie » est venu de lui-même, courageusement, se confronter à la foule.

« Pour »

On s’en doute, la première réaction, filmée et devenue virale sur internet et les réseaux sociaux, est le rejet. À peine reconnu, le philosophe colérique est pris à partie par ce qu’il appellerait « une horde », qui lui intime, avec plus ou moins de courtoisie ( plutôt moins que plus ) de « se casser ». On peut légitimement s’interroger : Alain Finkielkraut a-t-il sa place un samedi soir place de la République, dans le mouvement Nuit Debout, lui le chantre de la décadence des jeunes, lui l’hérétique aux causes soutenues par les moins de trente ans, lui qui passe son temps à longueur de plateau de télévision à critiquer tout à la fois la paresse de la jeunesse, et le manque cruel d’instruction qui leur est donnée, lui qui pense que les jeunes ne cherchent jamais à compenser ce manque par eux-mêmes ?

À quoi s’attend-il, en débarquant ainsi ? À être reçu avec des Ferrero Rocher, à se voir offrir des merguez ? Lui, l’homme qui ne propose justement pas plus de solution pour l’avenir que ledit mouvement Nuit Debout, vient en plus narguer ces derniers. En tout cas, c’est ainsi que les jeunes l’ont pris. Voyant la figure de cet intellectuel qui pour eux représente tout ce qu’ils détestent, ils n’ont pas pu s’en empêcher. Le « casse-toi pauvre con » a fait fureur. « Finkie » s’en va alors, sagement, enfin pas vraiment… À ces insultes, il répond vivement, pêle-mêle : « Connards !», « Je savais qu’ici je ne trouverais que des dégénérés », ou à la fin, au loin, après avoir courageusement traversé dans les passages cloutés : « Ce sont des coups de casques que vous méritez ! »

Dans ces conditions, on ne peut qu’être pour son départ d’un endroit où il n’était tout simplement pas à sa place, du moment que la violence est absente des débats.

« Contre »

Justement, cette violence, parlons-en. On se souvient, il y a quelques jours, de cette jeune femme qui ne faisait pas partie des manifestations ou du mouvement, et qui se voyait éjecter par un CRS d’un coup de pied que n’aurait pas renié Jean-Claude Van Damme. L’image est horrible, surtout que cette jeune femme ne représentait aucun danger pour les forces de l’ordre.

Chasser Finkielkraut en lui assénant des noms d’oiseaux, n’est-ce pas là reproduire un acte de violence et se comporter comme les CRS, le coup de pied en moins ?

Et la liberté, dans tout cela ? Si « Finkie » a envie de venir voir à quoi ressemble le mouvement Nuit Debout, qu’est-ce qui le lui interdit, au juste ? Pourquoi devrait-il ainsi être chassé comme un malpropre, pourquoi ne pas lui laisser le droit de s’informer un peu sur cette jeunesse qui ne veut pas du monde qu’on lui impose ?

« Pou-tre »

Dans l’Évangile selon Matthieu, 7.3. :  

« Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil ? »

 Une hypothèse nous envahit alors l’esprit : Finkielkraut était-il en fait venu faire la révolution ? Quelle mouche l’a piqué ?

En restant un peu plus, si on l’avait toléré, peut-être aurait-on eu droit à un hapax existentiel dans la tête de notre colérique homérique national. Peut-être aurait-il eu une révélation. Il se serait découvert… Lui-même jeune, lui-même avec un avenir précaire qui lui est assuré, lui-même certain de vivre moins bien que ses parents, peut-être alors aurait-il changé de cap. Plutôt que de prendre systématiquement pour cible les musulmans, peut-être se serait-il intéressé au véritable problème qui gangrène notre société, civilisation du fric, de l’argent roi, de l’accroissement des inégalités. Peut-être serait-il devenu plus humain, plus en paix avec lui-même, moins colérique ? Peut-être… À moins qu’il nous soit également interdit de rêver.

Méfions-nous d’une société où les interdits s’accroissent, et où la liberté diminue. Même celle d’aller et venir dans un lieu public où finalement, la vente de merguez prend parfois le pas sur des constructions politiques positives pourtant souhaitables.

                                                                                                                      Christophe Diard

Pierre Sang Boyer, un chef singulier

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Photo Pierre-Sang Boyer

Dans la vie, il s’agit toujours de raconter une histoire. Que ce soit un article, un roman, une peinture, une chanson, un film ou un plat, c’est la découverte d’un univers et l’émotion dégagée qui président. Pour ceux qui ont vu le film Ratatouille, une scène est restée en mémoire : l’effet Madeleine de Proust de ce critique réputé très difficile qui devant une simple ratatouille est renvoyé à son enfance en goûtant ce plat pourtant simple, sublimé par un grand chef ( en l’occurrence, aidé d’un rat caché dans sa toque, devenu son ami… )

Des histoires, Pierre Sang Boyer en est devenu spécialiste. Il n’utilise pas les mots, une caméra, ou un micro pour transmettre son message ; même si parfois, il lui arrive de prendre un pinceau pour laisser une trace dans ses assiettes… Non, c’est avec ses mains, des mains de cuisinier, qu’il nous communique son univers et surtout, beaucoup d’émotion.

Pierre Sang est franco-coréen, il a été adopté par une famille française à l’âge de sept ans.

Et c’est dans son enfance qu’il sut qu’il voulait devenir cuisinier. Les plaisirs gustatifs, les odeurs, les saveurs de la cuisine familiale lui insufflèrent sa passion. C’est ainsi qu’il trouva le moyen d’exprimer ses deux cultures, différentes et complémentaires.
Pierre Sang a d’abord travaillé à Séoul, à Londres puis à Lyon, avant de participer à Top Chef, l’émission de cuisine-réalité devenue célèbre. Le grand public le découvre alors, avec un caractère jovial, mais entier, et parfois rebelle. On sent déjà poindre le grand cuisinier, lui qui impressionne par une créativité débordante. Christian Constant le prendra alors sous son aile, et après quelques mois passés dans ses cuisines, Pierre-Sang ouvre son propre restaurant, dans le quartier d’Oberkampf près de Paris. Depuis deux ans, il en a même ouvert un deuxième, à quelques pas, rue Gambey. Le premier pratique des prix abordables, le deuxième utilise des produits d’une plus grande rareté, et les prix y sont un peu plus élevés.

Ce qui dissocie ce cuisinier d’autres chefs plus classiques, c’est d’abord l’effet de surprise. En effet, Pierre Sang propose un menu unique qui varie tous les jours, selon l’inspiration de l’artiste. C’est singulier, et il faut en accepter le principe. On est, de toute façon, jamais déçus.

Il faut également noter la qualité de son équipe, toujours à l’écoute du client. L’annonce des plats se fait après la dégustation. Ainsi on peut s’amuser à essayer de trouver, au palet et au visuel, ce qu’on a pu manger. C’est à la fois ludique, et captivant.

Le fait que les cuisiniers soient au centre de la salle, et pratiquent leur art devant les clients, est moderne, et fait d’eux, également, des acteurs au centre de la scène, ce qui casse les murs qui séparaient habituellement les consommateurs et les cuisiniers, réduits à leur espace.

Il est à noter que l’équipe est sensibilisée aux allergènes, et que le menu unique peut varier selon les intolérances alimentaires.

C’est ensuite le tempérament de Pierre Sang qui le différencie des autres. Cela se traduit dans ses plats. C’est un artiste très rock’n’roll, qui n’hésite pas à surprendre dans ses assiettes, en alliant des saveurs inattendues. Vous l’avez compris, le menu change tous les jours. Ce qui a le plus marqué, et dont le goût revient en écrivant cet article, c’est la soupe de petits pois crème de piquillos, le risotto aux morilles et à l’étoile d’anis, le haddock émulsion de pommes de terre et sauce vierge, le magret navet fondant et sirops de grenade acidulé, le carré de chevreuil purée de panais chocolat blanc et sauce fruits  rouges ( ! ), la mousse de lait aux framboises et sorbet basilic, la tartelette fraises et chocolat blanc, gingembre et citron vert…

Alain Ducasse, un des grands chefs et pontes de la cuisine française et internationale, ne s’y est pas trompé, et a même publié Pierre Sang Boyer dans sa collection.

Pierre Sang est un artiste cuisinier singulier, rebelle, de présent et d’avenir.

Courez donc y manger un morceau et rencontrer ce personnage attachant !

Par Christophe Diard

« Neuf mois de bonheur… enfin presque ! »

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Affiche 9 mois de bonheur enfin presque

Nos impressions sur cette pièce jouée au théâtre du Petit Gymnase, à Paris, depuis le 15 janvier 2016.

Force est de constater que le communautarisme est dans l’air du temps. Que le « vivre ensemble » est en danger, tant les uns et les autres semblent avoir du mal à cohabiter, et les différences à être acceptées. Nombreux sont les philosophes, auteurs, ou politiques à surfer sur cette vague de l’intolérance pour se faire mousser.

Dans ce paysage nauséabond, il est rafraîchissant de constater que l’art, et l’humour en particulier, puissent s’emparer du sujet et nous transmettre une réflexion, une mise en abîme, voire même nous faire rire avec les différences.

Autant le dire tout de suite : la pièce de théâtre « Neuf mois de bonheur… enfin presque ! » réussit parfaitement le pari de nous faire rire avec un thème universel, la grossesse. Le postulat de départ est simple et efficace : un « black » et une « beurette » sont en couple, et la jeune femme tombe enceinte. La pièce présente alors des scènes de la vie quotidienne qui retracent en quelques étapes clés les neuf mois de grossesse vécus par Leila et Oumar.

Ces scènes, très bien écrites, illustrent par l’humour les différences de tempérament, de mœurs, de prises de décision qui peuvent à la fois séparer pour au final réunir deux êtres humains amoureux, mais provenant de communautés différentes. L’auteur de la pièce, Oumar Diaw, et son compère d’écriture Fonzie Meatoug surfent sur les clichés, pour mieux les détourner, les tordre, et nous faire rire avec.

Ils parviennent à faire rire le spectateur à chaque scène, en effectuant une abstraction des préjugés, et en détournant habilement les poncifs classiques des étapes de la grossesse : annonce de la nouvelle et ses conséquences, notamment avec les parents, gestion des sautes d’humeur incessantes de la femme enceinte, maladresse du personnage d’Oumar quant aux attitudes à adopter… Et ce, jusqu’à l’accouchement.

Dans la salle, les spectateurs rient énormément, et se montrent réceptifs, quelle que soit leur origine, tant les comportements des deux personnages, Oumar et Leïla, parlent à tous.

Il faut dire que la pièce est humble, bien travaillée, sans une prétention outrecuidante, et elle en dit plus que ce qu’elle montre au premier abord. Les vannes sont ciselées, le rythme très soutenu, et la prestation des deux acteurs très juste. Leïla Boumedjane incarne magnifiquement ce personnage parfois aux limites de l’hystérie, et Oumar Diaw joue parfaitement ce rôle de compagnon subissant une situation parfois poussée jusqu’au  paroxysme, voire aux limites de l’absurde  ( on pense à cette magnifique scène d’un exorcisme tenté par Oumar sur Leïla pour que le « démon » qui la met dans cet état puisse « sortir de ce corps », et qui justifie presque à elle seule le déplacement. )

Une grande partie du succès repose sur l’alchimie entre les deux acteurs, leur complicité évidente, et leur jeu qui s’en ressent.

La mise en scène épurée de Noom Diawara, par ailleurs un des acteurs du film « Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?» et comique de talent, a été pensée au service du texte et de l’efficacité des gags.

Aller voir cette pièce est l’assurance de passer un bon moment, de détente mais pas que, dans un climat de plus en plus lourd concernant les différentes communautés qui composent notre pays, et qui font toutes partie de la nation. Il vaut mieux prendre le parti d’accepter ces différences, et d’en rire. Le contrat, ici, est rempli.

Par Christophe Diard et Fanny Durousseau