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Le denier de l’inculte

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© Henri Meyer BNF DP

In girum imus nocte et consumimur nocti

La musique est merveilleuse. Comme l’a écrit Jacques Attali dans son essai économique sur la musique, cette dernière a toujours un temps d’avance sur l’évolution des mentalités, dans une société, que ce soit la musique classique, le jazz et, bien sûr, le rock !« C’est super » ai-je envie de dire. Justement, ce n’est pas merveilleux. Pourquoi, Bro ? Cette question, elle m’embête franchement parce qu’elle va non seulement m’obliger à bosser mais également à fonder mes réponses.Tel un DJ, mixons les mânes de glorieux anciens, avec en passant un clin d’œil aux Frères Jacques. Cet étalage de culture c’est un peu comme la confiture, non ? Quand on l’étale trop, ça dégouline.

N’en déplaise aux Jacquots, on n’a jamais trop de culture, sauf à raisonner comme Baldur Von Schirach, chef des jeunesses Hitlériennes qui, joignant le geste à la parole, a déclaré « Quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver ». Perspective réjouissante sauf qu’il ne l’a jamais collé le flingue sur sa tempe de gros nazi !

Du Culte à l’Inculte

Soyez inquiet ! Cette phrase reste d’actualité. Nous avons quitté le temps de l’enquête sur les cultures et l’histoire spirituelle du monde d’Hérodote pour entrer dans le monde de la culture spectacle. André Malraux a clamé que « Le XXIe sera religieux» certes, mais il n’est pas spirituel. Tel est peut être le problème qu’illustre bien le phénomène religieux aujourd’hui, à savoir que nous sommes passés d’un religieux spirituel à un religieux matérialiste, comme l’illustrent parfaitement tous les intégrismes actuels. On ne transcende plus sa foi, on la matérialise en appliquant, sans réflexion, les principes religieux les plus aberrants. Bref, nous sommes passés de l’esprit à la lettre alors que nos anciens privilégiaient l’esprit à la lettre.

Guy Debord l’a bien décrit avec « la reconstruction matérielle de l’illusion religieuse » et Greil Marcus le développe parfaitement en énonçant que la maîtrise moderne, la domination de la nature par la technologie, l’abolition potentielle du domaine de la nécessité dans la société moderne d’abondance, n’a pas «dissipé les nuages religieux où les hommes avaient placé leurs propres pouvoirs détachés d’eux : elle les a seulement reliés à une base terrestre ». Il en résulte que le capitalisme connaît une expansion qui va au-delà de la production du nécessaire comme du superflu et qu’ayant satisfait aux besoins du corps, il s’est tourné vers les désirs de l’âme, vers une société du spectacle où la marchandise est devenue soi-même. Bref, dans notre monde on ne consomme pas des choses ordinaires mais soi-même, sans véritablement se connaître. Les Sept Sages de la Grèce Antique doivent se retourner dans leurs tombes ! Plus l’homme moderne contemple, moins il vit et plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir.

La tournée Thriller de Michael Jackson en 1984 en est une parfaite illustration. Cette usine à symboles dirigeait vos désirs. On ne pouvait qu’être « pour ».C’est pour cette raison que le punk, les Sex Pistols, les Slits, les Rrrriot Girls, ont été importants. Ils ont forcé les gens à choisir. On était contre ou pour les Sex Pistols, le Punk, les Slits ! Avec Michael Jackson, il n’y avait pas de choix. C’était le paradis du spectacle, une prison merveilleuse où toute la vie était mise en scène, comme un show permanent, dixit Greil Marcus ; illustration de notre démocratie du faux désir, source d’une ignorance qui est tout, sauf docte mais aussi de la mainmise du capitalisme sur nos temps de loisirs et de repos, souvent consacrés à des activités culturelles.

Du denier du culte au denier de l’inculte

Cela aboutit à vendre un temps de cerveau disponible, comme l’a si bien dit un dirigeant de TF1, comme le confirme Thierry Ardisson, en rappelant qu’un patron de chaîne a interdit à ses enfants de regarder les émissions de télé-réalité qu’il diffuse (Valeurs Actuelles du 4 au 10 juillet 2019). Il suffit de regarder les émissions ineptes de Cyril Hanouna, la vacuité des opinions politiques caricaturales d’un Kev Adams, les émissions de télé-réalité ou, plus intéressante quant aux mythes de notre société, la sanctification d’un Zinedine Zidane, auteur d’un coup de boule lors de la finale du 9 juillet 2006 de la Coupe de Monde de football.

Le culte, comme la culture, a la même racine étymologique : « cultiver ». Le culte cultive donc la divinité, les parents, etc…. Nous honorons tout simplement les dieux que nous méritons, ceux de la société du spectacle, avec pour résultat une faiblesse spirituelle évidente. Nous versons nos oboles à ces nouveaux dieux, délaissant le denier du culte pour celui de l’inculte.Après tout, ne serait-ce pas bien fait pour toutes ces grandes entreprises traditionnelles de la foi, dont certaines ont vendu des indulgences, ou d’autres qui défendent la théocratie, pour le seul bien être de leurs religieux – salut au Dalaï Lama en passant !Nous devrions faire comme le punk qui revient à la mode : nous révolter et réveiller la seule liberté de l’homme : choisir !

Metropolis, boulot, dodo !

La crise des Gilets jaunes aurait pu être un révélateur mais elle a abouti à un grave constat d’échec.Cette crise illustre ce que le jeune révolutionnaire Karl Marx écrivait « Je ne suis rien, je devrais être tout», définition de l’élan révolutionnaire.Jusque-là, tout va bien, mais elle a échoué pour deux raisons.

Tout d’abord, celle qu’évoque Hannah Arendt dans « La Culpabilité Organisée », Harold Rosenberg et les critiques de l’École de Francfort, sur le paradoxe de la prolétarisation du monde. Pour ces auteurs, le fait que cette économie politique ultra-libérale domine la vie, transforme tout le monde, toutes les classes sociales, le travailleur dont on fait un consommateur, le bourgeois qui en était déjà un, en une sorte de prolétaire, un objet muet face à la chose qui parle. C’est le concept de « l’humanisme de la marchandise », à savoir que la marchandise devient humaine tandis que l’être humain devient une marchandise.

Le capitalisme ultra-libéral, différent du capital décrit par Karl Marx, aboutit à cet endettement colossal, rabâché jusqu’à la moelle par les médias, encourage la peur, qui n’est jamais révolutionnaire ; un haut niveau de chômage garantit de promptes équipes de briseurs de grèves, transforme la malédiction d’avoir un sale boulot en bénédiction. Les plus remarquables zélateurs de ce raisonnement ont été Reagan et Thatcher. N’est-ce pas le monde actuel dans lequel nous vivons : Metropolis, boulot et dodo ?

La peur, pas de perdre non pas tout, mais le peu que l’on possède, a renversé la pensée marxiste et a brisé tout élan révolutionnaire. Le « Je ne suis pas grand chose, je ne veux pas être rien» a sans doute empêché tout effet de contagion et toute solidarité avec les Gilets jaunes.Ensuite, la pléthore et l’inventaire à la Prévert des revendications des Gilets jaunes mais aussi l’impossibilité de se doter de leaders, au moins « minimo », ont montré l’absence de culture politique, aboutissant ainsi à l’échec que nous connaissons aujourd’hui.

Monnaie de singe

Cependant, attendons, car toutes ces crises, dont celles des Gilets jaunes, ont révélé les fissures de ce capitalisme ultra-libéral. Peut-être qu’un cycle se termine pour en débuter un nouveau, plus prometteur ? L’histoire ne serait-elle pas cyclique ? Quittons ce monde du culte de la personnalité bovine dorée qui lobotomise nos cerveaux à la recherche d’une perfection factice marketée par l’ultra-libéralisme et qui nous fait adorer des veaux d’or.

Déjà, au IIe siècle après J.-C, Lucien de Samosate s’attaquait, avec ses satires et ses pamphlets, notamment avec « L’Ignorant Bibliomane » aux ignares fortunés, aux philosophes bavards et, par-delà les siècles à l’éternelle espèce des cuistres. Le singe est toujours un singe, eût-il des ornements d’or. Toute ressemblance avec des personnes existantes n’est pas une coïncidence pour peu que vous fassiez appel à votre culture.Soyons rocks, soyons punks ! Retrouvons cette vérité qu’on nous cache, le choix d’être mauvais. Retrouvons les vertus de l’échec.

Contrairement à ce qu’on veut nous faire gober, nos élites ne sont pas parfaites. Ceux qui nous demandent de nous serrer la ceinture et de faire des efforts, ne le font certainement pas ! Pourquoi le ferions-nous et pas eux ? Ils nous dénient la possibilité de l’échec alors que leur gestion de la société en est un ! Malcom Mc Laren, manager des Sex Pistols, a décrit ainsi sa première rencontre avec les New York Dolls : « Le fait qu’ils soient si mauvais me frappa avec une telle force que je commençais à réaliser : Je ris, je parle à ces gars, je les regarde et je ris avec eux; et je fus soudainement impressionné par le fait que je ne me sentais plus concerné par le fait qu’on soit capable de bien jouer. Capable même de connaître le rock n’roll, voire capable d’écrire une chanson correctement : ce n’était plus important désormais… Les Dolls m’ont vraiment donné l’impression qu’il y avait quelque chose d’autre, quelque chose de merveilleux. Je pensais qu’ils étaient brillants d’être si mauvais. ».

Quittez la culture pour les Nuls, faites que la culture ne soit plus une contrainte, la nécessité un luxe et la survie une sensibilité de temps d’abondance. Colorez votre vie, soyez de mauvais sauvage, cultivez votre jardin et réenchantez le monde, sinon :

« Don’t be told what you want – Don’t be told what you need – There’s no future – No future – No future for you ». (Sex Pistols – God save The Queen)

Bertrand Pavlik

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