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Christophe Guilluy – La France périphérique

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La France périphérique – Christophe Guilluy, Flammarion, collection Champs actuel, 2014, 185 pages, 6 euros

Les gilets jaunes étaient en marche

Comme d’habitude, les commentateurs professionnels se sont pressés pour expliquer, pendant et après qu’il se produisit, le mouvement des « gilets jaunes » : d’où il venait, ce qu’il signifiait, ce qu’il allait devenir… Parfois avec pertinence, et puis ? Parmi eux, il en est un, géographe, Christophe Guilluy, qui s’est livré à l’exercice, mais en 2014, dans un ouvrage visionnaire, lumineux de lucidité, documenté, simple d’accès. « La France périphérique » est une description analytique chirurgicale de la crise à venir. Sous les coups de boutoirs de la mondialisation, les Français sont coupés en deux familles nouvelles : celles qui habitent les « métropoles » dont l’activité est florissante et celles qui ont été boutées dans les zones « périphériques » où l’activité est en voie de disparition. Les métropoles se sont peuplées de cadres et d’intellectuels qui côtoient les couches populaires immigrées. Les territoires périphériques se sont remplis d’ouvriers et d’employés. Cette répartition, qui opère également dans plusieurs pays d’Europe, a pour effet de transférer les radicalités des banlieues vers ces zones qui abritent les décombres de la classe moyenne et recueillent la précarisation des classes populaires. C’est bien dans ce nouvel « espace périurbain subi » que les gilets jaunes vont faire leur nid, entre chômage et ronds-points, et prendre leur distance avec « le discours dominant » d’une classe politique « hors sol » et d’une « oligarchie triomphante » dont la « doxa » est soumise aux lois du marché. Progressivement, le clivage gauche-droite s’estompe, sous la pression d’une réalité sociale et culturelle de plus en plus inégalitaire et prégnante. Dans ce contexte, « le discours moralisateur des classes supérieures s’avère inopérant » et les propositions des partis de gouvernement sont désertées, au profit de ceux qui se livrent à une dénonciation radicale du « modèle économique et sociétal ». Le populisme ne fait plus honte, il laisse poindre « un affrontement entre les classes dominantes, de droite et de gauche, et les classes populaires » ou, au moins, encourage un abstentionnisme croissant qui, paradoxalement, est « une condition de la survie du système ». Cette France périphérique se trouve par ailleurs privée de mobilité, le « bougisme » imposé par la mondialisation, et plongée dans une « sédentarisation inéluctable », génératrice de « barbarisation, de repli, de refus de l’autre ». Cette mise à l’écart des classes populaires permet aux « classes dominantes de se délester, en douceur et sans contestation majeure, des catégories désormais inutiles au nouveau modèle économique ». Même si les différents « Actes » des gilets jaunes contredisent, temporairement, le diagnostic de l’absence d’une contestation, sur le fond et dans l’ensemble, l’anticipation reste juste, qui prédit qu’à bas-bruit, « une contre-société est en train de naître », dont le point d’ancrage sera le « village » et le « département », « garantie de lien sociaux partagés ». Les décisions qui vont suivre le « Grand Débat » seraient bien inspirées si elles contribuaient à résoudre ces défis…

Patrick Boccard

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