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L’inculture, l’ignorance et le déni, terreau du regain de l’antisémitisme

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© André Lage – Shoah – CC

C’est une actualité aux relents nauséabonds qui conduit à s’émouvoir et à s’indigner du préoccupant niveau d’inculture et d’ignorance d’une large part des citoyens français et européens. Une plongée dans les dernières études françaises et américaines de 2018 sur l’holocauste fait froid dans le dos, et montre que le « ventre est encore fécond d’où peut sortir la bête immonde ».

Une rapide et profonde perte de mémoire

Interroger les Français et les Européens sur l’Holocauste, la Shoah, le génocide des juifs, les place face à un miroir peu flatteur, c’est le moins que l’on puisse dire. Les chiffres parlent d’eux-mêmes, et illustrent l’incroyable rapidité et profondeur de la perte de mémoire des jeunes du pays des Droits de l’Homme et des Lumières.

En effet, la dernière étude menée en 2018 par l’Institut de sondage britannique ComRes Global, sur l’état de l’antisémitisme en Europe, et largement rendue publique par la chaîne de télévision américaine CNN, dresse un tableau sombre de l’enracinement de l’antisémitisme sur le vieux continent. Toute la presse a repris les chiffres accablants du taux de jeunes français, bien supérieur à la moyenne européenne, disant ne pas avoir conscience du génocide juif pendant la Seconde Guerre mondiale.

Ainsi, Ils sont 21 % des 18 à 34 ans à n’avoir jamais entendu parler de la Shoah, soit près d’un quart de la population. Et sur les 7 pays européens étudiés, c’est donc en France, au pays de Voltaire (tiens, tiens !) et de Montesquieu, que la population est la plus nombreuse, 1 français sur 5, à avoir oublié l’extermination de 6 millions de juifs par les nazis. En fait dit l’étude, ils ne savent rien de l’Holocauste, un terme, il est vrai plus utilisé dans les pays anglo-saxons, alors qu’en France on parle surtout de la Shoah (La Catastrophe)… Un micro-trottoir d’une chaîne de télévision renommée recueille même des réactions du type « la Shoah leur évoque bien quelque chose, mais au mot Holocauste ils entendent “low-cost” ». Cela ne s’invente pas !

Cette ignorance, signe d’une inculture, non sans conséquences, ne touche pas que les jeunes, elle concerne 8 % de l’ensemble de la population française qui affirme n’avoir jamais entendu parler de la Shoah. Un phénomène inquiétant, que l’on observe également chez nos voisins européens puisqu’1 européen sur 20 affirme la même chose. Et en Autriche, où est né Adolf Hitler, 12 % des jeunes de 18 à 34 ans disent tout ignorer du génocide juif. Dans ce même pays, ils sont 40 % à affirmer ne savoir « q u’u n p e u » de cette tragédie.

Les américains, pour leur part, ne sont pas vraiment plus brillants : ils sont 10 % d’adultes qui disent ne pas être sûrs « d’avoir jamais entendu parler de l’holocauste ». Comment est-il possible d’en être arrivé là, notamment en France où, selon l’Observatoire de l’Éducation de la Fondation Jean Jaurès, « au cours de sa scolarité, un élève est censé rencontrer trois fois l’histoire du génocide des juifs : en CM2, en troisième et en première ».

Un article du Figaro de décembre 2018 mentionne un sondage IFOP selon lequel 21 % des Français ne connaissent pas non plus la période durant laquelle le génocide des juifs a été perpétré. Ils sont 9 % à estimer qu’il s’est déroulé pendant l’Entre-deux – guerres, 6 % durant la Première Guerre mondiale, 4 % au début du xxe siècle, avant la Première Guerre mondiale et 2 % au cours de la Guerre froide. Parmi les sondés de moins de 35 ans, ils sont 30 % qui ignorent quand a eu lieu la Shoah.

Ignorance et négationnisme : mêmes ravages

À cette ignorance s’ajoute le relativisme, voire le déni pouvant aller jusqu’au négationnisme.Toujours selon le même article et la même étude, pour 18 % des français, la Shoah est « un drame parmi d’autres de cette guerre ». Le plus inquiétant pour l’avenir est que ce sont surtout les 18-24 ans et les 35-64 ans qui pensent ainsi. En termes d’appartenance politique, il est intéressant de constater que parmi ceux qui pensent que c’est « un simple drame », 34 % semblent proches du parti « Debout La France » (de Nicolas Dupont-Aignan), 23 % du « Rassemblement National » (de Marine Le Pen), 17 % du « Modem » (de François Bayrou).

Au total, si 77 % des Français estiment qu’il s’agit d’un « crime monstrueux », 2 % pensent que c’est « une exagération », qu’il y a eu « moins de morts qu’on le dit » et 1 % considère que la Shoah est une « invention ».

« On peut être tué uniquement parce qu’on est juif »

En fin d’année 2018, le Premier ministre Édouard Philippe déclarait que les violences anti-juifs en France étaient en très forte hausse. Ainsi, sur les 9 premiers mois, les actes antisémites avaient augmenté de plus de 69 %, alors qu’ils avaient baissé régulièrement depuis ces dernières années. « Nous sommes très loin d’en avoir fini avec l’antisémitisme… chaque agression perpétrée contre un de nos concitoyens parce qu’il est juif, résonne comme un nouveau bris de cristal » avait-il déclaré. Il rappelait ainsi les actes nazis de la Nuit de cristal du 9 au 10 novembre 1938, au cours de laquelle plus de 300 synagogues avaient été détruites et plus de 30 000 juifs déportés dans les camps de concentration.Pour le sondage IFOP mentionné, la majorité des Français (53 %) estime en effet que les juifs sont en insécurité en France. Pour Le Président du Conseil Représentatif des Institutions juives de France (CRIF) « les gens prennent conscience qu’en 2018, on peut être tué uniquement parce qu’on est juif ».

Un tel niveau d’ignorance et d’inculture ouvre donc la voie à une progression inégalée de l’antisémitisme. On observe que désormais il se diffuse au-delà d’un ensemble politique et social où il était jusqu’ici confiné. Il se retrouva dans toute la société. L’antisémitisme se retrouve donc aujourd’hui à gauche comme à droite, et il peut être ouvert ou insidieux, politique ou personnel, violent ou subtil… Pour l’avocat Arno Klarsfeld, fils du célèbre couple de militants qui a œuvré partout dans le monde pour la recherche des criminels nazis et le rétablissement de la vérité, il s’agit d’un antisémitisme d’une extrême-droite dure, comme d’une extrême-gauche qui « souffle sur les braises de l’antisionisme qui est à peu près la même chose que l’antisémitisme ».

Des stéréotypes qui ont la vie dure

En Europe, près de 75 ans seulement après la fin de la 2e Guerre mondiale, les stéréotypes les plus éculés au sujet des juifs sont encore incrustés dans les esprits. Là aussi, les chiffres sont surprenants. Selon l’étude mentionnée, menée dans 7 pays d’Europe, 1/4 des européens estime que les juifs ont « trop d’influence dans les affaires et la finance » et qu’ils pèsent également dans les guerres et les conflits et, pour 20 %, cette influence s’exercerait aussi sur les médias et la politique. Les chiffres particuliers à certains pays provoquent le vertige. C’est le cas de la Hongrie, mais plus encore ceux de la Pologne dont la communauté juive était, en 1940, la plus importante d’Europe, forte de plus de 3,2 millions de personnes dont 2,8 millions ont été assassinés… aujourd’hui, ils ne sont plus que 6 000 dans un pays qui compte 40 millions d’habitants.

À cet égard, les Européens surestiment très largement le nombre de juifs dans le monde. 1 personne sur 7 pense que les juifs représentent 20 % de la population mondiale. Seulement 7 % savent qu’ils représentent en réalité, moins de 1 % de la population mondiale, soit environ 14 millions de personnes sur un total planétaire de 7,7 milliards d’habitants. Par ailleurs, 1/3 des européens interrogés estime que les juifs utilisent la Shoah à des fins opportunistes.

Une sombre tache au cœur de la France

Certains incitent à tempérer le pessimisme que suscite un tel panorama. Ils tentent de rassurer par le fait que 44 % des européens sont d’accord pour considérer que l’antisémitisme est un problème et que 25 % des français disent connaître un juif, 13 % compter un ami juif et 8 % avoir un juif dans sa famille.Mais il n’en demeure pas moins très préoccupant de voir ressurgir de telles données sur l’antisémitisme. C’est sans doute pourquoi 55 000 français juifs ont quitté la France depuis l’An 2000. Une sombre tache au cœur de la France.

Martine Konorski

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