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En remontant le temps, le compagnonnage d’aujourd’hui à hier

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Réalisation d’une étoile en ardoise par les Compagnons du Devoir au Téléthon 2014 place de la Pucelle à Rouen Copyright Frédéric Bisson CC Flickr

Qu’est-ce que le compagnonnage ?

C’est aujourd’hui encore une voie d’accession à la maîtrise d’un métier manuel à travers l’acquisition de savoirs pratiques et théoriques. C’est une culture ouvrière originale qui se caractérise par « la transmission entre hommes de métier d’un véritable art d’être homme dans son travail », écrit Bernard de Castéra 1 . Le compagnonnage est une démarche initiatique de commencement, de passage et de réalisation où la transformation de la matière s’accompagne d’une transformation humaine. Quels en sont les moments clés ? Régis Raymond, jeune Compagnon Menuisier du Devoir de Liberté me confie que le Tour de France lui a apporté « l’amour du métier, le travail gratuit », l’aspect de cohésion au sein d’une communauté de jeunes itinérants où « tu payes tes repas, tu payes ton loyer ». Le Tour de France l’a extrait d’une vie désorientée, lui a donné une direction à suivre. Dans quelques mois, il s’envolera pour l’Inde où il renforcera l’équipe d’un menuisier français installé vers Mysore 2. Deux générations auparavant, Louis Marguet 3 , Compagnon Charpentier des Devoirs, avait perdu ses parents quand il était très jeune. Il s’était alors engagé dans le métier à l’âge de quatorze ans. C’était pour lui la possibilité de s’ouvrir d’autres horizons et d’accéder au savoir. Selon Louis Marguet, le terme « compagnon » signifie « partage du pain et du savoir ». Ainsi, la voie du compagnon est celle de l’homme complet. Le Tour de France dure de cinq à dix ans. Chaque jeune itinérant reste un an dans une ville où il se perfectionne avec les usages professionnels locaux : Lyon, Grenoble, Toulouse, Agen, Limoges, Nantes, Tours, Paris ou autre… Avant de partir pour une autre ville l’année suivante. Le compagnonnage s’est fortement structuré depuis le XIXème  siècle.
Aujourd’hui, il est présent à travers trois associations. L’Association ouvrière des Compagnons du Devoir du Tour de France est la plus puissante. Elle forme des jeunes à divers métiers manuels. La Fédération Compagnonnique des Métiers du Bâtiment (les Compagnons du Tour de France) est également engagée dans la formation. L’Union Compagnonnique des Compagnons du Tour de France des Devoirs Unis regroupe de nombreux métiers. Il existe environ vingt sociétés compagnonniques.

Quelle est l’origine du compagnonnage ?

L’origine légendaire Claude Chevalier, Compagnon Charpentier des Devoirs, nous raconte l’origine légendaire du compagnonnage et ses trois fondateurs. Le père Soubise, charpentier, symbolise les racines chrétiennes ; maître Jacques, tailleur de pierre, symbolise les racines chevaleresques ; le roi Salomon, le maître d’ouvrage figure les racines bibliques du compagnonnage, associé à l’architecte Hiram, le maître d’œuvre. C’est « une trinité culturelle » poursuit Claude Chevalier. Chacun des archétypes est associé à l’un des rites du compagnonnage. Par exemple, le roi Salomon est associé au devoir de liberté. Le rite est une cérémonie uniquement accessible au compagnon et participe de son initiation qui ne prend de sens qu’à travers ses gestes quotidiens et professionnels. Les rites des sociétés compagnonniques demeurent inaccessibles au profane, à celui qui est extérieur à la société. Christophe Cheutin 4 est Compagnon Menuisier du Devoir. D’après lui, le rituel de certaines sociétés compagnonniques revêt une origine biblique alors que d’autres sociétés empruntent largement aux rites maçonniques, notamment au rite égyptien. Le terme « devoir » désigne « tout le compagnonnage, l’ensemble de son idéal et de ses pratiques », de ses rites écrit Bernard de Castéra. Le devoir « c’est beau comme une prière » pour Frédéric Thibault 5 , Compagnon Tailleur de Pierre des Devoirs Unis. Le devoir relève du domaine du sacré et d’un engagement vis-à-vis de soi-même et des autres. Ce qui compte dans le compagnonnage, selon Frédéric Thibault, c’est la fraternité, la solidarité associées au voyage et à l’itinérance. Tel est le véritable sens de la démarche initiatique.

La source historique

Le site internet « Cayenne itinérante » 6 écrit : « Il y eut probablement des organisations d’ouvriers et d’artisans dès les origines de ces métiers. L’étude comparée des religions et des traditions des différents pays du monde semblent montrer que ces artisans se sont transmis des connaissances plus ou moins secrètes… ». Dans son livre Les étoiles de Compostelle, Henri Vincenot 7 établit un lien entre la tradition gauloise et celtique et celle des « compagnons constructeurs enfants de Maître Jacques ». Les figures sculptées dans des cathédrales comme Vézelay posent question : représentations d’un bestiaire mystique, créatures démoniaques, signes du zodiaque associés aux travaux des saisons sur la voussure extérieure du tympan… Par ailleurs, l’orientation cosmique de Vézelay est déclinée par l’alignement parfait de l’allée centrale de la nef sur la lumière solaire, lors du solstice d’été… Néanmoins, aucune étude scientifique ne semble confirmer l’ascendance gauloise et celtique du compagnonnage… La transmission de savoirs antérieurs aux croisades via l’Égypte ou Jérusalem n’est pas davantage avérée. Les sources écrites manquent, or elles permettent d’attester une pratique ou un fait. Claude Chevalier estime, lui, que « les cathédrales ont construit les compagnons ». L’origine des compagnons est à chercher dans les sociétés « ouvrières hiérarchisées et organisées qui s’en allaient construisant à travers l’Europe ». Par ailleurs, Christophe Cheutin m’expose que des écrits du XIème au XIIème  siècle émanant des monastères établissent des règles similaires à celles des compagnons. Les moines faisaient appel à des « frères convers », des frères ouvriers et bâtisseurs nourris, logés et blanchis. Dominique Naert 8 , Compagnon Maçon et Tailleur de Pierre du Devoir écrit sur son site internet « C’est sans doute dans l’organisation des familiares, de ces ferrons et des métiers qu’il faut chercher la naissance du devoir et des compagnons ; sans doute aussi les cisterciens étaient-ils à l’origine des deux… ». Le premier document écrit attestant l’existence du compagnonnage ne date que du XVème  siècle : c’est « L’ordonnance aux cordonniers de Troyes », de Charles VI en mars 1420. Il y a davantage de documents écrits datant du XVIème  siècle.

Du Moyen-Âge au XIX e  siècle

Le pouvoir de l’ancien régime voyait les compagnons d’un mauvais œil : des serfs qui cherchaient à s’élever, à sortir de leur condition par la maîtrise d’un métier, par le savoir. Le voyage n’était pas bien vu car il était gage de nouveauté dans un monde que les corporations voulaient immuables afin de préserver leur mainmise sur l’embauche. Tous les compagnons étaient « passants », se rendaient là où les menait l’ouvrage, ajoute Christophe Cheutin. La Révolution de 1789 a soulevé un immense espoir parmi les compagnons. Las ! Si en mars 1791 la loi d’Allarde abolit les corporations médiévales, trois mois plus tard la loi Le Chapelier interdit de constituer des associations. C’est pourtant aux XIXème et XXème  siècle que le compagnonnage s’est fortement structuré. Ainsi, les compagnons furent très impliqués dans les mouvements sociaux, m’explique Frédéric Thibault : la Révolution de 1848, la Commune de Paris en 1871 et les grèves de 1936… Cependant, il observe que depuis cinquante ans, le compagnonnage a fortement gommé sa dimension ouvrière. Il est vrai que certains compagnons sont devenus patrons. Qu’en est-il du syndicalisme ? Certains compagnons participèrent aux mouvements syndicaux, d’autres non. Il n’existe pas de lien formel entre le syndicalisme et le compagnonnage tout comme il n’en existe pas entre le compagnonnage et la franc-maçonnerie.

Le compagnonnage et la franc-maçonnerie

Tous mes interlocuteurs compagnons m’ont confirmé qu’il n’existait ni lien institutionnel, ni organique, ni d’échanges officiels entre le compagnonnage et la franc-maçonnerie. Les compagnons sont opératifs : ils agissent sur la matière alors que les francs-maçons sont spéculatifs ; ils agissent sur l’esprit. La différence est évidente aux yeux des compagnons. La franc-maçonnerie n’est aucunement à l’origine du compagnonnage. Pourtant, comme dans toutes les affaires humaines, la réalité est plus complexe qu’il n’y paraît et tous mes interlocuteurs compagnons confirment des échanges informels et des influences réciproques entre compagnons et francs-maçons. On évoque les « loges » au temps des cathédrales pour désigner les locaux de chantier. Selon Régis Guillen, Compagnon Menuisier du Devoir de Liberté, et Claude Chevalier il y a eu des emprunts des deux côtés à des degrés divers. L’histoire qui revient souvent dans les propos des compagnons interviewés est liée à l’origine de la franc-maçonnerie écossaise. Claude Chevalier raconte qu’après la révocation de l’Édit de Nantes en 1685, beaucoup de compagnons français huguenots partirent construire des cathédrales en Écosse au xviii e  siècle. Une vague importante de huguenots s’était déjà établie à Londres vers 1666 après le grand incendie. Cette migration serait en partie à l’origine de la franc-maçonnerie, sachant que préexistaient dans le Royaume-Uni des communautés de maçons opératifs.

Pascal Mora

1. Le compagnonnage, Bernard de Castéra, Éd. PUF, Collection Que sais-je ?, n° 1203, 2003, 127 pages
2. https ://www. bramwoodcraftingstudio.in/
3. Le compagnonnage français, Louis Marguet, Éd. Société des Compagnons Charpentiers des Devoirs, 2019, 1 854 pages
4. Directeur de la Maison de l’Outil et de la Pensée Ouvrière http://mopo3.com/
5. Groupe d’étude et d’échange sur lecompagnonnage https://www.facebook.com/groups/215672565190488/
http://www.art-en-nord.fr/sculpteurs/thibault-frederic/
6. http://www.compagnonnage.fr/index.php/la-cayenne-itinerante
7. Les étoiles de Compostelle, Henri Vincenot, Éd. Gallimard, Collection Folio, 2015, 344 pages
8. http://dominique-naert.fr/les-compagnons/un-devoir-deverium et La légende des compagnons à Troyes, Dominique Naert, Éd. Maison de l’Outil et de la Pensée Ouvrière, 2004, 95 pages

 

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