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Peut-on savoir ce qu’on ne connaît pas ?

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© Pascal Yuan

Ce soir, c’est l’heure des questions. J’ai repris La soirée avec Monsieur Teste de Valéry et le début m’a, encore une fois, interloqué. « La bêtise n’est pas mon fort… » – affirme-t-il tout à trac. Diable ! Il faut avoir une belle idée de soi pour écrire pareille chose. Moi, j’aurais pu le penser, mais l’écrire ! La bêtise, c’est comme l’inculture, il n’y a que les autres qui s’en rendent compte. D’ailleurs, je peux le dire en toute modestie (et pour ce qui est de la modestie, je suis sans rival, c’est connu !), ceux qui me traitent d’imbécile ou de nul, qu’ils se regardent dans la glace, ces abrutis ! Moi, quand je me trompe, et ça m’arrive rarissimement, mon humilité le reconnaît bien volontiers et je dis toujours, avec un sourire qui souligne cette énorme qualité qui est la mienne : « Autant pour moi ! On a toujours quelque chose à apprendre. » Et l’autre crétin me regarde avec un air de sympathie que j’te dis pas… Dieu qu’il est agréable d’être beau, intelligent et modeste !

Et c’est là que m’est venue la question qui tue. La question qui m’a tuer, comme dirait l’autre. Au fond, qu’est-ce que la bêtise ? Avoir un quotient intellectuel de ver de terre ou être ignare, ne savoir ni lire ni écrire et pas même épeler ? D’ailleurs, faut-il savoir pour connaître ? Platon dit l’inverse, qu’on a les connaissances en nous et qu’avec la réminiscence on arrive à tout. Et après, pourra-t-on oublier ce qu’on ignore ? Et que deviennent les illettrés dans la bibliothèque de Babel dont Borges dit à juste titre qu’elle est l’Univers ? Car nous n’avons d’autre choix que d’écrire le livre de notre vie. J’ai bien dit d’écrire. Et en plusieurs tomes. Il y a le tome de l’enfance que d’autres mains écrivent pour nous, du moins en partie. Puis vient le tome de l’école où l’on prétend transformer le monde, suivi du long chapitre « métier(s) » où l’on se rend compte qu’on ne transforme rien du tout, si ce n’est soi-même ; en parallèle, le tome amour et famille qui hésite entre le roman-feuilleton type Nous deux, et la tragi-comédie de boulevard, enfin le tome de la retraite où d’autres mains, comme au début, écriront le mot « fin ». En général les tomes ne sont pas bien épais, et on s’en rend compte quand on se met à les relire, en plus, avec le temps, les pages jaunissent et l’encre s’efface, mais comment fait-on pour écrire tous ces tomes quand on ne sait pas écrire ?

Pour essayer d’y voir plus clair, je suis sorti faire un tour. Rien ne vaut la marche pour réfléchir. Et je tombe sur un instituteur que j’appréciais, mais que j’avais perdu de vue depuis pas mal d’années. Je savais qu’il intervenait en milieu carcéral pour donner des cours aux prisonniers. Après les salutations d’usage et quelques considérations générales, je lui pose ma question sur l’inculture. « Dites-moi, vous qui avez réfléchi à tout ça, à quoi ça sert la culture ? »

« Parmi mes élèves – me répond-il en faisant des guillemets avec l’index et le majeur à propos du mot “élève” –, beaucoup sont analphabètes. Quand ils arrivent en prison, ils s’expriment par onomatopées, par jurons et par gestes ; ils ont peut-être deux ou trois cents mots de vocabulaire… – et devant mon regard interrogateur il précise – … oui, à titre de comparaison, le nouveau dictionnaire de l’Académie française en compte quelque soixante mille et un élèves français de Sixième en connaît environ six mille tandis qu’un adulte cultivé peut en avoir une trentaine de mille à sa disposition, la moitié du dictionnaire, même s’il ne les utilise pas tous… Bref, que voulez-vous faire avec deux ou trois cents mots ? Acheter de quoi manger et vous habiller, et là mis à part “fringues” ils ne savent pas ce qu’est un costume, ils connaissent un peu mieux le vocabulaire de la moto ou de la voiture, les bases les plus grossières de la pornographie, et pas grand-chose de plus… Le reste c’est des jurons, des “ouais”, “con”, “t’as vu”, quelques mots de verlan et c’est à peu près tout. J’ai vu des gars qui ne savaient pas lire les stations de métro sur le plan affiché à l’entrée et qui restaient là, plantés devant, comme si l’image allait parler ! Eh bien, à la fin de l’année, quand ils ont à peu près appris à lire ou du moins à déchiffrer, et qu’ils ont peut-être neuf cents mots de vocabulaire à leur disposition, vous savez, me dit-il ému, ils deviennent poètes ! »

Et, après un silence, il ajoute, la gorge un peu voilée : « La culture, ça sert à ça, Monsieur, à sortir de sa prison. »

Jean-François Maury

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