
« S’il n’y avait pas eu de médecins, il n’y aurait pas eu de malades ! », dit Artaud au milieu de ses glossolalies, ses cris stridents d’ensorcelé magnétique.
Il fut sorti par ses amis Arthur Adamov, Marthe Robert et Jean Paulhan de l’asile de Rodez. D’après ce dernier, il y écrivit ses plus beaux textes. Après l’asile, maintenu aux lisières par Marthe Robert qui craignait qu’il ne crée un scandale préjudiciable à la collecte d’argent qui devait lui permettre de vivre, de survivre, il rôdait autour du théâtre Sarah Bernhardt où s’était réuni pour lui tout ce que la scène comptait alors de profond et d’étincelant. Artaud toujours à la marge, même quand il était le sujet de préoccupation de tous, les Dulin, les Jouvet, les Cuny…
Le Docteur Ferdière fut tenu en échec par un homme debout et indomptable, auquel 58 séances d’électrochocs en dix ans ne suffirent pas à « faire rendre raison ». La raison !
Là est bien l’épisode séminal de la vie d’Artaud. Non qu’il se soit découvert créateur à l’exercice halluciné de ce supplice – il l’était bien avant -, mais la puissance et le caractère démiurgique de ses textes s’en sont ressentis, témoignages de son passage d’une volonté de réformation de l’Art à celle de la recréation de l’Homme.
« Si l’on a fait de moi un bûcher, c’était pour me guérir d’être au monde. C’est un vrai désespéré qui vous parle et qui ne connaît le bonheur d’être au monde que maintenant qu’il a quitté ce monde et qu’il en est absolument séparé. Morts, les autres ne sont pas encore séparés. Ils tournent autour de leur cadavres. Je ne suis pas mort mais je suis séparé(1) ».
Artaud Moi le Mômo le Mu (2), de Murielle Compère- Demarcy – titre étrange qui sonne comme dans une cour d’école. Il reprend en le complétant un titre d’Artaud publié en 1947, Artaud le Mômo, écrit à l’hôpital psychiatrique de Rodez. À Marseille, le mômo est l’idiot sacré, il est aussi l’enfant. Pendant les dernières années de sa vie, Artaud écrivit sur des cahiers d’écolier. 406 en trois ans. Il dictait aussi. De ses secrétaires qui prenaient ses notes : « En dictant, il avait l’épreuve du son ».
Les gens qui l’avaient connu le racontait avec tendresse et ébahissement. « Cet homme difficile et quelquefois imprévisible était très bien élevé. Revenu de la maison des morts, il respectait les formes. Il lisait, en acteur, et n’improvisait pas. Le texte vivait »(3).
Le texte de Murielle Compère-Demarcy vit. Ensemencé des écrits d’Artaud, il plante à son tour un décor sidérant et hébétant. Kaléidoscope de textes chocs, en symbiose totale avec Artaud, de prises de recul intermittentes elles-mêmes toutes en fusion malgré les tentatives d’auto-analyse de Compère-Demarcy, les essais d’affranchissement du vaudou. Tu peux pas.
La termitière des Hommes / déracinés / tournant / à sens /unique !
Ah ce réel / que l’on refuse à se faire / rentrer / dans la cervelle
Moi je me suis fait mettre / obscène / par la réalité / surréelle
Ah je cabotinerai / enfonçant / une croix de fer / rougie / au feu dans le sexe / de l’autre réalité / Je cabotinerai oui / sur son cadavre / de fallacité
Comme Artaud, pas dupe. Artaud a bien connu cette réalité surréelle des camisoles de force et des cachetons pris de force. Rodez est une prison de la Force.
Si Saint-Exupéry redoutait la « termitière future », Murielle Compère-Demarcy pour la faire éclater pèse de tout son poids, de tous ses nerfs (le Pèse-nerfs !) sur la termitière des hommes et craquent alors toutes les consciences /obèses / surchargées / de stupre et de songes / de foutre et de vagin cuit/ et de mensonges
Ça déménage chez les termites, ça dévore chez les hommes.
Artaud bien sûr, mais pas que. Murielle a sa propre pharmacopée, William Burroughs lui en a filé en douce.
Là J’ai pu pâturer takh / broutant l’herbe sauvage / Sur la terre rouge / hennissant tout au-dedans / Comme à la barbe des fous
Plus loin : Mon cerveau / mis en cellule
Souvenez-vous-en / vous-mêmes / possédés / par un envoûtement / érotique noir / vous-même sans conscience / Souvenez-vous-en… Et c’est Orphée-Jean Marais subjugué par sa propre Mort en Maria Casarès-soleil noir.
Vient Mu l’île mythique comme l’île du Mont Analogue de René Daumal. Là est un volcan – Artaud oblige ! – Je vaux un mille-cerveaux / creusant sa colonne d’air / dans la chambre ardente – C’est l’île-volcan aux cent-mille yeux-lumières des Moaïs regardant l’océan noir.
Des saillies des jours de marche du 20ème siècle jaillissent : Le high texte / dévorant / la high tech – pour nous faire prendre conscience que ce monde halluciné et démembré est le nôtre.
Murielle écrit : Orphée le poète noir / avait perdu l’accès des Enfers / Le réel était l’Enfer / Son image, / soufrée / Son rêve, / emprisonné
Murielle a retrouvé le chemin qu’Orphée avait perdu. Notre grand contentement sera pain consacré, eucharistie jubilatoire, et de se tenir au monde notre pénitence.
(1) Les nouvelles révélations d’être, Antonin Artaud – Denoël, 1937
(2) Antonin Artaud Moi le Mômo le Mu, Murielle Compère-Demarcy, éditions Douro – collection La diagonale de l’écrivain, 2026
(3) Gervais Marchal, in La Véritable Histoire d’Artaud le mômo – film de Gérard Mordillat, 1993.



