Les Cahiers de Prison d’Antonio Gramsci

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Les Cahiers de Prison, Antonio Gramsci, Éditions Gallimard-NRF, 552 p., 49,50 €

Antonio Gramsci, philosophe et membre fondateur du Parti Communiste Italien, de 1929 à 1935, a subi pendant plus de 20 ans l’emprisonnement politique par le régime fasciste. («Pour vingt ans, nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner », déclarera le 4 juin 1928 le procureur fasciste). C’est donc en prison, pour résister par l’écriture et la pensée que Gramsci écrira les célèbres Cahiers de prison (Quaderni del carcere) qui constituent un recueil des textes et de notes fragmentaires et discontinues : «…Je voudrais, suivant un plan préétabli, m’occuper intensément et systématiquement de quelque sujet qui m’absorberait et polariserait ma vie intérieure », écrivait Gramsci dès 1927.

Il se lance dans l’écriture de son 1er cahier en 1929. Son œuvre traduite en français permet d’appréhender la pensée gramscienne dans « toutes ses hésitations, ses détours et ses va-et-vient ». Pour faciliter la lecture de cette somme, les Cahiers ont été organisés par thèmes à travers 6 volumes publiés entre 1948 et 1951, qui illustrent les axes qui structurent la pensée de l’auteur : Le matérialisme historique et la philosophie de Benedetto Croce ; Les intellectuels et l’organisation de la culture ; Le Risorgimento ; Notes sur Machiavel, sur la politique et sur l’État moderne ; Littérature et vie nationale ; Passé et présent. Parmi les pages les plus célèbres, on retient celles du Matérialisme historique et la philosophie de Croce, des Intellectuels et l’organisation de la culture et les Notes sur Machiavel. En Italie, Les Cahiers de prison ont reçu un écho national, aussi bien sur le plan culturel que politique. Pour l’opinion publique opposée au fascisme, Gramsci emprisonné était devenu un héros ; la rue se mobilisa pour sa libération ainsi que la presse de gauche et jusqu’à Moscou !

Après la guerre beaucoup d’intellectuels du Parti Communiste Italien (PCI) se rapprochèrent du prolétariat et ont permis aux idées de participation civile de Gramsci de pénétrer jusque dans la société. À ce moment, le PCI a été l’un des partis communistes les plus forts. Le souhait de Gramsci semblait se réaliser alors jusque dans l’Italie républicaine. Et pourtant avec la crise du PCI des années 70 jusqu’à sa dissolution dans les années 90 et le compromis historique, Les Cahiers de prison tombent dans une sorte d’oubli en Italie ; dans le même temps cette œuvre commence à faire le tour du monde (Amérique latine, Chine, Inde, Grande Bretagne, États-Unis). Aux États-Unis on redécouvre même Gramsci l’intellectuel et philosophe, plutôt que le « militant ». Dans les années 90, l’International Gramsci Society voit le jour et représente avec l’Institut Gramsci la plus importante institution culturelle pour la promotion des études gramsciennes. À lire pour les courageux.

Martine Konorski

Des jours d’une stupéfiante clarté

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Des jours d’une stupéfiante clarté, Aharon Appelfeld, Éditions de l’Olivier, 2018, 267 p., 20,50 €

Alors que le grand écrivain Aharon Appelfeld vient de disparaître, les éditions de l’Olivier, qui publient toute son œuvre, viennent de publier, à titre posthume, Des Jours d’une stupéfiante clarté, dans une traduction de Valerie Zenatti. Depuis la parution en 2004, d’Histoire d’une vie (prix Médicis étranger), c’est une quarantaine de livres que le discret petit homme à la casquette a publié, avant de s’éteindre.

Avec cette dernière parution, l’auteur, que son ami Philip Roth comparait à Franz Kafka et à Bruno Schultz, signe un magnifique et prodigieux récit, celui d’une résurrection, comme il est écrit en 4e de couverture. Une fois encore c’est dans l’univers de l’errance sur les routes que nous plongera Appelfeld. Celle du voyage particulier de Théo Kornfeld, 20 ans, lorsqu’il quitte le camp de concentration abandonné par ses gardiens, à l‘approche des Russes. Théo se lance alors sur les chemins de l’Europe centrale, avec pour seul but de retrouver la maison familiale. Son errance rencontrera celle de nombreux autres déportés, blessés et détruits au plus profond d’eux-mêmes, autant de rappels du génocide, de l’horreur absolue à laquelle ils ont survécu.

Autant de rencontres qui font ressurgir chez le jeune homme des figures du passé et notamment celle de sa mère adorée, l’originale, Yetti envoûtée par les monastères et la musique, et qui lui disait : « des ailes mon chéri, il nous faut des ailes. Sinon nous piétinons comme des poules. Seul Bach peut nous élever », celle de Martin aussi, son père libraire passionné, qu’il va redécouvrir grâce à ce qu’il apprendra de lui par Madeleine ; une rencontre incongrue. Théo nourrira Madeleine avec de la bouillie de gruau pour lui redonner quelques forces et la transportera dans une brouette pendant des kilomètres, pour trouver un médecin et la sauver.

Rien à ajouter à ce qui est écrit pour présenter ce livre bouleversant : « chaque rencontre suscite en Théo d’innombrables questions. Comment vivre après la catastrophe ? Comment concilier passé et présent, solitude et solidarité ? Comment retrouver sa part d’humanité ? » « … Et malgré la mort cruelle qui a voulu nous arracher nos parents et nos grands-parents, nous continuerons de vivre avec eux. Nous avons abattu la séparation entre la vie et la mort. Tous ceux qui nous sont chers seront avec nous en ce monde et dans le monde à venir »…  À lire de toute urgence.

Martine Konorski

Le Paris de Cendrars

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Le Paris de Cendrars, Olivier Renault, Éditions Alexandrines, collection le Paris des écrivains, 2017, 125 p., 9,90 €

Ce dernier enfant de la collection Le Paris des écrivains respecte la matrice qui a permis la naissance de 25 ouvrages donnant à découvrir la topographie de la capitale vue et vécue par les plus grandes plumes françaises, de Sagan à Dumas, en passant par Modiano et Stendhal. L’auteur, Olivier Renault, distingué libraire passionné d’art et de littérature, promène le lecteur dans le Paris de Blaise Cendrars.

Grand voyageur, Cendrars a nourri nombre de ses poèmes des recoins et des émois que la ville lui a procuré et pour laquelle il a eu un attachement profond. La précision des différentes étapes qui ponctuent cette déambulation révèle une connaissance – et sans doute une recherche – fouillée des domiciliations et des pérégrinations du poète. D’abord celles du modeste écrivain Freddy Sauser, sans le sou, logeant à la fortune du pot, puis celles du poète Blaise Cendrars, se baladant au sein de « la petite constellation des poètes critiques d’art », au milieu des fans qui comme lui adoraient le jazz et se retrouvaient au « Bœuf sur le Toit », discutant avec Pierre Lazareff à la terrasse de « Chez Francis » ou se promenant avec son ami Fernand Léger place Clichy.

La promenade s’achève sur la douloureuse fin de Blaise Cendrars, dont les cendres quitteront ce Paris si inspirant pour reposer à Tremblay sur Mauldre, à côté de la « maison des champs » de Raymone qu’il avait épousée quelque temps avant sa mort.

Patrick Boccard

Hommage à Jean-Marie Berthier et à Clément Rosset

Jean-Marie Berthier que nous avons eu la joie d’éditer au Nouvel Athanor (1) est un poète français né le 25 juin 1940 et mort le 8 août 2017, d’un accident d’automobile, en Tarentaise. Clément Rosset, lui, est un philosophe également français, né le 12 octobre 1939 à Carteret dans la Manche, et décédé le 27 mars 2018 à Paris. La vision de Rosset est « tragique » dans un sens donné par Nietzsche à cet adjectif. « Être heureux, c’est être heureux malgré tout »…

Jean-Marie Berthier, d’abord chrétien habité d’espérance, a accompli toute sa vie une quête spirituelle ininterrompue, et avoua souvent « continuer malgré tout ». De même le philosophe Clément Rosset savait que le pessimisme l’emporte toujours, que le pire « est la seule chose certaine », et que l’intuition même de l’absurde chère à Schopenhauer rend toute philosophie tragique (c’est d’ailleurs le titre de son premier essai paru au P.U.F, Presses Universitaire de France, en 1960 déjà).

Berthier est le complément de Rosset

L’écriture et la pensée désabusées de Jean-Marie Berthier bénéficient d’une grande maîtrise. On devine vite comme il a pu passer d’un christianisme reconnaissant à une appréhension à la Sartre de l’Absurde, un peu comme le philosophe Clément Rosset d’une éthique influencée par Spinoza et Gilles Deleuze, et même Henri Bergson, à la fine pointe de l’intuition d’un Jacques Lacan.

On peut presque avancer que la poésie de Jean-Marie Berthier fait écho subtilement avec la logique du pire (2) de Rosset, laquelle participe d’une ontologie du Réel. Foucault, Deleuze, Blanchot et même Bataille, avec Rosset, font partie intégrante des philosophes français des années 1970. On ne saurait être étonné de constater que la génération de Berthier est celle de Rosset. Parfois, et c’est assez rare pour être signalé ici, poète et philosophe se répondent avec les mots du jour et de la nuit. Ils deviennent « prétexte de la nuit noire » et portent alors « tous les soleils à l’épaule » ainsi que le chante le poète.

Jean-Luc Maxence

(1). Jean-Marie Berthier, Portrait, bibliographie, anthologie (Éditions
Le Nouvel Athanor, coll. « Poètes trop effacés », 2011, 113 p., 15 €)
(2). Clément Rosset, Loin de moi : étude sur l’identité (Éditions de Minuit, 2001).

 

Norman Ohler, L’extase totale : le IIIe Reich, les Allemands et la Drogue

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Voici un ouvrage des plus surprenants. Après d’intensives recherches dans les archives du régime nazi d’où il extrait de nombreux documents inédits, l’auteur Norman Ohler nous fait redécouvrir une des plus noires périodes de l’histoire contemporaine à travers un prisme nouveau, celui d’une intoxication en masse de la population allemande, de son armée, de ses élites, à coups de drogues légales et illégales.

Saviez-vous que le Blitzkrieg de 1940 en France fut gagné par des allemands ultra-dopés à la métamphétamine ? Cette métamphétamine produite et diffusée par un laboratoire allemand encore actif aujourd’hui ? Saviez-vous qu’Hitler prenait quotidiennement des doses de morphine, de cocaïne et d’amphétamines ? Que Goering était morphinomane, et Rommel sous crystal meth ? C’est ici l’histoire d’une toxicomanie généralisée aux conséquences mondiales catastrophiques, qui ouvre de nouveaux horizons à la recherche historique sur cette période pourtant si souvent étudiée. Un ouvrage stupéfiant !

Norman Ohler – L’Extase Totale : le IIIe Reich, les Allemands et la Drogue – Edition La Découverte, Septembre 2016 – ISBN 9782707190727