
Suite à Silence aux pauvres !
L’écrivain frondeur Henri Guillemin ( cf. Silence aux pauvres dans le dossier supra) a conforté sans le vouloir les chercheurs du moment en France qui tentaient de décrire les “sans voix” contemporaines.
La pauvreté sous le regard des sciences sociales
En effet, économistes, sociologues, psychologues dirigent alors leurs regards vers ceux qu’on ne sait plus vraiment nommer. S’agit-il d’exclus, d’assistés, de démunis, du quart-monde ? bref tous ceux et celles qui remplacent désormais les gueux ignorants, les gens de rien, la canaille, repérés par Lamenais dès 1848, et peuplant la cohorte des indigents ou miséreux…
Ainsi le sociologue Robert Castel aborde la pauvreté à partir de la notion de désaffiliation, et Serge Paugam l’aborde par la notion de précarité et les liens sociaux.

En 1993, avec une équipe de 23 sociologues, Pierre Bourdieu lance une enquête collective pour écouter les formes contemporaines de la « misère » sociale : tous ceux qui sont liés à la pauvreté matérielle, ou vivant une misère de position subalterne, obscure, parce que collectivement occultée.
Le résultat imposant sera La misère du monde un livre de 1000 pages unique en son genre, succès de librairie, une bible pour certains travailleurs sociaux, et pour d’autres une sociologie de la misère au risque de refléter la misère de la sociologie… !
Toutefois il est évident que l’aventure de La Misère du Monde résonne puissamment à l’ombre tutélaire des “misérables” de Victor Hugo et de son incipit : “Tant qu’il y aura sur terre ignorance et misère…”
La pauvreté sous les regards populaires
Les études montrent l’évolution des Français vis-à-vis des pauvres ([1]): avant la crise de 2008, une majorité des personnes interrogées estimaient à 66 % que celles vivant dans la pauvreté « n’ont pas eu de chance », la minorité estimant qu’elles « n’ont pas fait d’effort ».
Après la crise de 2008 l’opinion publique se “durcit”, sa compassion s’amenuise, et les pauvres sont plus souvent vus comme des “assistés”.
« Salauds de pauvres ! » On se souvient de la formule popularisée par Coluche, fondateur des Restos du cœur, dénonçant la suspicion qui pèse sur la fraction la plus fragile de la société. Cette défiance a persisté, a franchi le 20ème siècle, et cible désormais les pauvres perçus comme des “assistés”.
Pauvreté segmentée, solitude, insécurité sociale
Dans ce contexte alourdi socialement, des chercheurs ont continué à poser une question décisive : comment mesurer la pauvreté ?
Leurs travaux, en France comme dans les pays européens, se sont d’abord concentrés sur une approche monétaire, cherchant à repérer des seuils de pauvreté chiffrés afin de comparer le niveau de vie d’un ménage, par exemple, avec celui de l’ensemble de la population.
Aujourd’hui un seuil fixé à 60 % du niveau de vie médian, appelé “taux de risque de pauvreté” est largement admis, et pratiqué par l’Insee([2]).
Robert Castel et bien d’autres chercheurs ont poursuivi leurs travaux, constatant l’utilité de seuils de pauvreté ; toutefois avec une apparence d’objectivité ceux-ci aplatissent les origines sociales, gomment les trajectoires de pauvretés, les situations de décrochages des jeunes précaires ou des cas dits “sociaux”. Ces chercheurs ont alors préconisé une approche élargie pour mesurer la pauvreté subjective, la pauvreté ressentie des ménages se déclarant pauvres. Des ménages qui se pensent souvent en insécurité sociale durable, sans perspective : suis-pauvre ou ai-je peur d’être pauvre en bénéficiant de mon minima social ? Confrontés à l’insécurité des fins de mois (dépenses contraintes, imprévues, reste à charge), la peur du basculement les saisit, et en cas de mal-logement, de tomber dans la “débine” ou l’assistanat ?
D’où la recherche actuelle de seuils alternatifs et des indicateurs agrégés de pauvreté qui deviennent indispensables pour repérer les seuils de rupture à l’œuvre sur le terrain…
Pauvretés à l’écart : zones sensibles, quartiers prioritaires
Depuis l’année 2024, 1500 quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV) ont été définis avec l’Insee comme “des concentrations urbaines de pauvreté”. L’intervention des pouvoirs publics concerne environ 5,5 millions d’habitants([3]), dans des zones où plus de la moitié des habitants vivent avec de bas revenus (moins de 60% du salaire médian). Le principal critère du découpage des quartiers est en effet basé sur le seuil monétaire de l’Insee ; critère dont les limites sont critiquées, mais complété par la volonté de prendre en compte le nombre de familles monoparentales et la part des 16-25 ans non scolarisés et sans emploi lorsque leur impact est localement avéré([4]).
Après 40 années de la politique de la ville, ces quartiers sont qualifiés de “difficiles”, avec une proportion élevée de logements sociaux et de copropriétés dégradées. Dans le langage médiatique ils correspondent aux quartiers et banlieues populaires où l’on observe d’importants taux de chômage, de décrochages scolaires et les difficultés d’accès aux services et soins (crèches, médecins…).
Dans ce contexte, la concentration de nombreuses personnes en situation de fragilité ou de pauvreté fait échec à la politique de mixité sociale, toujours invoquée mais régulièrement démentie sur le terrain où on observe que : « ceux qui s’en sortent fuient les quartiers, et sont remplacés par des gens plus pauvres » ([5]).
Événements de juin 2023
Depuis juin 2023 les événements consécutifs à la mort de Nahel à Nanterre sont fortement questionnés et commentés. La cartographie des incidents a été très discutée et confirme l’importance des quartiers classés quartiers prioritaires de la ville dans la géographie des émeutes de 2023. La région parisienne particulièrement touchée est surreprésentée (39 % des sinistres, 40 % du total des interpellations à l’échelle nationale).
Par ailleurs le nombre de communes touchées en France par les émeutes de 2023 par rapport à celles de 2005 présente une nouveauté majeure : il est multiplié par dix pour les moins de 10 000 habitants (6 en 2005, 59 en 2023) et multiplié par 2,8 pour les communes de moins de 20 000 habitants.
Dans ce contexte à nouveau exceptionnel, sommes-nous en présence de poches de pauvreté rémanentes ? de foyers d’irruption ? de moteur à explosions ?
[1]Étude comparée du CREDOC 2008 , + Étude DREES Ministère de la Santé 2013
[2] En 2023, le seuil de pauvreté relative mensuel à 60% était de 1 288 euros pour une personne seule (2 705 euros pour un couple avec deux enfants de moins de 14 ans).
[3] https://sig.ville.gouv.fr/Atlas/GeoPrio2024/fichiers/atlas_qpv_2024.pdf
[4]“26% des jeunes en zone politique de la ville terminent leurs parcours scolaire sans le moindre diplôme, soit deux fois plus que la moyenne de la jeunesse française“. Luc Bronner, Le Miroir, Retour dans les banlieues françaises, p 56, Seuil, 2025.
[5]Extrait de l’audition du Sénat sur les émeutes de juin 2023, Luc Bronner, Le Miroir, Retour dans les banlieues françaises, p 201,Seuil, 2025.



