Moi, Toi, Nous

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©Hamid Janipour

Le selfie apparaît aujourd’hui dans l’imaginaire populaire comme à la fois un plaisir narcissique et un fléau collectif. Hamid Janipour a voulu en faire un objet d’art et de découverte du Moi.

Il a proposé au cours de l’année 2015 à 20 hommes, femmes et enfants de Téhéran qui ne s’étaient jamais livrés à cet exercice, de se prendre en photo, seuls ou accompagnés afin de capturer l’expression de leur individualité non encore dévoyée par l’habitude. Parallèlement il se plaçait en spectateur, les photographiant smartphone ou tablette à la main, occupés à offrir leur visage à l’appareil.

Le résultat est étonnant. Parfois maladroits, toujours authentiques, les visages et les regards se livrent sans filtre, accrochant l’œil du spectateur témoin de la première expérience narcissique de ceux dont l’environnement ne s’y prête finalement pas vraiment. De son côté, le photographe agrandit la perspective, livre ce que le cadre du téléphone soustrait à notre perception : le tableau complet dans lequel l’autoportrait prend place. En multipliant les points de vue, il nous permet de regarder celui qui se regarde.

Le selfie peut être source d’agacement, de ridicule, certains cherchent et trouvent la mort pour le plaisir d’admirer leur propre reflet, mais l’art est capable de tout détourner en expérience artistique. C’est ce que Hamid Janipour réussit à accomplir en nous offrant une autre vision de ce que les smartphones n’ont pas introduit de mieux dans la société.

Vous pouvez retrouvez les vingt diptyques de l’exposition «Selfies Of The Inexperienced» à la galerie L’Aléatoire, 20 rue de Bièvre, Paris 5e, jusqu’au 3 décembre 2016. En partenariat avec la Dena Gallery de Téhéran. 

 

Fanny Durousseau

Trump, un sketch permanent

 

 

 

Trump, un sketch permanent

Nous venons d’assister à l’élection d’un clown, véritable showman, faiseur de punchlines simplistes, comme peut-être jamais l’Amérique n’en avait produit jusqu’aujourd’hui, et en même temps ce pays, véritable superpuissance du spectacle, possède, seul au monde, le chic pour accoucher de ce type d’individu.

On se réveille et on a mal un peu partout, on souffre surtout de l’imbécilité qui peut avoir conduit une partie de l’Amérique profonde à voter pour ce prince de la téléréalité, davantage intéressé par les fesses des femmes que par une politique digne de ce nom.

Mais qui avait-on en face ? Hillary Clinton. Elle ne faisait pas le poids et les sondages se sont complètement plantés. Un(e) autre Clinton à la maison Blanche ? Pas sûr que les américains le souhaitaient. Et pour succéder à Obama, en plus, il fallait quelqu’un de fort, une personnalité (femme ou homme) qui donne envie. Et Hillary n’a pas donné envie. Pas une seconde. Sa campagne, en un mot, s’est avérée désastreuse. Pas l’ombre d’un programme adapté aux besoins des États-Unis d’aujourd’hui, pas l’ombre d’une idée nouvelle, des enquêtes un brin étranges sur son compte, et une stratégie anti-Trump qui aura probablement causé sa perte.

Quitte à choisir un « vieux » ou une « vieille »  pour représenter les démocrates, autant avoir opté pour Bernie Sanders, qui lui au moins défendait des valeurs profondes, quand bien même certains pouvaient être en désaccord. Il est dit aujourd’hui que Bernie l’homme de gauche aurait pu battre Trump. Possible. On ne le saura jamais…

En attendant, le monde devra subir quatre longues années durant (huit ?) un homme dont on craint les dérapages et les couacs, les incidents diplomatiques à venir (voir sa vision de notre pays…) une politique intérieure dure, un recul du droit des femmes, une volonté de non immigration assumée, bref un « white male » non progressiste et guerrier, une sorte de Bush Jr déversé dans le corps d’un Jean-Marie Le Pen, une fusion improbable qui va s’attaquer à tout ce qui ne va pas dans son sens.

Certains sur internet appellent à fuir au Canada, un peu comme si chez nous Marine Le Pen élue nous donnait envie de fuir en Belgique ou en Suisse.

Oui, on a envie de dire : courage, fuyez !

Mais cette élection ne fait-elle pas que confirmer au final la dérive droitière que le monde est en train de subir de plein fouet ? Et nous ne parlons pas d’une droite gaulliste, ou gaullienne comme on voudra, mais d’une droite dure, sévère, punitive, autoritaire, et qu’on peut aller jusqu’à qualifier également de nihiliste, car non ouverte sur le monde, penchant pour la suprématie de l’argent comme seul critère de différenciation.

Nous parlons bien d’une droite du désœuvrement et du spectacle, une droite bleue marine qui n’est pas sans rappeler, par ses valeurs, la montée d’un certain extrémisme qui commence maintenant à dater, et on sait que la mémoire n’est pas le point fort actuel de notre civilisation.

Essayons de conclure par une note positive ce constat accablant et défaitiste : Trump l’a montré pendant sa campagne, c’est un sketch permanent à lui tout seul. Alors certains seront heureux et gagneront mieux leur vie : les caricaturistes et comiques de tout poil n’auront pas à chercher bien loin leur source d’inspiration. Car si l’amertume l’emporte, au quotidien, eux auront de quoi faire. Et pour longtemps.

 

Christophe Diard

Quand le diable sortit de la salle de bain

quand-le-diable-sortit-de-la-salle-de-bainsIl me tardait de trouver un vrai, un bon roman sur la précarité, sans trop de pathos, un roman qui traiterait de notre époque, dans laquelle les moins de trente-cinq ans sont voués à eux-mêmes, un roman qui aurait une portée onirique, je me demandais qui relèverait le défi, qui avait suffisamment lu Ask the dust de John Fante, La Faim de Knut Hamsun et Dans la dèche à Paris et à Londres de George Orwell pour pouvoir nous pondre un récit qui nous entraînerait non seulement dans le réel, en nous racontant une histoire dans laquelle le héros ou l’héroïne subirait les affres du quotidien, du chômage, d’une mentalité non bourgeoise qui serait la sienne, se confronterait sans arrêt aux petites humiliations subies par les pauvres, en permanence parqués dans leur solitude, aux jugements familiaux, mais aussi dans une dimension onirique, j’attendais un roman qui nous sorte de notre quotidien tout en nous y ramenant, j’attendais un roman qui soit véritablement novateur, qui contienne un peu de cette modernité qu’on trouve dans certains films, j’attendais un roman joyeusement bordélique, complètement foutraque, truffé de petites pépites, j’attendais d’être surpris, choqué parfois, ému souvent, de ressentir les imperfections d’un texte comme des éléments disparates d’un visage qui feraient partie d’un tout, et qu’on ne nommerait plus des imperfections mais des aspérités nécessaires pour donner de la couleur aux mots, je me lamentais parce qu’un roman (contemporain) ne m’avait plus séduit depuis la radicalité dégagée par  Histoire de la violence  d’Édouard Louis, et ça fait un bail, alors je me rabattais sur des essais, sur d’autres types de lectures, et puis j’écrivais mes propres textes, évidemment, mais rien ne vaut un bon roman, on s’y plonge, on en ressort un peu changé, la littérature a cet effet-là sur les consciences, elle modifie notre perception, mais en douceur, on revient à un livre longtemps après, et on n’est plus le même, et quand un roman est bon et nous touche, ce qui devient de plus en plus rare, on est à la fois triste et heureux que ça se termine, et c’est ce que Sophie Divry a réussi à faire dans son texte.

Quand le diable sortit de la salle de bain, Sophie Divry, Éditions Noir sur Blanc, collection Notabilia, 18 euros

Sorti en 2015

Christophe Diard

Karim et François

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Haircut - © photo Beth - CC BY 2.0
Haircut – © photo Beth – CC BY 2.0

Karim ! Il a 35 ans ! Bel homme à la coupe de cheveux impeccable ! Coupé ras !

« D’où viens-tu pour avoir une si belle coupe ? » lui demandais-je au cours du repas.

« J’arrive du Sénégal en Casamance, mon coiffeur est très sympa et peu onéreux ! »

« Ah bon ! Combien la coupe ? ».

« 1 € par mois ! ».

Et moi d’être admirative.

Aussitôt mon cerveau se met en route.
N’a-t-on pas dit récemment et à l’étonnement de tous et de chacun que les coupes présidentielles étaient facturées 10 000 € par mois !…Comparaison oblige !
Il est vrai qu’un prof des écoles établi en Casamance n’a pas un budget d’État.
Il est vrai aussi qu’on ne peut demander à notre Président d’aller au Sénégal se faire faire une belle tête ! Quel décalage tout de même entre Karim et François! Un de plus.
Attention, Monsieur le Président, car bientôt, si les décalages se multiplient, votre poste, à l’Élysée, ne tiendra plus qu’à un fil. Pardon! Je voulais dire à un cheveu !…

Par Danny-Marc

Pour ou contre… Éjecter Alain Finkielkraut de la place de la République ?

 

Alain Finkielkraut © Photo : Claude Truong Ngoc / Wikimedia Commons
Alain Finkielkraut © Photo : Claude Truong Ngoc / Wikimedia Commons

« Les faits »

Samedi 16 avril 2016. Le soleil est tombé sur la place de la République envahie, comme tous les jours, par le mouvement Nuit Debout. Et comme depuis le début, c’est la foire  :  des vendeurs de merguez y côtoient des jeunes perdus, bière à la main, venus humer l’air du temps, celui du grand soir à venir, dont ils ignorent à quel lendemain matin il mènera.

Sur cette place, on trouve de tout. Des assemblées générales où chacun parle à son tour, pour s’exprimer sur ce monde injuste ( beaucoup ) et essayer de trouver des solutions pour le faire avancer dans « le bon sens » ( beaucoup moins. )

Des hommes politiques d’extrême gauche, ou de gauche, s’y rendent parfois incognito, par curiosité, ou peut-être pour recruter des jeunes révoltés dans leur écurie ( bon courage. )

Et puis, ce samedi, l’incident survient. Alain Finkielkraut surgit, comme sorti de l’ombre. Mais que vient-il faire là, à s’aventurer géographiquement et idéologiquement si loin de chez lui ? Dans cette jungle hostile ? Très vite, l’ « intrus » est repéré. L’histoire ne dit pas si les caméras qui s’agglutinent autour de lui étaient prévues dés le départ, ou si « Finkie » est venu de lui-même, courageusement, se confronter à la foule.

« Pour »

On s’en doute, la première réaction, filmée et devenue virale sur internet et les réseaux sociaux, est le rejet. À peine reconnu, le philosophe colérique est pris à partie par ce qu’il appellerait « une horde », qui lui intime, avec plus ou moins de courtoisie ( plutôt moins que plus ) de « se casser ». On peut légitimement s’interroger : Alain Finkielkraut a-t-il sa place un samedi soir place de la République, dans le mouvement Nuit Debout, lui le chantre de la décadence des jeunes, lui l’hérétique aux causes soutenues par les moins de trente ans, lui qui passe son temps à longueur de plateau de télévision à critiquer tout à la fois la paresse de la jeunesse, et le manque cruel d’instruction qui leur est donnée, lui qui pense que les jeunes ne cherchent jamais à compenser ce manque par eux-mêmes ?

À quoi s’attend-il, en débarquant ainsi ? À être reçu avec des Ferrero Rocher, à se voir offrir des merguez ? Lui, l’homme qui ne propose justement pas plus de solution pour l’avenir que ledit mouvement Nuit Debout, vient en plus narguer ces derniers. En tout cas, c’est ainsi que les jeunes l’ont pris. Voyant la figure de cet intellectuel qui pour eux représente tout ce qu’ils détestent, ils n’ont pas pu s’en empêcher. Le « casse-toi pauvre con » a fait fureur. « Finkie » s’en va alors, sagement, enfin pas vraiment… À ces insultes, il répond vivement, pêle-mêle : « Connards !», « Je savais qu’ici je ne trouverais que des dégénérés », ou à la fin, au loin, après avoir courageusement traversé dans les passages cloutés : « Ce sont des coups de casques que vous méritez ! »

Dans ces conditions, on ne peut qu’être pour son départ d’un endroit où il n’était tout simplement pas à sa place, du moment que la violence est absente des débats.

« Contre »

Justement, cette violence, parlons-en. On se souvient, il y a quelques jours, de cette jeune femme qui ne faisait pas partie des manifestations ou du mouvement, et qui se voyait éjecter par un CRS d’un coup de pied que n’aurait pas renié Jean-Claude Van Damme. L’image est horrible, surtout que cette jeune femme ne représentait aucun danger pour les forces de l’ordre.

Chasser Finkielkraut en lui assénant des noms d’oiseaux, n’est-ce pas là reproduire un acte de violence et se comporter comme les CRS, le coup de pied en moins ?

Et la liberté, dans tout cela ? Si « Finkie » a envie de venir voir à quoi ressemble le mouvement Nuit Debout, qu’est-ce qui le lui interdit, au juste ? Pourquoi devrait-il ainsi être chassé comme un malpropre, pourquoi ne pas lui laisser le droit de s’informer un peu sur cette jeunesse qui ne veut pas du monde qu’on lui impose ?

« Pou-tre »

Dans l’Évangile selon Matthieu, 7.3. :  

« Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil ? »

 Une hypothèse nous envahit alors l’esprit : Finkielkraut était-il en fait venu faire la révolution ? Quelle mouche l’a piqué ?

En restant un peu plus, si on l’avait toléré, peut-être aurait-on eu droit à un hapax existentiel dans la tête de notre colérique homérique national. Peut-être aurait-il eu une révélation. Il se serait découvert… Lui-même jeune, lui-même avec un avenir précaire qui lui est assuré, lui-même certain de vivre moins bien que ses parents, peut-être alors aurait-il changé de cap. Plutôt que de prendre systématiquement pour cible les musulmans, peut-être se serait-il intéressé au véritable problème qui gangrène notre société, civilisation du fric, de l’argent roi, de l’accroissement des inégalités. Peut-être serait-il devenu plus humain, plus en paix avec lui-même, moins colérique ? Peut-être… À moins qu’il nous soit également interdit de rêver.

Méfions-nous d’une société où les interdits s’accroissent, et où la liberté diminue. Même celle d’aller et venir dans un lieu public où finalement, la vente de merguez prend parfois le pas sur des constructions politiques positives pourtant souhaitables.

                                                                                                                      Christophe Diard