
Le troisième opus du Grand cycle de la vie ou l’odyssée humaine qu’Alain Marc nous propose est dédié au sexe. Le titre – Les limites de la sexualité, sont enfin repoussées – (n’en doutons pas), est d’une ironie publicitaire et gentiment racoleuse. Alain Marc ne fait pas dans le subliminal, ou alors celui-ci se cache dans la virgule ici étrangement placée. Vu que sans lui, on ne serait pas là pour en parler, il est déjà étrange que le sexe ne vienne qu’en troisième position dans ce travail de longue haleine. Alain Marc doit avoir ses raisons. Nous en avons tous pour en parler ou en éviter l’évocation. Le sexe s’impose de toute façon et ce n’est jamais par hasard.
Les phrases sont jetées presque page par page, en interjections secouantes. Le poème n’est-il pas « à dire et à crier » ?
Tel un : « Houston, we have a problem », le livre commence par :
Problèmes de communi / cation …
Puis, page suivante :
… Pour ces rapports / Que l’on nomme bien à la légère / Physiques ! / …
Lequel, laquelle d’entre nous n’a en effet pas connu de problème de communication avant, pendant ou après l’acte d’amour ? Allez, vous pouvez bien vous l’avouez… Personne ne vous entendra.
Un personnage archétypal apparait plus loin, la jeune Fille Prude. La place des majuscules est fidèle à l’imprimé.
… La jeune Fille Prude / marche dans la Rue / piétonne / en reFermant d’un geste prompt / la Fente / de sa Jupe…
Jeu de mots, jeu de vue, je devine.
… les jeunes filles / attendent toutes / qu’on les viole / du regard ! / …
Pas masculiniste pour deux sous, Alain Marc – on l’aura compris – n’abuse pas non plus de féminisme ou même de pudeur. S’il est un lecteur de Judith Butler, il le garde pour lui ; s’il voue un culte à Simone de Beauvoir, c’est dans le secret de son boudoir. Licence poétique assumée, il appelle un chat un chat et la masturbation est convoquée pour des jeux de miroirs en abîme accentués par la scansion si particulière de son écriture.
… Événements / en Se / cret / Les Stores / sont Baissés / la Vraie Vie / peut commen / cer / MASTURBATION / en silence / Le Miroir/ Amplifie / la Vi / sion
Tout n’est pas sexe toutefois ; sur une page : … Sa mémoire / inscrite en elle / ainsi bordée d’éclats / …
… Faire l’Amour / POUR TOUJOURS / Et ressentir / L’OUBLI / …
Des fulgurances encore : … Célébrer des Messes Noires / sur des Ventres BLANCS / …
Noires ou blanches, ce sont bien des messes qui s’égrènent, chapelet de phrases en gouttelettres. Les grands anciens sont convoqués comme Alain Marc nous les rappelle : Bataille, Artaud, Joyce Mansour, entre autres inspirateurs.
Enfin sur les quatre dernières pages, l’auteur réalise sa propre archéologie du texte : écriture, enregistrements, réécriture, dates, lieux, personnes impliquées, spectacles donnés sont retracés en une articulation thématique. Archiviste-paléographe de son œuvre, Alain Marc décline les étapes de son labeur avec une manie du détail confinant au scrupule d’actes de recherche. Il transforme systématiquement en texte énumératif le travail de conception et de révision du livre et de ses avatars théâtraux et sonores.
Obsession de la transmission de ses écrits, souci de sa propre postérité ou encore tentative de résolution d’une aporie, celle de l’écriture elle-même ? En revenant à l’étrange titre du livre, la réponse serait-elle dans le mot de limite et non dans celui de sexualité ?
Que veut dire l’auteur, que désire-t-il ?


