
Il n’y a plus rien à attendre du roman. Et ce ne sera qu’en avançant vers des textes qui s’éloignent du roman que l’on saura éviter la punition narrative et le tricot. Oui il y a bien un début d’histoire dans L’Épitaphe. Elle tient sur un confetti gonflé au curare. Un homme, misanthrope et orgueilleux, scintillant, calciné par la conscience et engrossé par la littérature (la poésie et le romantisme noir), peut-il ne pas interrompre sa vie ? Y penser en continu. Se triturant le non-sens et la mort – disparaissant dessous – avec son désir de maîtrise affirmée et absolue. L’auteur me vole mon histoire, mon œuvre cachée, je suis spolié. Ou est-ce la vie de tout homme doté de conscience ?
Le rire de Cioran frémit ou il se glace. Rigaut, Ronet, Le Feu follet, l’opium de Jacques Vaché, la chute des étages de Francesca Woodman, l’homme du sous-sol, … Prévoyez trois cents mètres de références, toute la littérature des suicidés, de la cruauté, et des fous de conscience de notre panoplie littéraire de survie, tout cela et l’urgence aussi traversent le texte de Felix Macherez.
A-t-on nécessité vitale, d’autre chose que d’une pensée ? Tabassés par les effondrements spirituels qui avalent l’époque.
Retour à nos lectures fondatrices, en réécriture, sur les pages de l’auteur. Voyez un peu. « La supériorité : voilà la solitude ultime. Aucune n’est plus profonde que celle de l’homme qui s’installe lui-même dans les hauteurs de l’esprit, et ne consent à redescendre parmi les vivants que pour leur cracher au visage ».
Traumatisé par le 4.48 Psychose de Sarah Kane, et ayant écrit jusqu’à l’obsession des textes et des livres clins d’œil à cette œuvre, la préoccupation du suicide est bien la mienne. Dans L’épitaphe (et partout ailleurs !), on ne sera jamais tant vivant que dans les préparatifs euphorisants, jubilatoires de sa propre mort (chercher une épitaphe : une joie pure).
La vivre, la jubilation et stimulation intellectuelle en proximité du Cid, c’est bien ce que propose le texte. Cet instant, l’imminence de se donner la mort, est le seul commencement possible. Merci Felix Macherez, voilà un livre que je n’ai plus besoin d’écrire. Elle nous contamine bien (et nous précise) la substance du Cid en notre couenne de lecteur habituellement si blasé et rompu à la patience (du roman (le poison pour les masses) et de la petite histoire à la papa).
Ô comme il serait cruel et d’une méchanceté très sale (et coupante) que l’on récompense l’auteur de ce texte par un prix dit littéraire (un assassinat). Ce texte – qui crie sur chaque page sa dévotion incandescente à la littérature et à la pensée, à la préservation du pire ou son envers – aurait été culte si on ne le trouvait pas chez Gallimard / L’arpenteur, et s’il circulait sous le manteau dans la poche amidonnée (ou crevée) des parias et des rebuts, titubant d’alcool et de substances. Des âmes radicales, détruites et vaincues dans une fuite démente. Des vies menées trop loin, qui détiennent tous les suicides renoncés de la Terre, les haines les plus tenaces.
Christophe Esnault


