
Si le surréalisme fut flingué par Artaud, c’est parce que trop souvent, ses acteurs les plus en vue auront été ou auront tenté d’être manipulateurs. Tous néanmoins n’auront pas suivi Breton, dédaignant ses bulles fulminantes : Caillois, Delteil entre autres sans parler des héros du Grand Jeu. Certains auront tout avalé ou se seront fondus dedans. Le livre de Murielle Compère-Demarcy nous éclaire sur une polémique de haut vol entre géants de notre littérature.
Éric Desordre
Grotesques simulacres
− Mascarade du cadre
Surréalistes
− Qui
sont les marionnettistes ?
Où doit se faire la Révolution ?
Les Poètes y ont-ils leur place ?
” Que le Surréalisme s’accorde avec la Révolution ou que la Révolution doive se faire en dehors et au-dessus de l’aventure surréaliste, on se demande ce que cela peut bien faire au monde quand on pense au peu d’influence que les surréalistes sont parvenus à gagner sur les mœurs et les idées de ce temps “, note Artaud dans les années 1925 dans Á la grande nuit ou le bluff surréaliste… Artaud qui se demande si le Surréalisme n’a pas signé sa mort le jour où Breton et ses adeptes se sont ralliés au communisme… En cherchant dans le domaine des faits l’aboutissement de leur créativité poétique, les surréalistes se voient ici reprochés d’avoir déplacé l’objet de leur action in media res : extra cerebrum in fine.
L’activité optimale de l’Imagination éminemment à l’œuvre dans le Surréalisme pouvait-elle rejoindre l’activisme politique ? La métamorphose des conditions intérieures de l’âme recherchée par Artaud pouvait-elle/pourrait-elle seulement s’opérer dans le champ socio-politique ? Comment l’absolu du point de vue duquel Artaud se plaçait aurait-il pu changer la conjoncture ou modifier quoi que ce soit dans le statut et le mode de vie d’une classe sociale ?
Notons une pensée davantage périphérique : lorsque Artaud parle de l’activité des Surréalistes toute farcie de haines misérables et de velléités sans lendemains, n’exprime-t-il pas une vérité inhérente au micro-cosmos poétique en particulier, à la vie en société en général façonnée par les ambitions et les intérêts personnels, modelée par les rivalités, modulée par l’envie, la jalousie, etc. − tous ces couacs velléitaires qui pourrissent et empêchent une révolution sociétale véritable de se faire, avec le courage du renoncement provisoire à un confort relatif et avec la solidarité collective nécessaire pour construire et conduire des lendemains sérieusement joyeux ? Brailler dans le néant, appeler bruyamment à l’insurrection, avec ostentation, assis dans son confort sans jamais vouloir en sortir ne serait-ce que le temps d’une sérieuse révolution − constitue une imposture. Râler, pérorer dans le vide en tirant la couverture à soi n’est pas moins stérile. Et nous le savons, qui dit imposture, dit posture.
Concernant les créateurs, l’action collective peut-elle réellement les concerner ? Concernant Artaud comment ne pas entendre… que, vraiment, NON…
© Murielle COMPÈRE-DEMARCY (MCDem.)
Extr. Antonin ARTAUD Moi le Mômo le Mu, [p.52-54], Murielle COMPÈRE-DEMARCY, éd. Douro, coll. “La Diagonale de l’écrivain” dirigée par Alain Marc. Illustr. Jacques Cauda.
Parution : mars 2026.

Le précédent livre de Murielle Compère-Demarcy sur Artaud est paru 2019 chez Z4 éditions.



