
(Episode précédent) – Début 1966, le centre de gravité des Rolling Stones a changé. C’est désormais Mick et Keith, avec leurs compositions à succès, qui dirigent le groupe. Ce n’est plus Brian Jones comme au début. Celui-ci s’est déplacé vers la périphérie et utilise la grande facilité qu’il a toujours eue à apprendre de nouveaux instruments pour ajouter des couleurs sonores inédites aux chansons (sitar, marimbas, dulcimer, orgue).
Keith et lui avaient élaboré dès le début des Stones un système à deux guitares complémentaires qui en faisait un groupe unique. En s’adonnant à des instruments inhabituels, Brian va écrire ses lettres de noblesse et sera grandement salué pour cette innovation. Le danger, toutefois, est qu’il abandonne sa place incontestée de guitariste pour se consacrer à des habillages, des arrangements.
Pour l’instant, ce n’est pas un problème, au contraire, car c’est exactement ce dont l’album à venir a besoin. Mais il est en train de glisser subrepticement du rôle de membre à part entière vers celui de musicien additionnel. La conséquence est que Keith joue la grande majorité des parties de guitare sur le disque.
L’album Aftermath
A l’époque où il est sorti (1966), cet album a été immédiatement considéré non seulement comme le meilleur des Rolling Stones mais également le plus grand album qui ait jamais été fait. Il faut dire qu’il est incroyablement novateur. Tout en gardant leurs racines blues dans la sonorité et les paroles, les Stones explorent beaucoup d’univers musicaux différents. Parmi toutes les chansons de l’album, aucune ne ressemble à une autre. Le disque, malgré tout, est une entité cohérente et homogène. Peut être le premier des concept albums. Il est passionnant à écouter du début à la fin, chaque nouvelle couleur sonore succédant avec charme à la précédente.
Il faut dire que les Stones ont pris tout leur temps pour le peaufiner aux studios RCA de Los Angeles. Là où précédemment il était d’usage de savoir avant l’entrée en studio ce qu’on allait jouer et comment, les Stones ont pris le temps d’expérimenter toutes les idées qui leur venaient à l’esprit. D’une certaine manière, ils ont composé les morceaux en studio, ce qui ne se faisait jamais avant cet album.
Mothers’s Little Helper
La chanson décrit l’accoutumance aux anxiolytiques et sédatifs des mères de famille submergées. Brian et Keith nous surprennent d’entrée par un thème de guitare ressemblant fortement au son du sitar.
Stupid Girl
Même quand ils jouent un rock pur et dur, l’harmonie générale derrière le chant utilise les charmes des accords mineurs et majeurs. Les images du clip sont les images de la séance photo d’un prochain single.
Lady Jane
Tout d’un coup, on plonge en pleine musique baroque et les paroles flirtent avec le concept d’amour courtois propre au Moyen Age ! J’imagine avec amusement le moment où les fans des Stones ont entendu pour la première fois cette chanson, j’imagine leur surprise ! Brian exécute une partie magique au dulcimer. Le pont central avec cet instrument nous envoie dans un univers hors du temps.
Under My Thumb
Encore un morceau à la couleur étonnante… Brian y joue des marimbas et, du coup, cette chanson ne peut ressembler à aucune autre qu’on n’ait jamais entendue.
Out Of Time
Encore une chanson étonnante avec des marimbas.
Quentin Tarantino aura le bon goût, pour son film Once Upon A Time… In Hollywood, d’utiliser une version étrange et intéressante. C’est la piste musicale de la version pour un jeune chanteur, Chris Farlowe, qui va reprendre cette chanson. Jagger a simplement posé sa voie dessus pour montrer au chanteur débutant comment il doit la chanter. Cette version est très énergique et originale, même si aucun autre Rolling Stone n’y participe.
What To Do
Une chanson très sympathique et entrainante pour finir l’album.
Paint It, Black
Dans les mêmes séances d’enregistrement, les Stones vont enregistrer un single qui fera date. Paint It, Black contient encore une innovation de Brian : le sitar qui double le chant sur les couplets. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’intro est exécutée par Keith, seul à la guitare électrique. On entend souvent ce morceau dans les documentaires qui montrent les scènes inévitables d’émeutes dans les concerts des Stones de l’époque.
Quand on lui demande pourquoi il y a autant d’émeutes lors de leurs concerts, Mick réponds : « En Angleterre, les filles crient et sont excitées. Mais, dans la plupart des pays, ce ne sont pas des filles qui font le spectacle, ce sont des garçons. Avec eux, ça bouillonne. C’est le prétexte à un affrontement avec la police. Je ne suis pas sûr de ce sur quoi ils protestent mais ils protestent. C’est un besoin essentiel et apparemment irrépressible. »
Have You Seen Your Mother, Baby, Standing in the Shadow?
Un autre single, un peu plus tard dans l’année qui, lui aussi, fera date. C’est l’expression même du « mur sonore », avec des parfums de hard rock bien avant que le terme n’existe. Vu le son de sa guitare, il semblerait que Keith ait à nouveau utilisé la boite d’effet de Satisfaction. C’est le premier morceau des Stones avec une section de cuivres. Le mixage est vraiment flou, tant il a dû gérer une puissance générale ahurissante pour l’époque. Mais le morceau est galvanisant à l’extrême !
Vous avez dit misogynie ?
Au milieu de chanson d’amour classiques, voir courtoises (Lady Jane), les titres les plus révélateurs contiennent des propos franchement misogynes (Stupid Girl, Under My Thumb, Out Of Time). Chrissie Shrimpton, la petite amie de Jagger depuis 1963 (mais plus pour longtemps) a été particulièrement bouleversée par les vers de Out Of Time : « Tu es obsolète, mon bébé, mon pauvre bébé à l’ancienne » qu’elle a pris pour elle. D’une manière générale, les critiques de l’époque ont tendance à dire que toutes les chansons de l’album parlent de Miss Shrimpton. C’est aller un peu loin.
Un artiste n’a pas besoin d’étaler sa vie privée pour faire de bonnes chansons, il lui suffit de regarder les autres. Mick a démenti mollement ces critiques. En fait, cette image de misogyne l’arrangeait bien et lui donnait une stature qui n’appartient qu’à lui. Keith avouera beaucoup plus tard que tout ça n’était que le résultat de leurs observations du monde qui les entourait. Les Stones commencent à prendre la posture qui sera la leur toute leur carrière : être le miroir du monde. Leurs paroles ne contiennent pas d’idéologie, de leçon de vie, ce sont juste des polaroids du monde qui les entoure.
La conséquence de tout ceci est que les Stones ont réussi le pari pop de faire aussi bien que les Beatles mais dans leur propre style, ce qui n’était pas gagné d’avance.
Ils garderont encore cette orientation pendant quelques temps, pour notre plus grand bonheur.
La prochaine fois : l’album Between The Buttons


