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Boeing 777 vol AI 179, aéroport International de Mumbai, Inde, Samedi 20 septembre 2025, 16h02.
« Mesdames et messieurs, nous vous remercions sincèrement pour votre patience et votre aimable compréhension. Nous avons le plaisir de vous informer que notre vol AI 179 à destination de San Francisco procédera à son décollage très prochainement. Nous vous prions de bien vouloir regagner vos sièges, attacher et ajuster correctement vos ceintures et de vous assurer que vos dossiers sont en position verticale. Notre équipage est à votre disposition pour toute assistance. Merci de voyager avec Air India, nous vous souhaitons un agréable vol. »
Asha n’avait pas bougé de son siège, terrifiée à l’idée qu’un autre passager ne le lui prenne. Cette angoisse absurde découle certainement de l’allusion au surbooking faite par ce steward stupide, juste avant son entrée dans l’appareil. Elle doit malgré tout se lever pour laisser passer 22 A, B et C, qui regagnent leurs places.
Quand enfin l’avion se met en mouvement, elle sent que son cœur s’apaise enfin. Les écrans sur les dossiers qui lui font face s’allument. Une vidéo d’Air India mise en musique s’enclenche pour expliquer les consignes de sécurité. Asha constate que la grande majorité des passagers ne prête aucune attention au film. Tous sont sur leur téléphone pour tenter d’avoir des nouvelles des Etats-Unis et de la situation aux frontières. Un tel remue-ménage d’ondes doit perturber les appareils de pilotage, si bien que le commandant de bord prend la parole juste avant le décollage pour demander l’extinction totale de tous les appareils électroniques quels qu’ils soient, et ce jusqu’à nouvel ordre. Des récalcitrants tentent de résister mais les hôtesses viennent finir de les convaincre avec fermeté. La tension est palpable du cockpit à la queue de l’appareil. Quand soudain, dans un bruit sourd de réacteur, l’avion s’élance sur la piste de décollage, plaquant Asha contre son siège, avant de s’envoler enfin.
Quand l’appareil semble avoir trouvé son altitude de croisière et que les consignes lumineuses s’éteignent, plusieurs passagers se lèvent et affluent vers l’avant. Asha ne comprend pas bien ce qu’il se passe. Elle interroge 22C :
– Pourquoi les passagers se lèvent d’un coup ? chuchote-t-elle.
– Ils négocient… Vous avez entendu parler du changement de règle sur les visas H-1B et H4 ?
– Oui, hélas, je suis directement concernée.
– Comme la plupart des gens dans cet avion. Avec le retard que nous avons pris au décollage, l’arrivée à San Francisco va se faire juste avant minuit. En tout cas, c’est un risque.
– Effectivement, répond Asha. Et donc, qu’est-ce qu’ils négocient ?
– Ils veulent que les personnes qui ne sont pas concernées par cette mesure de Trump acceptent de laisser descendre d’abord celles qui sont sous le coup de la nouvelle loi. Pour ne pas perdre de temps et passer les postes de douane les premiers.
Le cœur d’Asha s’emballe de nouveau. Elle demande à 22C :
– Et vous, vous ne négociez pas ?
– Non. Je ne pense pas que cela soit utile. Les gardes-frontières auront reçu des consignes et s’ils doivent retarder l’avion sur le tarmac pour nous bloquer tous, ils le feront et nous ne pourrons pas descendre de toute façon.
22C a raison, pensa Asha. Comment imaginer une cohue à la descente de l’avion, avec les risques que cela engendrerait, les bousculades, les piétinements ? Comment expliquer cela à la télévision américaine ? Il serait plus judicieux pour la communication de l’administration Trump de nous garder enfermés ici jusqu’à l’heure fatidique. Et de nous faire repartir en Inde aussi sec. Ni vu ni connu. Retour à la case départ, avec nos rêves et nos espoirs en soute.
Asha se met à envisager le pire. Son logement en Californie, dont elle a déjà payé douze mois en avance pour pouvoir s’y installer, sa voiture, son crédit, ses amis, son chat. Elle réalise que lors de son départ il y a à peine deux jours, c’était peut-être la dernière fois qu’elle voyait ce monde qu’elle avait construit. Son rêve américain.
22A et B, qui, visiblement, voyagent ensemble, décident de se lever eux aussi et d’aller plaider leur cause auprès des passagers de première classe. Asha quitte son siège pour les laisser passer, puis après quelques secondes d’hésitation, elle se décide à les suivre. Elle se glisse dans les allées bien encombrées par de nombreux passagers debout, engagés dans de vives discussions au sujet de la réforme des visas. Elle arrive à suivre 22 A et B jusqu’à l’avant de l’appareil. Là, elle voit l’hôtesse en cheffe, muée dans un rôle de négociatrice diplomate.
– Je suis désolée, se défend-elle, mais je suis incapable de vous donner l’heure exacte de notre atterrissage. Il y a de nombreux facteurs qui entrent en considération et…
– Oui, oui, je comprends, la coupe 18F. Mais est-ce que vous avez bien mesuré la gravité de la situation ? Si nous n’arrivons pas avant minuit, ce sont nos destins à tous qui seront brisés.
– Il a raison, renchérit 37E. Il faut que les pilotes fassent au mieux. J’ai lu avant d’embarquer que nous sommes dans le bon sens par rapport à la rotation de la Terre, que nous avons les vents avec nous. Et que cela peut nous faire gagner une heure au moins.
– Nos pilotes sont de vrais professionnels, répond l’hôtesse. Et ce sont aussi de bons citoyens Indiens. Ils connaissent parfaitement l’enjeu de ce vol et croyez bien qu’en patriotes, ils feront tout ce qu’ils peuvent pour que vous puissiez retrouver vos vies et continuer de faire briller le savoir-faire indien en Amérique.
Asha trouve que l’hôtesse en fait trop avec ses élans de patriotisme sur-joués. Elle ne sent aucune sincérité dans les mots de cette femme.
– Pour ma part, intervient 3B, pas de souci pour vous laisser passer à l’arrivée à San Francisco. Et je pense que mes voisins sont d’accord avec ça, n’est-ce pas ? Il regarde alors autour de lui, la plupart acquiesce. Les autres feignent de ne pas entendre la conversation en cours, avec leurs écouteurs bien enfoncés dans leurs oreilles, faussement happés par les images de l’écran qui leur fait face.
– Madame, dit Asha. Il va falloir que vous organisiez notre descente. Sinon, les enfants et les femmes vont se faire piétiner.
– Oui, elle a raison ! dit 22A. Vous devriez faire tout de suite l’inventaire des personnes concernées et les déplacer sur d’autres sièges près des portes en fonction de leur situation. Nous avons encore 14 heures de vol, on peut le faire tous ensemble.
– Je suis d’accord, abonde 18F. Il faut nous organiser. Déplacer les gens et leurs bagages tout de suite, pour fluidifier la descente.
– Tout ça c’est bien beau, lance 42G, mais alors qui mettons-nous devant ? Les hommes qui marchent vite pour qu’ils ouvrent la voie ? Ou les femmes et les enfants, au risque que justement ils se fassent écrabouiller par les suivants ?
Là, chacun veut donner son avis sur la question. Plus personne ne s’écoute. Le ton monte entre une femme voyageant avec deux enfants et un homme d’affaires.
– Ecoutez, on se calme ! s’écrit l’hôtesse, qui tente de reprendre la main. Je vais en discuter avec le commandant de bord. Car il y a aussi des conséquences sur la sécurité de tous. Chacun d’entre vous est assigné à une place et en cas de crash par exemple, nous devons absolument savoir qui était assis à quel siège.
– C’est très utile en effet… Pour identifier des corps en bouillie, ironise 37E.
– Dans ce cas, propose 42G, attendons le dernier moment pour changer nos places. Juste avant l’atterrissage, au moment de la descente. Vous pouvez proposer cette solution au commandant ?
– C’est une très bonne idée, ajoute 37A.
– Très bien, dit l’hôtesse. Je reviens dans un instant. Mais que tout le monde reste calme en attendant mon retour. Puis elle se dirige vers le cockpit.
Le groupe de passagers reste sans dire un mot, se dévisage. Asha ne sait quoi penser. Elle n’imaginait pas un jour être dans une telle situation.
Puis la porte du cockpit s’ouvre et l’hôtesse revient, accompagnée d’un pilote.
– Bonjour à tous, dit-il. Je suis heureux de voir que vous avez su garder votre calme. Nous sommes bien conscients de la terrible situation dans laquelle vous êtes. Nous avons décidé avec le commandant de bord qu’exceptionnellement, nous allons autoriser les passagers concernés par la mesure Trump à changer de siège juste avant la descente. Voici comment nous allons procéder. Notre équipe d’hôtesse va passer parmi vous pour établir une première liste des personnes concernés en vous classant en trois groupes : les hommes et les femmes valides, les parents avec enfants et les personnes âgées ou à mobilité réduite. Puis nous demanderons aux volontaires de première classe et classe business de se faire connaitre et nous vous donnerons vos nouvelles places une heure environ avant l’atterrissage. Nous prioriserons la descente des groupes dans l’ordre que je viens de vous donner, pour éviter que les personnes fragiles ne soient prises dans une bousculade incontrôlée. Je vous remercie maintenant de regagner vos places s’il vous plait et de ne pas encombrer les allées. Une collation va vous être servie.
Puis il retourne en direction du poste de pilotage. L’hôtesse, quant à elle, invite les passagers à regagner leurs sièges.
Asha ouvre la marche et laisse 22 A et B prendre place avant de s’assoir à son tour. Après une demi-heure, deux hôtesses passent distribuer des encas. Elles demandent à Asha ce qu’elle souhaite boire, si elle voyage seule et la nature de son visa. Elle répond calmement : un Coca Cola, je voyage seule et je suis H-1B.
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Boeing 777 vol AI 179, espace aérien des Etats-Unis, Samedi 20 septembre 2025, 22h45 heure locale.
Les lumières au-dessus de la tête d’Asha s’allument, la tirant de son sommeil agité. Elle est épuisée par ses deux longs vols réalisés en à peine 24 heures, accumulant les décalages horaires sur son organisme. Elle tient dans sa main un morceau de papier avec inscrit dessus 8D, son nouveau siège. Elle ne connait pas l’identité de son bon samaritain. Elle redresse le dossier de son siège, elle comprend qu’elle va devoir changer de place dans peu de temps.
« Mesdames et messieurs, pour des raisons opérationnelles, nous allons procéder dans quelques instants à un réaménagement de certains sièges à bord. Nous vous remercions par avance de bien vouloir suivre les instructions de notre équipage et de vous préparer à changer de place si cela vous est demandé. Nous vous invitons à effectuer ce déplacement dans le calme, en restant attentifs aux indications de nos personnels navigants, afin que cette opération se déroule de manière fluide et sécurisée pour tous. Nous comptons sur votre coopération et vous remercions de votre compréhension. »
A cette annonce, des cliquetis de ceintures qui se détachent envahissent l’appareil. Certains passagers se lèvent même déjà, recadrés immédiatement par les hôtesses. Le cœur d’Asha tambourine dans sa poitrine, sa salive devient chaude. Elle regarde sa ceinture, puis la déboucle aussi. Elle se redresse et voit que des passagers de première classe arrivent avec leurs bagages. Elle les suit du regard, espérant que 8D fasse son apparition. Une femme visiblement très fortunée s’approche d’elle en lisant les numéros de rangées. Elle s’arrête devant l’allée 22 et regarde Asha :
– 22D ? dit-elle en souriant ?
– Oui, c’est moi, répond Asha en se levant.
– Ma place est à l’avant, sur le côté droit de l’appareil. J’espère que tout va bien se passer pour vous. Soyez prudente à la descente, je sens une vraie agitation…
– Je ne sais pas comment vous remercier, dit Asha, en lui prenant les mains.
Puis, elle attrape ses sacs dans le coffre à bagages avant de suivre l’hôtesse jusqu’à la place 8D. Là, elle se retrouve coincée entre deux hommes d’affaires en surpoids. Elle se cale dans son précieux siège et attache sa ceinture. Dans l’appareil, le ballet des passagers est à son comble. Certains râlent, d’autres remercient. Elle entend que l’on prononce des bénédictions. Puis, le calme…
« Mesdames, messieurs, votre hôtesse en chef à l’appareil. Nous entamons maintenant notre phase de descente en vue de l’atterrissage. Nous vous invitons à regagner votre siège et à vous installer confortablement. Merci de bien vouloir attacher et ajuster votre ceinture, redresser votre dossier, relever votre tablette et ranger vos effets personnels sous le siège devant vous ou dans les compartiments à bagages. Nous vous remercions de votre coopération et vous demandons de rester attentifs aux consignes de l’équipage. »
Les écrans sur les sièges deviennent bleus et une musique de fond se fait entendre dans tout l’appareil. Asha n’a plus la possibilité de savoir l’heure qu’il est. L’interdiction d’allumer les téléphones et les tablettes s’est appliquée durant la totalité du vol. La dernière heure qu’elle a vu était 23h15, c’était il y a environ 10 minutes.
L’appareil met beaucoup trop de temps à se poser pour Asha et ses deux voisins, qui commencent à s’agiter. 8C a même déjà discrètement débouclé sa ceinture, dissimulé par son ventre bedonnant et il fulmine comme un taureau prêt à se lancer dans l’arène. Asha le regarde en lui souriant avec crainte. Il la fixe sans lui rendre son sourire, ce qui ne la rassure pas.
Quand, enfin, les trains d’atterrissage s’ouvrent, présageant d’une arrivée imminente. Le cœur d’Asha s’emballe. Les mains du taureau s’agitent sur ses grosses cuisses, il tambourine du talon, anxieux.
Une légère secousse suivie d’une brutale décélération indique à tous les passagers que l’avion vient de se poser sur le sol américain. Puis après une longue distance de freinage, le Boeing 777 roule lentement vers sa place de stationnement.
Des bips résonnent alors dans toutes les allées de l’avion. Plusieurs passagers ont allumé leur téléphone.
« Mesdames, Messieurs, ici votre commandant de bord. Nous venons d’atterrir à San Francisco il est 23h38, heure locale. La température extérieure est actuellement de 7 degrés. Au nom de tout l’équipage, je tiens à vous remercier d’avoir voyagé avec nous et pour votre coopération tout au long de ce vol. Nous vous invitons à rester assis, ceinture attachée, jusqu’à l’extinction du signal lumineux, puis à faire attention en récupérant vos effets personnels dans les coffres à bagages. Nous vous souhaitons une excellente fin de soirée et un très bon séjour, ou un agréable retour chez vous. Merci et à bientôt à bord d’un vol Air India. »
Le message du commandant est suivi d’un étrange silence. Personne ne bouge ni ne parle. Asha pensait assister à une cohue générale. Au lieu de cela, une douce rumeur parcourt les allées de l’appareil. Elle regarde son voisin. Il est concentré à lire sur son téléphone.
– Que se passe-t-il ? lui demande Asha
Sans répondre, 8C lui tend son téléphone. C’est un communiqué de la Maison Blanche publié il y a moins d’une heure :
A des fins de clarification et par souci de précision, la Maison Blanche déclare que les nouveaux frais s’appliquent uniquement aux nouvelles demandes de visa déposées après la date d’entrée en vigueur de la mesure, et non aux titulaires actuels de visas H-1B ni aux renouvellements de visas déjà délivrés.
1ère partie :



