
Sur la couverture, un dessin au ton de sang caillé, mi idéogramme de moine ivre, mi bras d’honneur de bestiole intuitive. La fin d’un siècle ! est le point d’exclamation sur le i du cri du poète. Dès la première page, l’auteur Alain Marc plante le « décor » :
MONDIA / LISATION / Le Plus Grand / Des Chantages Modernes …
…PROFIT ET / Chômage : / Où l’Accroissement de l’Un / Ne Va Pas Sans l’Accroissement / de l’Autre…
Il me revient que dans l’entreprise américaine, éléphantesque et pyramidale que j’ai pratiquée quelques années, le bilan social dont la publication est obligatoire et l’analyse pleine de saveur montrait que les salaires et stock-options des cinq dirigeants les plus payés augmentaient strictement au même rythme que baissait la masse salariale à coups de plans sociaux. La masse salariale, c’est l’euphémisme managérial neutre et économiciste pour exprimer le nombre d’employés.
Plus loin : DÉCIDEURS / Qui Vivent en Sym / BIOSE / Avec Leur En / TREPRISE
À la lumière de l’expérience de chacun, on aura compris que le cri d’Alain Marc est quelque peu justifié, quand bien même il ne soit pas étayé dans ce livre par une comparaison des modèles de l’École de Chicago avec ceux des néokeynésiens. Il ne s’agit pas de jeter le bébé avec l’eau du bain, ni de mépriser la destruction créatrice et l’innovation au service du bien commun. Mais le bien commun, comme le disait mon grand-père qui était un grand humaniste, je préfère quand il est à moi.
Page 10, un cri de plus, qui, je ne sais pourquoi – moi qui suis plutôt gentil et travailleur -, me plaît énormément :
– NE TRAVAILLEZ JAMAIS :
SOYEZ CRUELS –
Puis, faisant parler le quidam (moi, vous, eux) qui se croit protégé, pas concerné… ou en sursis : « MAIS MOI / Je M’En Fous / Car J’Ai Encore / Ma Voiture / Car J’Ai Encore / Ma Maison / Mais Moi Je M’En Fous / Car J’Ai Encore / Ma Femme / et Mes / Enfants… »
Les sentences à la Jean Genet se libérant des injonctions sociales rythment les cris de dénonciations des turpitudes contemporaines.
– JE JOUIS,
MÊME DANS LES PAVÉS –
On n’est jamais trop dégoûté par ce qui dégoûte, goûtant d’improbité, dégoulinant d’abus. Qui ressent le plus cette douleur rageuse des injustices et du manque de vertu, si ce n’est le poète ?
Au milieu du livre, ce qui pourrait être une conclusion, bien qu’en forme d’interrogation puisqu’il n’y a pas de réponse. Qui répondra ?
… Un Revenu
POUR TOUS
Un logement
POUR TOUS
De la nourriture
POUR TOUS
EST-CE VRAIMENT TROP
EN DEMANDER ? …
Page 28 : … RESTRICTIONS / DU PERSONNEL / DELOCALI / SATIONS / ET ILS OSENT APPELER CELA / des Plans / SOCIAUX !
On a même fait des progrès dans les plans sociaux, on appelle désormais cela « plans de sauvegarde de l’emploi ». Nous ne sommes pas en 1984 mais en 2026.
Puis un autre cri roboratif et libératoire :
– FAITES
EXPLOSER LE HASARD –
Comment en effet ne pas appeler à prendre son destin en main, dans ce maelström de la vie, « conte raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur, et ne signifiant rien » ?
Au milieu des décombres de la conscience, la ville surgit, cauchemar de béton : La Beauté n’est pas un Matériau / D’AVENIR
Consommation ( « Conso / mation, véritable CONSU / MATION »), conditionnement, médias, on n’apprend rien depuis La Boétie, Orwell ou Debord, mais on approuve tout de ce que crie le poète, et on lit ce réjouissant exutoire des biles sous le secret empire de nos licences et le sourire au coin de lèvres.
Rassurez-vous, c’est La fin d’un siècle ! Un autre a commencé et m’est avis qu’il y aura encore à rager et sourire.


