
Hurluberlu post-punk, stakhanoviste de la lecture et de l’écriture, Christophe Esnault, réside en Neurolepsie. Il sort ces jours-ci Le Libraire et le Psychopathe, recueil de fragments mettant en scène un bien étrange lecteur, et un professionnel du livre pour le moins gestionnaire. Filmeur occasionnel, co-parolier du groupe « Le Manque » (on lui doit 230 films, clips et haïklips créés avec le chanteur et compositeur Lionel Fondeville), fort de nombreuses collaborations avec des artistes, musiciens, écrivains et réalisateurs…. sur scène ou ailleurs. L’homme semble quelque peu désabusé, et tire un constat amer, et sur le milieu littéraire, et sur les auteurs eux-mêmes, mais non sans énergie, autodérision et panache. L’humour, corrosif, inscrit à chaque page du nouvel opuscule, semble là pour nous sauver. Une tendance au sarcasme, à la satire, à l’absurde, devenue marque de fabrique…
Étienne Ruhaud – Pourrais-tu, dans un premier temps, nous en dire davantage sur ce titre intrigant ?
Christophe Esnault – Le Libraire et le Psychopathe. Dans un monde littéraire où le câlin règne en maître, ai eu envie d’un presque pamphlet avec un psychopathe à la douceur discrète, élégante et très pudique. On nous montre les libraires sauveurs de la planète, en ZAD intellectuelle et bastion de la pensée, le refuge de la librairie devient un lieu d’errance pour mon Psychopathe et il demande au libraire de le sauver de son vide. Dans la vraie vie, le libraire est psychanalyste et il y a d’ailleurs une lecture analytique du texte où mes outrances ne sont en rien des provocations gratuites.
Qui est le « psychopathe » ? Un poète lambda, un double plus ou moins fantasmé de Christophe Esnault ? D’où lui vient cette haine ?
Oui, ça pourrait presque être un double comme on a Henry Chinaski ou Arturo Bandini, mais j’y suis très trash et post-punk, inquiétant avec mes intrusions lyriques et mon trop-plein d’amour. Et plus proche d’un monstre comique, un personnage égocentrique, tueur (qui atomise à tout va), et en exagération explosive façon Ignatius J. Reilly dans La Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole.
Cette haine (c’est toi qui la nommes ainsi) est une extension à la jubilation de la détestation chez Thomas Bernhard ou Louis-Ferdinand Céline (pour ne citer qu’eux). Les Carnet du sous-sol et Les Chants de Maldoror sont peut-être les vrais parents de mon Psychopathe.
« L’on n’a pas de véritable talent si l’on n’aime pas passionnément ou si l’on ne hait pas de même » nous enseigne Joris-Karl Huysmans, et je signale la réédition du réjouissant La Bièvre chez le Réalgar (petit éditeur qui assure un beau travail, notamment dans le domaine étranger), mince et élégant volume de 36 pages (j’évoque cela pour réaffirmer mon appétence pour la mise en valeur du texte court). Voilà qui me donne envie de saluer mes amis typographes : L’atelier du Hanneton, Voix de Garage et Les petites allées, pour le grand art des livrets très soignés et pour l’élégance.
Tu proposes là une belle satire du monde littéraire, ainsi que de la librairie, jugée immonde. Penses-tu que tout soit pipé ?
À la parution de Mordre l’essentiel (Tinbad, 2018), comme c’était un gros livre qui avait été coûteux (deux couleurs, une composition graphique soignée et inventive) l’éditeur a lancé une souscription. Tous les acheteurs étaient des écrivains et des poètes, quelques artistes et une photographe. Mon lectorat est souvent celui-là, je suis lu par des gens qui écrivent ou créent. Dois-je m’en plaindre ? Je n’en suis pas sûr du tout.
Ce monde littéraire « underground » semble aussi fortement sexualisé. Crois-tu que les jeux de séduction aient un impact réel sur la production actuelle ? Qu’il y ait une forme de promotion canapé, même légère ? Il y a eu des histoires à ce niveau-là, une sorte de mini Me Too poétique…
Une auteure dont le texte magnifique a été repéré sera peut-être oubliée quand l’éditeur découvrira sur Facebook qu’elle n’est pas aussi sexy qu’elle le devrait pour lancer une promo attractive (son chat sur les genoux), et pour un rendez-vous intimiste à flûtes de champagne et approches chaleureuses.
Je me suis emboîté (uni amoureusement) dans les bois à tous mes éditeurs, comme tout le monde. Quand je propose un tapuscrit à un éditeur, je lui parle de son catalogue et des textes de ses auteurs, ça s’inscrit moins dans un jeu de séduction que dans une considération véritable qui est aussi présente chez mon personnage Psychopathe.
Dans Lettre au recours chimique (mon meilleur livre sur le registre de la pensée), je dis « Nous les freaks », pour parler des psychiatrisés et aussi que les normopathes ont fait de moi une créature queer. Mais je préfère choisir ma maladie et ma perversion sexuelle préférée, l’étiquette sur mon dos : l’écriture.
Penses-tu également que le monde de la librairie, et le monde éditorial en général, aient muté ces dernières années ? Ou que les auteurs œuvrant pour des genres dits mineurs (poésie, fragments, etc.), soient nécessairement condamnés ? N’en a-t-il pas toujours été ainsi ?
Je n’observe pas de mutation. On a vu la nouvelle disparaître. Les OLNI ont toujours été, le plus souvent, en non-circulation chez les libraires. Depuis au moins deux décennies, les fragmentistes chez Gallimard sont toujours des auteurs établis ou célèbres. Je me régale en lisant les carnets d’Anne Serre tout juste parus chez Verdier. On n’aura pas d’écrivains ou de poètes sans qu’ils soient des penseurs, c’est ma conviction de lecteur. Un de mes éditeurs, Æthalidès, a réussi à être identifié par des libraires dont certains défendent son travail. Tout n’est pas verrouillé, mais dans la profusion. Il est très difficile d’exister un peu pour un éditeur. Cela peut prendre dix ou vingt ans (de recevoir enfin quatre mille tapuscrits par an, ce qui représente une forme de consécration). Il faut dire aux jeunes auteurs qu’être bien lu, et même avoir un seul lecteur, est toujours une chance, et une fête. Des femmes et des hommes écrivent et meurent (se suicident parfois) sans que leurs textes aient vécu la moindre rencontre ni suscité une attention véritable. Ceux qui me posent en aigri ou en revanchard n’ont rien compris.
Ne crois-tu pas qu’il faille en passer par le genre « roi » qu’est le roman pour jouir d’une certaine notoriété ?
Très bonne question, oui. Mais peut-on envisager l’écriture du roman sans la volonté de détruire le roman-roman ? Ma vie est une start-up : Pour un humanisme entrepreneurial, toujours disponible, a eu un joli éclairage critique, c’était un bon début. Ai lu dans les largeurs le catalogue Tinbad que les libraires et les bibliothécaires (et les prétendus grands lecteurs) ne connaissent pas. Question : quels sont les deux titres exceptionnels au catalogue Tinbad qui méritent absolument une republication dans deux siècles ? Merci de votre attention.
Tu édites plusieurs livres par an. Cela n’est-il pas contradictoire avec tes positions à propos de ce même monde littéraire ?
Je jette un tapuscrit sur trois (hygiène nécessaire). Oui, il y a trop d’auteurs, de livres, d’éditeurs, de revues, de chroniqueurs, d’entretiens surnuméraires, bien sûr, entièrement d’accord. Et pas assez de singularités délicieuses et saturées d’empathie (avec 200 de Q.I.) pour très spontanément faire circuler cet entretien à tous leurs potes pour que France Culture réclame ma présence indispensable de VIP, en vue d’une émission fleuve, sous mescaline, de quatre fois cinquante minutes.
On est également frappé par la diversité des maisons chez lesquelles tu édites. Là aussi, peux-tu nous en dire davantage ?
Labyrinthes, L’incertain, La nage de l’ourse, Æthalidès, Tinbad, Milagro, Tarmac, Louise Bottu, Ars Poetica, Des Rues et des Bois, Cactus inébranlable, et puis pour les maisons qui ne sont plus en activité : Conspiration, publie.net, La Porte, Les Doigts dans la prose. Plus trois nouvelles maisons (où j’entre au catalogue) que je ne salue pas encore par superstition. Les livres engagés, puis annulés font partie du parcours d’un auteur, il y en a toujours.
Ai peut-être caché mon meilleur texte, Je ne vous aime pas, dans mon seul livre à ce jour chez Louise Bottu. Merci à Pierre Grimaud qui m’a accompagné avec précision sur ce texte, et à tant et tant d’autres acteurs, restés dans l’ombre, correcteurs and co. Je penserai à vous en rédigeant mon Discours de Stockholm.
Ça en fait des implications, des échanges de mails et des rencontres, des moments d’amitié. Les acteurs de l’espace critique et les revuistes, ce sont parfois aussi des histoires de camaraderie, toujours des histoires de considération. Jean-Marc Flapp de la revue Dissonances m’a sauvé la vie l’été dernier, alors que j’étais rivé à une implication dangereuse (en plus, j’écrivais de la bouillie en humour indécelable) en écriture pathologique (continue) et en autodestruction (je ne dormais plus et usais de toxiques). Il m’a accueilli dans sa maison face à la Loire.
Aimerais bien qu’il y ait un livre culte parmi mes déjà vingt livres publiés, mais il n’y aura personne pour tous les lire et me dire lequel. Le culte est voué à la nouveauté.
Tu égratignes également certains contemporains. Qu’il s’agisse de directeurs de revue, ou encore d’auteurs, ou d’autrices. Ne crains-tu pas de te faire des ennemis ? Ou s’agit-il d’une stratégie délibérée, un peu provocatrice ?
Ai lu tout récemment La Fabrique de l’ennemi d’Umberto Eco, texte qui répond très bien à ta question. On a besoin d’ennemis et si on n’en a pas on saura se les inventer.
Lichtenberg, notamment, est connu pour ses fragments et aphorismes touchant à l’absurde, et cités par Gainsbourg. Quelles seraient tes influences, passées ou présentes, dans ce domaine ? Te sens-tu proche d’Untel ou d’Untel ?
Lichtenberg, j’ai déposé un de ses livres à l’armoire à livres lors d’un déménagement effectué en urgence, en même temps qu’un millier de volumes et de revues. « Untel » est plutôt remplacé par une profusion d’œuvres et de rencontres capitales. Mes nombreuses influences ne tiendraient pas dans un seul livre. Je suis un malade (ou un curieux), je pense avoir compulsé plus de 200 000 livres. La pluie de références, je peux l’égrainer jusqu’au ridicule ou jusqu’à la blague bouffonne. Ce soir, je vais voir Les Lo’Jo à la salle des fêtes de Mainvilliers. Ça sera à peu près la vingtième fois que je les vois sur scène depuis le Lo’Jo Triban en 1990. Leur manière d’être au monde demeure précieuse, unique : ils ont emmené avec eux, une forme d’utopie, de sagesse unique. Lo’Jo a organisé des rencontres sur plusieurs continents, créé un festival du désert dans le Nord-Mali, s’est embarqué dans une aventure poétique sur les bords de Loire. On me taxe d’être un cynique, un Diogène éructant, alors que je suis touché par tant de choses en ce monde, tourné vers la beauté, attiré par la pensée humaniste. En marge du littéraire, du cinéma et de la pensée, j’ai d’ailleurs assisté à un millier de concerts entre 1989 et 2004. La musique (ou un simple rythme), peut m’influencer, modifier mon phrasé. Dimanche, Shannon Wright donne un concert à Rezé, et je vais la rater. Quand j’avais vingt ans ou un peu plus, il n’était pas envisageable que je manque les Transmusicales, les Thugs, Sloy, Shellac, Beck, Sonic Youth, Nirvana, Iggy Pop, Polly Jean Harvey, Hole, Young Gods, Sophie Moleta, Patti Smith, Nick Cave, Murat, Mendelson, The Jesus Lizard, L7, John Spencer Blue Explosion, Doo Rag, Tool, The Chrome Cranks, Jeff Buckley, Beth Gibbons, The Kills et mille autres.
Tu cites également plusieurs films, dont The house that Jack built de Lars Von Trier. Es-tu influencé par le cinéma ? Ou est-ce totalement indépendant de ton écriture ?
Et je cite aussi le Satantango de Béla Tarr, oui. Ai vécu à Angers pendant quinze ans, j’allais au cinéma (Les 400 Coups) à peu près tous les jours et chaque année au Festival Premiers plans. Tous ces visionnages ont énormément nourri mon écriture.
Tu convoques également plusieurs people, dont Éric Nauleau, qui fut éditeur avant de devenir éditorialiste. De fait, ton recueil s’inscrit dans l’actualité. Pourquoi avoir fait ce choix ? S’agit-il, d’ailleurs, d’un choix ?
Les noms de François Bégaudeau, d’Alain Damasio et de Cynthia Fleury apparaissent dans mon texte qui ne s’inscrit dans aucune actualité souhaitée, (mais on peut lire mes textes comme des études de mœurs et/ou comme les photographies d’une époque). Je cherche probablement à être en entretien et interview permanent comme les auteurs cités, pour évoquer une vision de l’enfer de l’écrivain avalé par sa notoriété. Osons un moment (trompettes et tremblements) de sincérité pure, j’en fais l’aveu ici, ma seule ambition est de devenir l’avatar de ma fiche produit.
On rit, souvent jaune, en te lisant. Tu sembles quelque peu pessimiste et résigné face à l’insuccès de la littérature indépendante. L’humour te sauverait-il ?
Christophe Manon est entré chez Verdier et chez Héros-Limite. Perrine Le Querrec chez La Contre allée. Gondran dit Remoux à L’Éclat avec son puissant Réa. Camille Ruiz et Nicolas Cavaillès chez José Corti. Des auteurs venus de la marge ou en grande confidentialité arrivent parfois en librairies où ils trouvent quelques lecteurs. Un géant de l’écriture comme Claude Louis-Combet n’en avait pas beaucoup, mais il nous a éblouis et marqués durablement. Aucun libraire (ou à peu près) ne connaît Philippe Jaffeux, Tristan Felix, Daniel Cabanis ou Denis Ferdinande, et ils seront très rares à défendre Claude Favre (ou deux cents éditeurs qu’ils ne connaissent pas). Je suis drogué à l’espace critique et continue assez idiotement (peut-être) à acheter des livres de contemporains, poètes et fragmentistes inconnus. Devenir écrivain, ça n’arrive pas tout seul, ça va se chercher avec les dents. Mes implants se décollent à répétition. Alors oui, me restent une bouche trouée et un rire dément. Ce même rire qui sautille partout dans mes textes, dans ma pinte de bière ou dans mes verres de vin, ou lorsque j’ai le plaisir d’écrire à peu près n’importe quoi. N’est-ce pas merveilleux ?
Photographie de couverture pour Le Libraire et le Psychopathe : Aurélia Bécuwe.


