
Première partie : le livre de Vassili Grossman
On peut voir actuellement au Théâtre des Abbesses, Vie et destin, le spectacle théâtral que Brigitte Jaques-Wajeman a tiré du célèbre roman de Vassilli Grossman, écrit de 1952 à 1960. Avant de rendre compte de cet événement (dans un article qui suivra), il convient de présenter le livre, un des ouvrages les plus importants du vingtième siècle, un de ceux qui marquent à jamais leur lecteur.
Rappelons qu’à l’origine le roman est un diptyque, qu’un premier volume, Pour une juste cause, précède Vie et destin, les deux livres comptant chacun plus de mille pages. Dans Le Livre de Poche aussi bien que dans l’édition Bouquins de Robert Laffont, on ne trouve plus aujourd’hui que le second volume. Cela peut se comprendre, la première partie s’apparentant par certains aspects au modèle officiel du réalisme socialiste. Bien des passages y exaltent en effet « les valeurs de la nation soviétique », l’égalité, la liberté, l’amour de la patrie qui animent le dévouement du peuple-soldat, face à l’idéologie nazie fondée sur la violence, le racisme, la haine des Juifs, la soumission des peuples. On se dit parfois que le livre eût mérité le prix Staline, avec ses héros positifs, le commissaire politique Krymov se battant en première ligne, le directeur de la centrale électrique Spiridonov ou le simple fondeur du four Martin Andréïev refusant tous deux de quitter leur usine malgré les bombardements, le chercheur en physique nucléaire Strum, les jeunes Sérioja et Tolia, tous prêts à donner leur vie pour sauver Stalingrad.
Car le sujet du livre est cette fameuse bataille de Stalingrad, qui a changé le cours de la guerre, et, au-delà, la face du monde. Grossman était au plus près des combats, en tant que correspondant de presse engagé dans l’Armée rouge. Il sait de quoi il parle. Plus tard, son témoignage sur le camp de Treblinka sera utilisé au procès de Nuremberg.
Dans Pour une juste cause, l’auteur présente les personnages principaux, qui se retrouvent à Stalingrad dans la maison d’Alexandra Chapovnikov : ses filles, ses gendres, ses petits-fils, ses petites-filles, et d’autres invités qui seront les héros de cette fresque conçue sur le modèle de Guerre et Paix (qui commence aussi par une fête familiale, sur fond de guerre, la Grande Armée napoléonienne prenant la place de la Wehrmacht). A la fin de Vie et destin, la vieille Alexandra retrouve dans Stalingrad en ruines sa maison ravagée par le feu où jadis s’étaient retrouvés sa famille et ses amis, et elle se demande avec angoisse ce que deviendront ceux qui ont survécu.
Mais le second volet est un tout autre livre, qui sera interdit, détruit, ne sera publié que grâce à des microfilms réalisés par Sakharov et sortis clandestinement d’URSS, et des copies confiées par Grossman à des amis. Les héros du premier livre voient leurs certitudes remises en cause. Prisonnier dans un camp nazi, Mostovskoï, « un bolchevik de la vieille garde léniniste », qui avait connu la prison tsariste, se retrouve confronté à un idéaliste tolstoïen, Ikonnikov. Celui-ci a assisté à l’exécution en un seul jour de vingt mille Juifs et dit avoir compris soudain que Dieu n’existait pas, car il n’aurait pas permis cela. Il a été arrêté pour avoir poussé la population à cacher des Juifs. Il soutient devant le responsable communiste que c’est la recherche du bien qui cause des massacres, comme les souffrances de la paysannerie (les millions de morts de la dékoulakisation : Ikonnikov a vu une femme rendue folle par la faim qui avait mangé ses deux enfants) et que même Hitler croit que les camps ont pour but le bien.
Ikonnikov dit : « Je ne crois pas au bien, je crois à la bonté «
Plus tard le détenu communiste lira des papiers rédigés par Ikonnikov (exécuté pour avoir refusé de construire le camp d’extermination) où celui-ci affirme que même le christianisme, « cette doctrine de paix et d’amour », a entraîné des persécutions, des souffrances. Alors, à côté du bien prêché par les grandes doctrines, il reste la bonté humaine, celle des simples gens, celle de tous les jours, qui pousse une vieille à donner un morceau de pain à un bagnard qui passe, le soldat à tendre sa gourde à un ennemi blessé, un paysan à cacher dans sa grange un vieillard juif. « Cette bonté privée d’un individu à l’égard d’un autre individu est une bonté sans témoins, une petite bonté sans idéologie. On pourrait la qualifier de bonté sans pensée. La bonté des hommes hors du bien religieux et social. » « Sa force réside dans le silence du cœur de l’homme ».
Cette notion de bonté rappelle la manière dont Jean-Jacques Rousseau, dans son Discours sur l’origine de l’inégalité, définit la pitié : « La pitié est un sentiment naturel qui, modérant dans chaque individu l’activité de l’amour de soi-même, concourt à la conservation mutuelle de l’espèce. C’est elle qui nous porte sans réflexion au secours de ceux que nous voyons souffrir ».
Aussi, pour Ikonnikov, même si le ciel est vide, l’espoir demeure : « l’humain continue à vivre, même à l’entrée des chambres à gaz ». « J’ai vu que ce n’était pas l’homme qui était impuissant dans sa lutte contre le mal » mais « le mal qui était impuissant dans sa lutte contre l’homme »
Cependant le passage le plus subversif (et le plus célèbre) du livre est cette scène hérétique du chapitre 14 où Liss, un officier S.S. qui sait le russe, veut avoir une discussion avec son prisonnier communiste, Mostovskoï. Et cherche à lui faire comprendre que les idéologies communiste et nazie sont semblables, dans leurs valeurs comme leurs moyens.
« Quand nous nous regardons, nous ne regardons pas seulement un visage haï, nous regardons dans un miroir. Là réside la tragédie de notre époque. Se peut-il que vous ne vous reconnaissiez pas en nous ? Que vous ne reconnaissiez pas notre volonté en nous ? Le monde n’est-il pas pour vous, comme pour nous, volonté : y a-t-il quelque chose qui puisse vous faire hésiter ou vous arrêter ? »
Et puis : « Si c’est vous qui gagnez, nous périrons, mais nous continuerons à vivre dans votre victoire ».
« Nous sommes des formes différentes d’une même essence : l’État-Parti »
« Le drapeau rouge du prolétariat flotte aussi au-dessus de notre État populaire ; nous aussi, nous appelons à l’unité et à l’effort national ; nous aussi, nous disons que le parti exprime les aspirations de l’ouvrier allemand. Vous aussi, vous avez les mots « labeur » et « national » à la bouche. Vous savez aussi bien que nous, que le nationalisme est la grande force du vingtième siècle. Le nationalisme est l’âme de notre temps ! Le socialisme dans un seul pays est l’expression suprême du nationalisme ! »
« Pour qu’existe le socialisme dans un seul pays, il fallait priver les paysans du droit de semer et de vendre librement, et Staline n’hésita pas : il liquida des millions de paysans. Notre Hitler s’aperçut que des ennemis entravaient la marche de notre mouvement national et socialiste et il décida de liquider des millions de Juifs. Mais Hitler n’est pas qu’un disciple, c’est un génie ! C’est dans notre « Nuit des Longs Couteaux » que Staline a trouvé l’idée des grandes purges de 37 ».
Et le gestapiste d’ajouter : « vos prisonniers sont nos prisonniers » : les déportés des camps soviétiques seraient aussi détenus dans les camps nazis (ce sont les humanistes, comme Ikonnikov).
Justement, dans un camp du Goulag, en Sibérie, un déporté politique, ancien tchékiste (qui se pendra la nuit même) veut éveiller la conscience de son ami resté fidèle à ses convictions communistes : « Nous nous sommes trompés… Nous n’avons pas compris ce qu’est la liberté. Nous l’avons écrasée. Marx aussi l’a sous-estimée : elle est la base et le sens, elle est l’infrastructure des infrastructures ».
Et dans le camp allemand, c’est un menchevik qui constate que depuis mille ans la Russie n’a connu qu’un instant de liberté, de démocratie : ce qu’a duré l’Assemblée constituante, après la Révolution de 1917 (quelques heures …) avant que Lénine l’ait dissoute et remplacée par les Soviets, le pouvoir des bolcheviks, le Parti unique.
Comment rendre compte en ces quelques pages d’un livre aussi puissant ? Grossman, évoquant la campagne d’extermination des Juifs en Ukraine et en Biélorussie, explique comment la population a obéi au pouvoir de façon hypnotique, a aidé à cet abattage de masse, comment s’est révélée en cette occasion « un des aspects les plus extraordinaires de la nature humaine » : la soumission. Des millions d’êtres humains ont assisté sans broncher au massacre des innocents. Les victimes elles-mêmes attendaient patiemment leur tour, en bon ordre, avant d’être exécutées, ont vécu dans des camps qu’elles avaient construits, qu’elles surveillaient elles-mêmes. L’État totalitaire utilise la violence pour paralyser l’esprit humain. Comment ne pas penser ici à la Russie d’aujourd’hui, figée dans la soumission et l’annihilation de l’esprit critique, par la force de la propagande et de la crainte ?
Mais Grossman évoque la résistance à Hitler, les soulèvements des ghettos, et même ceux de Berlin en 1953 à la mort de Staline, ceux de Hongrie en 1956, pour en déduire que l’instinct de liberté chez l’homme est invincible.
Pour montrer la barbarie de la Shoah, l’auteur réinjecte l’humain, la notion d’individu comme monde à lui seul, dans l’anéantissement de masse des chambres à gaz. Voici donc cette Sofia Ossipovna, présente à la fête inaugurale du premier livre, chez les Chapochnikov, elle qui dirigeait le service de chirurgie à l’hôpital, terrorisant le personnel par sa voix autoritaire, elle qui aimait Pouchkine et les concerts de musique classique, avait passé cinq années d’études à l’université de Zürich, la voici soudain dans un wagon à bestiaux, parmi d’autres Juifs amassés, menés à l’abattoir, la voici épouillant le col de sa vareuse, dans l’obscurité puante, et ses pensées donnent la plus belle définition de la littérature, et du livre de Grossman :
« Elle écoutait les murmures et les cris, et se disait que dans tous ces cerveaux enfiévrés devaient vivre des images que les mots ne pouvaient plus exprimer. Comment faire pour les fixer, les conserver au cas où l’homme vivrait encore sur terre et voudrait savoir ce qui fut ? ».
Mais bientôt le « Zyklon B » va éteindre « ses yeux, qui avaient lu Homère, la Pravda, Les Aventures de Huckleberry Finn, Mayne Reid, la Logique de Hegel, ses yeux qui avaient vu des hommes bons et mauvais, des oies dans la campagne de Koursk, des étoiles à l’Observatoire de Poulkovo, l’éclat de l’acier chirurgical, La Joconde au Louvre, des tomates et des navets sur les étalages des marchés, les eaux bleues du lac Issyk-Koul… »
Adapter pour la scène ce roman touffu, polyphonique, peuplé d’une foule de personnages rivalisant avec la population de Guerre et Paix, était pour la metteuse en scène Brigitte Jaques-Wajeman, une entreprise ardue et un pari risqué. Nous donnerons dans un prochain article nos impressions sur ce spectacle ambitieux.



