
L’année dernière, en juin, je m’en fus à la campagne passer un week-end prolongé. Le samedi matin, ensoleillé, me sembla propice à la pratique de la lecture sur chaise longue, discipline non encore homologuée mais digne de la flemme olympique.
J’en étais à la découverte du deuxième cadavre, atrocement mutilé. La victime avait entre autres les pouces coupés et un portable allumé enfoncé dans le rectum, avec des vidéos de maître Gims qui tournaient en boucle. Il avait dû exploser son forfait ! Avant que je ne puisse arriver au deuxième assassinat, le voisin d’en face démarra sa tronçonneuse. Quel sens de l’à-propos !
Impossible de continuer. Heureusement la location possédait un autre jardin sur le devant de la maison. De là, je n’entendais qu’un vague ronron tout à fait supportable. C’est au troisième cadavre, qui avait, lui, des clés USB enfoncées dans tous les orifices, que le voisin de devant commença à tondre sa pelouse. Je décidai que les fâcheux ne me gâcheraient pas le week-end. Ne pouvant plus lire, j’allai faire un tour dans la forêt toute proche.
Je profitai de la fraîcheur du sous-bois pour imaginer un polar situé en milieu rural. Je n’avais pas encore toute la trame mais une chose était certaine, le premier mort était tronçonné, puis, plus tard, un autre tondu jusqu’au sang avec une férocité effroyable. Bref, la promenade était agréable, quand je perçus un bruit de moteur qui grossissait, pour avoisiner les 100 décibels. La moto passa en trombe en creusant une large ornière. Je décidai de rester calme et de poursuivre ma rumination bucolique. Mais bientôt, une puis deux, puis six motos me dépassèrent avec la même folie pétaradante. Au prochain croisement, je rencontrai un promeneur et lui demandai pourquoi il y avait autant de motards dans cette forêt. C’est normal, me dit-il, vous êtes sur un itinéraire de moto verte.
Moto verte ? Ces gens raffinés et délicats, à l’ouïe atrophiée, étaient donc des amoureux de la nature ? Il est vrai qu’à l’odeur dégagée, aussi insupportable que le bruit, sans mentionner les ornières qui ruinaient le chemin, comme la mousse des talus, j’aurais dû immédiatement reconnaître leur intérêt sylvestre ainsi que l’attention qu’ils portaient aux questions d’environnement. Je rentrai un peu dépité.
Ceci me poussa à changer mes plans pour la semaine de vacances que j’avais prévue début juillet. Finie la campagne ! J’optai pour les dune des plages océanes. Bien sûr, il y a en général beaucoup de monde, mais, en choisissant bien mes horaires, je pouvais éviter les heures d’affluence, qui se trouvent être les heures les plus chaudes. Pourquoi, d’ailleurs, la plupart des vacanciers choisissent de venir sur les plages entre 13h et 17h, avec le désagrément de la fournaise et de la foule, restait une énigme pour moi.
Dès le premier matin, je me rendis à la plage à 9h30. Seuls les bécasseaux, les sternes, les joggers, les amoureux de la marche et les promeneurs de chiens étaient là. Il faisait bon, la lumière était belle. Un vrai plaisir. Le bon moment pour lézarder ou lire. Je fis les deux. Enfin jusqu’à 10h15. C’est le moment que choisirent des amoureux de la mer pour sortir les jet-skis. Peu de personnes dans l’eau, peu de risques de blesser quelqu’un, ils s’en donnèrent à cœur joie. La joie pour eux, et la crise cardiaque pour moi. Je compris pourquoi les poissons n’ont pas d’oreilles.
Il me restait une semaine de vacances, à prendre en septembre. Échaudé par les amateurs de forêts et de mer, j’hésitais : retourner à la campagne ? aller en montagne ? J’étais devenu un peu parano et je me dis qu’avec ma chance, je tomberai sur des spécialistes de la course de chiens de traîneaux, qui, pendant l’été, s’entraîneraient avec des tracteurs.
En fait, une publicité, vue dans une agence, décida de ma destination : le sud tunisien. J’avais toujours rêvé du désert et c’était l’occasion. Une fois sur place, après un jour ou deux à m’acclimater, je décidai qu’il était temps d’aller faire un tour prolongé dans les dunes. Renseignements pris à l’hôtel, j’avais un itinéraire. Bien sûr ce n’était qu’une approche superficielle du désert, mais très vite, en marchant, j’entrevis la beauté de la chose et je sus que cela me plaisait. Ailleurs enfin !
Une solitude temporaire choisie, essentielle et presque rassurante. Rien de bien original mais cela me convenait parfaitement. Lors de ma déambulation lente, je troquais mes intrigues de baigneurs déchiquetés par des hélices pour des histoires de caravanes, des bivouacs chameliers.
Hélas, en guise de chameaux, je vis bientôt poindre une escadrille de touristes hilares, au bord de l’extase, chacun juché sur un quad. Le bruit était assourdissant. Ils s’arrêtèrent pour me saluer et me faire partager leur expérience de passionnés du désert. C’était fantastique cette tranquillité, disaient-ils, en hurlant pour couvrir le bruit du moteur.
N’ayant pas d’arme sur moi, je ne pus réagir de façon adéquate. Je fis le sourire béat de celui qui comprend et partage. Heureusement, ils partirent vite aimer le sable plus loin. L’appel du calme, sans doute.
Je rentrai, incrédule et déprimé. Même là, pensais-je !
Il n’y a pire con que le con motorisé !
J’envisage de passer mes prochaines vacances dans un stage de spéléologie.


