Cet article parle d’un temps qui vous semble révolu. Pourtant ce genre d’expérimentations et les tentatives de “contrôle des masses” n’ont jamais cessé d’être à l’ordre du jour des services secrets de la plupart des pays. Il ne s’agit pas là de créer une peur “complotiste” de quelque chose qui se tramerait derrière notre dos (il se trame toujours quelque chose ceci dit), mais de prendre conscience que ce genre de choses n’arrive pas que dans les films, et que souvent il faut des décennies pour que soit révélés les scandales de l’ombre. Finalement, les “complotistes” sont souvent les idiots utiles des expérimentateurs, parce qu’en “créant” des peurs et des paranoias à partir de données parcellaires, ils donnent un goût d’irréel à quelque chose qui est pourtant bien réel, mais caché à la vue.

Louis Jolyon West naît en 1924 à Brooklyn, dans un contexte familial modeste. Très tôt, il s’intéresse à la psychologie et aux sciences médicales, et s’engage dans des études de psychiatrie qui le mèneront à une carrière universitaire distinguée. Les biographies traditionnelles le présentent comme un psychiatre brillant, professeur à UCLA (Université de Californie de Los Angeles), consultant militaire et judiciaire, spécialiste de la dissociation, de la manipulation et de la violence humaine. Mais derrière cette façade respectable se cache un parcours beaucoup plus secret, exploré grâce aux archives déclassifiées de la CIA, aux correspondances personnelles et aux recherches journalistiques contemporaines, notamment par Tom O’Neill dans Chaos: Charles Manson, the CIA, and the Secret History of the Sixties.
À partir de 1953, West s’inscrit dans un projet ambitieux et clandestin : le programme MKUltra, lancé par la CIA pour explorer les moyens de contrôler le comportement humain et manipuler la cognition. Ce programme, conçu par Sidney Gottlieb[1] sous les ordres du directeur Allen Dulles[2], finance des expériences dans des universités, hôpitaux et laboratoires, souvent à l’insu des participants. Les objectifs sont variés : étudier la suggestibilité, la dissociation, l’implantation de faux souvenirs, la manipulation de la mémoire et la possibilité d’induire des états mentaux contrôlables. L’ensemble des sous-projets, numérotés et hiérarchisés, comprend des recherches sur des psychotropes comme le LSD, le sodium pentothal (thiopental), des barbituriques et des substances expérimentales, combinées à des techniques d’hypnose, de privation sensorielle et de conditionnement psychologique. Le tout expérimenté sur des humains. (Les chercheurs y expérimentèrent des drogues psychotropes mais aussi l’hypnose, la privation sensorielle, le stress extrême et diverses techniques d’interrogatoire, dans l’espoir de briser la résistance psychique, d’induire des aveux ou de reprogrammer des individus. Longtemps dissimulé, MK-Ultra ne fut partiellement révélé qu’au milieu des années 1970 lors d’enquêtes du Congrès américain, mettant au jour de graves violations éthiques et juridiques, et devenant depuis le symbole d’une dérive où la science fut subordonnée aux logiques du secret et de la peur politique).
Louis Jolyon West devient rapidement un acteur central du Subproject 43, financé par la CIA, qui a pour objectif précis d’étudier la suggestibilité et les états dissociatifs. Ses correspondances avec Gottlieb, conservées dans les archives universitaires et analysées par O’Neill, montrent qu’il détaille méthodiquement ses protocoles : dosages de substances, conditions d’hypnose, séances répétées, durée des expériences, enregistrement des réactions physiologiques et comportementales des sujets. Dans ces lettres, West décrit son ambition d’« implanter des informations fausses dans certains sujets » et de « faire persister des changements cognitifs sans que la personne en ait conscience ». L’écriture est clinique et méthodique, mais elle révèle clairement une volonté de manipuler le comportement humain à des fins expérimentales, dans le cadre du programme de la CIA.
Le Subproject 43 s’inscrit dans une constellation de sous-projets qui explorent des techniques comparables : certains chercheurs expérimentent sur des militaires volontaires, d’autres sur des patients hospitalisés ou des populations vulnérables. L’hypnose, combinée à des drogues psychotropes, est une constante : elle permet d’évaluer la suggestibilité, d’observer la dissociation et de tester la résistance à la manipulation cognitive. Les rapports archivés montrent que West documente systématiquement chaque réaction, notant la durée, l’intensité et les variations selon l’état psychologique du sujet.
Le contexte historique pourrait expliquer l’ampleur et la nature de ces expériences, si et seulement si celles-ci n’étaient pas proprement scandaleuses. La guerre froide, la peur de l’espionnage et de l’endoctrinement communiste, la guerre de Corée et l’inquiétude vis-à-vis du « brainwashing » (lavage de cerveau) poussent les agences gouvernementales à financer des recherches sur le contrôle mental. Les psychotropes, l’hypnose et les techniques de manipulation psychologique sont perçus comme des outils potentiels pour l’armée et le renseignement. West, officier psychiatre dans l’US Air Force et chercheur académique, se trouve à l’intersection de ces intérêts militaires et scientifiques. Son statut universitaire lui permet d’accéder aux financements (bien souvent par l’intermédiaires de sociétés écrans créées par la CIA) et aux laboratoires, tout en conservant une légitimité académique qui masque la dimension clandestine de ses travaux.
Les archives montrent que West expérimente sur différents types de sujets : volontaires civils, militaires, patients hospitalisés. Les protocoles combinent administration de substances, hypnose et observation comportementale. Chaque séance est minutieusement documentée : effets physiologiques et psychologiques, variations individuelles, durée et intensité des réactions. Ces données constituent un ensemble cohérent qui permet de suivre la méthodologie expérimentale de West, et de comprendre comment il applique les principes théoriques de la psychiatrie à des expériences concrètes, dans un cadre secret.
Parallèlement à ses travaux humains, West mène aussi des expériences animales. L’exemple le plus célèbre est celui de l’éléphant Tusko à Oklahoma City dans les années 1960, à qui il administre du LSD pour observer les effets comportementaux sur l’animal. Ce dernier meurt à la suite de l’expérience, illustrant les risques de la méthode expérimentale de West : dosage précis mais mal calculé (West avait dosé par rapport au poids de l’animal au lieu de prendre en considération le poids de son cerveau), observation détaillée, mais aussi conséquences imprévues et tragiques.
La correspondance entre Louis Jolyon West et Gottlieb permet également de comprendre ses motivations : une volonté d’explorer les limites du contrôle cognitif et comportemental. Les lettres détaillent des séances hypothétiques, des protocoles de dosage, et la manière dont l’hypnose peut être combinée avec les drogues pour maximiser la suggestibilité. Ces documents sont précieux car ils constituent une preuve directe de l’implication active de West dans MKUltra, et permettent de reconstituer ses méthodes expérimentales avec une précision que les rapports secondaires ne fournissent pas.
Dans le cadre universitaire, West continue de publier et d’enseigner. Il participe à des conférences, supervise des étudiants, et dirige des laboratoires. Cette reconnaissance académique contraste fortement avec ses activités clandestines : la psychiatrie appliquée à la recherche expérimentale pour la CIA se déroule en parallèle de sa carrière visible. Les archives montrent que West parvient à maintenir cette double vie : « scientifique respecté » et expérimentateur secret dans le cadre d’un programme gouvernemental confidentiel, pratiquant des expériences à base de drogues psychédéliques sur des sujets souvent inconscients d’être des sujets d’études.
L’application concrète des protocoles expérimentaux de Louis Jolyon West apparaît de manière saisissante dans l’affaire Jimmy Shaver, un cas qui illustre jusqu’où le psychiatre était prêt à aller pour explorer la mémoire et le comportement humain. En 1954, Jimmy Shaver, sergent de l’US Air Force, est arrêté pour le meurtre de Chere Jo Horton, une fillette de trois ans à Rapid City, Dakota du Sud. Shaver affirme ne se souvenir de rien et semble souffrir d’une dissociation sévère. L’affaire attire l’attention de West, qui est mandaté (semble-t-il à sa demande, juste après que le meurtre a été commis) pour évaluer l’état mental du suspect.
Louis Jolyon West décide d’utiliser une combinaison de sodium pentothal — un barbiturique induisant un état de suggestibilité — et de séances d’hypnose pour tenter de « réveiller » les souvenirs enfouis. Les archives judiciaires montrent que certaines parties de ces séances ne sont pas enregistrées, en particulier les moments où Shaver aurait admis, sous influence, sa culpabilité. Le témoignage subséquent de West fut un élément important dans la condamnation de Shaver, West assurant que Shaver avait reconnu avoir commis le meurtre lors de son interview sous hypnose et penthotal, sans qu’il n’existe aucune trace de cet aveu, alors que West était connu pour tout noter et enregistrer. Les enregistrements partiels laissent un vide, et Shaver maintient son innocence jusqu’à sa condamnation et son exécution en 1958. Ces détails sont cruciaux : ils montrent la façon dont West appliquait des méthodes expérimentales sur un être humain dans un cadre judiciaire, où les standards de preuve et de documentation étaient partiellement contournés par l’usage de drogues psychotropes et d’hypnose.
Les notes de West, conservées dans les archives universitaires et évoquées par O’Neill dans Chaos, décrivent minutieusement chaque séance. Il documente les réactions physiologiques, les variations de la mémoire et la suggestibilité du sujet, notant également l’angoisse et les signes de dissociation. L’éthique de ces méthodes est aujourd’hui largement contestée, mais à l’époque, la frontière entre recherche scientifique, expertise judiciaire et expérimentation sur un sujet vulnérable était floue. Le cas de Shaver illustre l’utilisation concrète de techniques développées dans le cadre du Subproject 43 et montre comment West appliquait les principes expérimentaux qu’il documentait dans ses lettres à Sidney Gottlieb.
Quelques années plus tard, l’affaire Jack Ruby révèle une autre facette de la pratique de West. Ruby, l’homme qui tue Lee Harvey Oswald (l’assassin de JF Kennedy, abattu par Jack Ruby moins de 48 heures après son arrestation), est examiné par West en avril 1964. Le psychiatre évalue l’état mental de Ruby avant le procès, notant des signes de paranoïa, d’hallucinations et d’instabilité émotionnelle. West rédige un rapport détaillé où il suggère que l’usage de techniques comme l’hypnose ou le sodium pentothal pourrait permettre de mieux comprendre les motivations et l’état mental de Ruby. West voulait que Ruby sorte de prison pour être confié à la psychiatrie afin de tester de nouvelles méthodes expérimentales. Les juges rejettent l’expertise de West comme non pertinente pour déterminer l’aptitude à comparaître, et d’autres psychiatres consultés contestent ses conclusions. Ruby lui-même s’incrit en faux contre la tentative de West de le faire passer pour non responsable.
Le contexte de la guerre froide ajoute une dimension supplémentaire à ces interventions. La peur des espions, la crainte de techniques de contrôle mental soviétiques et l’intérêt stratégique pour des moyens de coercition psychologique justifient, aux yeux des responsables militaires et de la CIA, l’emploi de méthodes expérimentales sur des sujets humains. West bénéficie de ce cadre : son statut académique lui assure une légitimité, tandis que les financements confidentiels permettent d’explorer des méthodes interdites ou contestables sur le plan éthique.
À San Francisco, au cœur des années 1960, West mena des travaux sur la jeunesse contre-culturelle, en particulier les hippies de Haight-Ashbury (un quartier de San Francisco, berceau du mouvement hippie et de la contre-culture américaine). Sous couvert d’études psychiatriques sur la psychose, la suggestion et les effets des drogues, son équipe administra et observa l’usage massif de substances psychotropes — notamment le LSD — sur des hippies dans un contexte où la frontière entre recherche clinique, expérimentation sociale et manipulation mentale était n’existait pas. Plusieurs enquêtes journalistiques et travaux critiques ont affirmé que Charles Manson figura parmi les individus observés ou suivis dans ce milieu expérimental, à une période où West s’intéressait précisément à la désintégration de l’identité, à la suggestibilité extrême et à la formation de comportements déviants en groupe. Bien que ces liens restent débattus et partiellement documentés, le travail de West à San Francisco est aujourd’hui cité comme un exemple emblématique des dérives éthiques de la psychiatrie et des sciences du comportement durant la guerre froide, lorsque drogues, contrôle social et peur politique se mêlaient dangereusement.
À partir de 1975, les révélations sur les expérimentations secrètes de la CIA suscitent un scandale national. Les commissions Church et Rockefeller sont mises en place pour enquêter sur les abus commis par les agences de renseignement, et sur les programmes comme MKUltra qui ont utilisé des sujets humains sans consentement éclairé.
Les commissaires de la commission Church interrogent plusieurs responsables de la CIA, des chercheurs et des témoins universitaires. Les témoignages confirment que la CIA a mené des expérimentations sur des milliers de sujets humains, souvent vulnérables, avec des drogues psychotropes, de l’hypnose et d’autres techniques psychologiques. Certains agents admettent que la destruction partielle (mais très importante) des documents en 1973, ordonnée par le directeur Richard Helms, complique la reconstitution de l’histoire complète. West est mentionné à plusieurs reprises comme un acteur central : il a conçu et appliqué des protocoles, documenté les réactions des sujets et rédigé des rapports détaillés pour Gottlieb.
Les auditions révèlent également des tensions entre reconnaissance académique et implication dans des programmes secrets. Certains témoins s’étonnent que West ait continué à publier et enseigner à UCLA malgré ses activités expérimentales clandestines. Ces témoignages permettent de mieux comprendre la position particulière de West : un psychiatre qui a profité du système pour se créer une image de scientifique respecté par ses pairs et les institutions, mais un expérimentateur clandestin impliqué dans des recherches gouvernementales inhumaines.
Les documents parlementaires montrent que West ne se contentait pas d’explorer la mémoire et la suggestibilité en laboratoire. Ses protocoles impliquaient également l’application pratique sur des sujets réels, comme les affaires Jimmy Shaver et Jack Ruby, où il utilise des techniques dérivées des expériences de MKUltra. Les auditions révèlent que certains responsables de la CIA et chercheurs universitaires considéraient ces applications comme un terrain d’essai pour mesurer l’efficacité des drogues et de l’hypnose sur des individus présentant des troubles psychologiques ou comportementaux. D’autres ont aussi suggéré que les opérations de West sur Shaver, Ruby ou d’autres, avaient des buts encore moins avouables. Shaver par exemple, aurait été sujet d’un programme psychiatrique gouvernemental avant de perdre ses facultés mentales. Quand à Ruby, il aurait voulu faire des révélations sur son acte et le classifier comme fou aurait permis de discréditer toute révélation future.
La commission Rockefeller complète l’enquête en mettant l’accent sur les aspects institutionnels et administratifs. Les témoignages révèlent comment la CIA a structuré MKUltra en sous-projets, attribué des budgets précis, suivi des chercheurs comme West, et évalué les résultats des expériences. Les commissaires insistent sur la difficulté de quantifier l’impact réel de ces expériences sur les sujets humains, en grande partie à cause de la destruction volontaire de documents. West, en tant que scientifique méthodique, a laissé suffisamment de traces pour reconstituer ses méthodes, mais pas l’intégralité des résultats de ses expérimentations.
Les commissions parlementaires mettent également en lumière l’impact durable de ces expérimentations. Les témoignages révèlent que la CIA considérait certains résultats comme confidentiels et stratégiques, mais que les pratiques expérimentales avaient des implications sur l’éthique médicale, la justice et la perception publique de la psychiatrie.
Les documents, combinés aux auditions parlementaires et aux analyses de journalistes contemporains, permettent de reconstituer un portrait complet : West utilise drogues et hypnose pour observer et modifier le comportement humain sans aucun consentement, documente chaque effet et applique ses protocoles dans des contextes variés.
Ainsi, les auditions Church et Rockefeller, les archives de l’UCLA et les recherches journalistiques comme celles de O’Neill dans Chaos offrent une vue détaillée du rôle central de West dans l’histoire de MKUltra. Ces faits, minutieusement archivés et analysés, constituent la démonstration factuelle de l’implication profonde de West dans les expérimentations de la CIA et de la méthodologie qu’il a développée pour explorer et manipuler la mémoire, la suggestibilité et le comportement humain.
[1] Sidney Gottlieb (1918-1999) fut l’un des personnages les plus obscurs et les plus controversés de l’histoire de la CIA. Chimiste de formation, il dirigea à partir des années 1950 le Technical Services Staff, devenant l’architecte principal des programmes secrets de manipulation mentale et de poisons, dont le tristement célèbre MK-Ultra. Sous son autorité furent expérimentés, souvent à l’insu des sujets, des substances psychotropes comme le LSD, des toxines, des drogues incapacitantes et des méthodes d’interrogatoire extrêmes, dans le but de contrôler, briser ou reprogrammer l’esprit humain. Gottlieb développa également des poisons discrets destinés à des opérations clandestines, y compris des projets d’assassinat ciblant des dirigeants étrangers. Longtemps protégé par le secret d’État, son rôle ne fut révélé au grand public que dans les années 1970, lors des enquêtes du Congrès américain, faisant de lui le symbole d’une dérive scientifique et morale au nom de la guerre froide.
[2] Allen Dulles (1893-1969) fut l’une des figures les plus puissantes et les plus influentes du renseignement américain, directeur de la CIA de 1953 à 1961 et véritable stratège de la guerre froide clandestine. Juriste de formation, issu de l’establishment diplomatique et financier de la côte Est, il conçut la CIA comme un instrument offensif, capable de renverser des gouvernements, manipuler des élections, infiltrer des mouvements politiques et mener des opérations secrètes à grande échelle. Sous son autorité furent menés des coups d’État majeurs, notamment en Iran (1953) et au Guatemala (1954), ainsi que des programmes secrets extrêmement controversés, dont MK-Ultra, qu’il autorisa et protégea politiquement. Dulles incarnait une vision du monde où la fin — contenir le communisme — justifiait presque tous les moyens, au prix de graves violations du droit international et des droits humains. Écarté après l’échec du débarquement de la baie des Cochons, il demeura néanmoins une figure centrale de l’ombre, jusqu’à siéger à la commission Warren chargée d’enquêter sur l’assassinat de John F. Kennedy, symbole ultime des ambiguïtés et des zones grises du pouvoir américain.


