
Knock – film de Guy Lefranc, 1951*, avec Louis Jouvet, Jean Brochard, Pierre Renoir, Pierre Bertin et Jean Carmet. Dialogues de Jules Romain.
Le docteur Knock rachète une clientèle de malades qui s’ignorent à un vieux médecin de province, aussi cacochyme que sont sa torpédo brinquebalante et son épouse à chapeau hérissé d’épingles à cheveux. Le canton se révèle peuplé de gens à la santé de fer. La clientèle s’avérant particulièrement rétive aux microbes, on pourrait en déduire qu’il s’agit d’une mauvaise affaire. Que nenni.
Entraînant d’abord et en premier lieu l’instituteur du village dans sa propagande médicale, le docteur Knock lui fait comprendre combien il est important que les gens dont ils ont tous deux la charge et la responsabilité deviennent conscients de leur état de santé déplorable. Knock le proclame sans ambages : « Voilà l’effet de saisissement que nous devons porter jusqu’aux entrailles de l’auditoire ». Dans la foulée, Knock enrôle le pharmacien dans sa croisade pour le bien public. Les référents de confiance et d’autorité deviennent alors solidairement d’accord sur ce point capital : il est indispensable de persuader les habitants qu’ils risquent leur vie à chaque instant.
Sous l’influence du docteur qui les reçoit en consultation – instituteur, pharmacien, tambour-de-ville, concitoyens en pleine forme, tous ces braves gens passeront dans l’instant et sans rien y comprendre à l’état de malades imaginaires. Imaginaires ? Mais non. Malades bien réels, puisqu’ils ne se sentent pas bien, qu’ils prennent de bonne foi le lit et les pilules.
Avec les cocoricos – vrais, ce n’est pas une figure de style – qui ponctuent chaque enrôlement de notable, les pérégrinations du bon docteur nous amènent à la conclusion qu’il n’est de dupeur que s’il y a des dupes, ou à tout le moins que, si nous-mêmes ne sommes pas manipulateurs, nous serions bien en peine de prouver que nous ne sommes pas manipulés.
Revenu au village toucher auprès du Dr Knock les échéances du paiement de sa clientèle, seul l’ancien médecin ne sera pas convaincu. Il exprime des scrupules vis-à-vis de ceux qu’ils considère comme n’étant pas de vrais malades, puis des victimes de ce qu’il hésite longuement à qualifier d’imposture. Knock lui oppose l’intérêt supérieur de la médecine elle-même : « Vous me donnez un canton peuplé de quelques individus indéterminés. Mon rôle, c’est de les déterminer, de les amener à l’existence médicale. Je les mets au lit et je regarde ce qui va pouvoir en sortir, un tuberculeux, un névropathe, un artérioscléreux. Ce que n’aime pas, c’est que la santé prenne des aires de provocation. »
Montrant le village aux fenêtres éclairées dans la nuit : « Dans 250 de ces maisons, 250 lits. Songez que dans quelques instants, il va sonner six heures, que pour tous mes malades, six heures, c’est l’heure de la deuxième prise de température rectale, et que dans quelques instants, 250 thermomètres vont pénétrer, à la fois… »
D’abord scandalisé, le sagace médecin finira toutefois lui-même par tomber malade, grâce au génie persuasif de son remplaçant… Et au moment du thermomètre, c’est Jean Carmet qui s’y colle.
Acteurs géniaux servis par des seconds rôles formidables, Knock n’a pas pris une ride, malgré son noir et blanc, ses costumes d’époque et une diction qui ignore encore les anglicismes et le parler globish de nos contemporains. À l’étranger, qu’il m’arrive de fréquenter à l’occasion sans cependant en faire un métier, on entend fréquemment des remarques tantôt ironiques, tantôt désolées ou fatalistes, mais toujours frappées d’incompréhension : la France serait un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer. Sans prétendre que notre doux pays n’aurait à nous offrir que les raisons de la félicité, il me vient que nous sommes encore et toujours des patients du Dr Knock. Faites-moi confiance ; soyez-en sûrs : en matière de duperie, nous sommes tous des seconds rôles formidables.
*Il existe, avec le même Louis Jouvet, un film datant de 1933 d’après la pièce éponyme de Jules Romain créée en 1923. Depuis lors, on compte près de sept de ses adaptations au cinéma et à la télévision.



