
L’image ne tient pas en place.
Elle revient.
Encore.
Encore.
Elle frappe la rétine à cadence régulière,
marteau pneumatique de l’attention.
Elle fore,
elle creuse,
elle s’enfonce.
Ce n’est pas une image que l’on regarde,
c’est une image qui regarde à notre place.
Elle s’imprime,
se superpose à elle-même,
laisse une trace après la trace —
rémanence poisseuse,
fantôme lumineux collé à l’intérieur de l’œil.
On la voit même quand elle n’est plus là.
Surtout quand elle n’est plus là.
Dernière mise à jour.
Dernière mise à jour.
Dernière mise à jour.
La mise à jour de quoi ?
De la mort en cours ?
Du seuil de saturation ?
De notre capacité à encore distinguer quelque chose ?
À force d’être répétée,
l’image s’épaissit.
À force d’être répétée,
elle s’annule.
Trop pleine pour signifier,
trop insistante pour émouvoir.
Elle devient bruit.
Elle devient mur.
Elle devient écran.
Le sens se dissout par excès,
comme une phrase martelée
jusqu’à ne plus être qu’un son.
Alors on regarde.
Mais
on ne voit plus.
*
Une image.
La même.
Encore.
Une image qui insiste, qui sature l’écran jusqu’à devenir bruit blanc.
Un chiffre apparaît, disparaît, revient.
Un chiffre qui clignote comme une panne morale.
Situation sous contrôle.
Les événements sont en cours d’évaluation.
Rien à signaler.
Rien, sauf l’image.
Rien, sauf le chiffre.
Rien, sauf la boucle.
À force de tourner, l’information se vide,
se vide de son sens.
Un fil trop tendu finit par rompre
ou par ne plus soutenir personne.
Qui manipule ?
L’image que je vois ?
La main qui la cadre ?
Le doigt qui appuie sur rec ?
Ou mon œil,
qui réclame précisément cette image-là, et pas une autre ?
Davos. Moscou. Pékin. Washington.
Et puis La Souterraine — la bien nommée —
à deux pas de Bessines-sur-Gartempe,
ce qui, convenons-en, est hautement suspect.
Nous aimons les cartes.
Les centres.
Les cercles rouges autour des lieux du pouvoir.
Nous aimons croire qu’il existe un marionnettiste identifiable,
un visage,
une salle close,
une table ovale,
des ficelles nettes, visibles, traçables.
Cela nous rassure.
Car
si quelqu’un manipule,
alors nous sommes manipulés.
Et si nous sommes manipulés,
alors nous sommes innocents.
Mais les ficelles —
les ficelles ne sont jamais là où on les cherche.
Elles passent par nos gestes les plus banals.
Par le partage machinal.
Par l’indignation à heure fixe.
Par le scroll infini.
Par le regard détourné,
mais juste assez tard pour dire :
« J’ai vu. »
*
L’Iran.
Gaza.
L’Ukraine.
Le Soudan.
La Méditerranée.
Les banlieues écrasées par la routine policière.
Les camps sans nom.
Les guerres sans déclaration.
Partout, la même mécanique.
Des peuples regardent leur propre destruction se dérouler,
comme on regarde une météo
qui n’annonce jamais d’éclaircie.
Qui filme ?
Qui diffuse ?
Qui regarde ?
Qui se tait ?
Qui appelle cela complexité géopolitique
quand il s’agit de corps ?
Dix mille morts.
Trente mille.
Cinquante mille.
Tout compte fait.
Mais combien avant que le chiffre ne devienne abstrait ?
Combien avant que la mort ne soit qu’une unité statistique,
une variable d’ajustement
dans un raisonnement stratégique ?
Écrit comme ça,
sans visage,
sans prénom,
sans souffle.
On tait les mots trop lourds.
On les range dans un tiroir lexical,
entre controverse et narratif concurrent.
On dit : il faut nuancer.
On dit : il faut contextualiser.
On dit : attention aux images.
Pendant ce temps,
les images font leur travail.
Elles passent.
Elles glissent.
Elles s’empilent.
Nous sommes contre, bien sûr.
Mais contre quoi exactement ?
Contre qui ?
Et avec quels gestes,
autres que symboliques,
autres que confortables ?
Nous détournons les yeux —
mais jamais complètement.
Juste assez pour préserver
l’image de nous-mêmes.
Car
nous aussi,
nous manipulons.
Nous manipulons notre indignation.
Nous manipulons notre innocence.
Nous manipulons ceux qui croient encore
que ne rien faire
est une position neutre.
Soif de l’avoir.
Argent.
Hybris.
Vieux dieux fatigués,
vieux dieux obèses,
vieux dieux repus
qui tirent les ficelles
— les plus efficaces.
Pas besoin de complot.
Pas besoin de salle secrète.
Il suffit d’un marché.
D’un intérêt.
D’un silence bien placé.
L’information continue.
En continu.
Un fil tendu jour et nuit,
qui nous relie sans nous engager,
qui transporte tout
sans jamais nous obliger à tenir quoi que ce soit.
Nous flottons, légers,
au-dessus du charnier de l’humanité,
convaincus que notre altitude nous absout.
Que vaut la vie d’un manipulateur ?
Que pèse la vie d’un citoyen manipulé ?
La balance est faussée.
Elle l’a toujours été.
Et pendant que nous cherchons cette main qui tire les ficelles,
nous oublions de regarder
ce à quoi nous tenons nous-mêmes :
la corde.
Celle que nous serrons
ou que nous lâchons.
Celle qui nous relie encore
au réel,
au risque,
à la responsabilité.
L’information continue.
En continu.
Jusqu’à ce que le fil casse.
Ou que quelqu’un, enfin,
ose regarder la caméra
et dire :
« Ce que vous voyez n’est pas toute l’image.
Mais ce que vous refusez de voir
est déjà une manipulation. »
Et pendant que nous cherchons cette main qui tire les ficelles,
je sens la mienne.
Elle est là.
Sur la corde.
Déjà serrée.
Je dis nous
pour retarder le moment de dire je.
Je regarde.
Je sais.
Et je reste à distance raisonnable de ma propre colère.
Je dis : ce n’est pas si simple.
Je dis : je n’ai pas toutes les informations.
Je dis : que puis-je faire, moi ?
Pendant que des corps sont réduits à des chiffres,
je calcule le coût de mon engagement.
Je mesure.
Je temporise.
Je fais glisser l’horreur
dans une case mentale
où elle ne dérange pas trop mon quotidien.
Je me crois lucide.
Je suis surtout prudent.
Je ne tire pas les ficelles.
Je ne coupe pas le fil.
Je les tends.
Je les maintiens.
Je les laisse faire leur travail.
BREAKING.
BREAKING.
Non, ce que je vois n’est pas toute l’image.
Mais ce que je refuse de voir
me regarde déjà.
Le pire n’est peut-être pas d’être manipulé,
mais de s’y faire.
© Murielle COMPÈRE-DEMARCY (MCDem.)



