
(Episode précédent) – Les Rolling Stones avaient toujours résisté à la tentation de s’inspirer des Beatles, ce qui leur a permis de se trouver une place bien à eux dans les sixties. Mais la période de conception et d’enregistrement de Their Satanic Majesties Request est une époque troublée, comme on va le voir. Se pourrait il que, par facilité, ils se soient inspirés du chef d’oeuvre des Fab Four qui vient de sortir : Sergeant Pepper’s Lonely Hearts Club Band ?
C’est possible, mais quand on interroge les intéressés, ils ont le plus grand mal à expliquer de manière convaincante comment ils en sont arrivés là. De toutes façons, l’époque était à l’expérimentation et ils s’en sont donnés à cœur joie, d’autant plus qu’ils n’avaient pas beaucoup de concerts prévus cette année-là (1967).
L’album Their Satanic Majesties Request
La pochette donne clairement le ton : les Stones sont habillés en magiciens ou troubadours et les motifs d’arrière-plan évoquent les Milles et une Nuits ou la Science-Fiction. La photo est en trois dimensions. Le manque général de sobriété en fait une exception de mauvais goût vis-à-vis des pochettes précédentes qui avaient toutes une certaine classe. On se rends tout de suite compte qu’on a à faire à un album à part. L’écoute du disque va renforcer notre certitude là-dessus : un album à part, mais pas dans le bon sens du terme.
En fait, l’album est très décevant, les chansons étant très moyennes et les expérimentations n’allant nulle part ou pas bien loin. Les chansons sont très bien arrangées, ce n’est pas le problème. Il y a un véritable savoir-faire à l’oeuvre, c’est évident. Mais il n’y a aucune mélodie de chant accrocheuse, aucun thème musical qui nous donne envie d’écouter, encore et encore, cette chanson. Il faut se faire violence pour écouter le disque en entier, et c’est par pur acquis de conscience qu’on le fait. Dans la discographie d’un fan des Rolling Stones, c’est le seul album dont la tranche se recouvre de poussière au fil des années.
Seules deux chansons échappent à merveille à cette description déprimante.
2000 Light Years From Home
On est clairement dans le psychédélisme, mais le psychédélisme de bon goût. La chanson est captivante et nous donne à apprécier le groupe dans un contexte novateur. Les paroles, inspirées par la meilleure Science-Fiction poétique, cadreraient avec un documentaire sur la trilogie Fondation de Isaac Asimov. Le mellotron, joué par Brian, est envoutant.
https://www.lacoccinelle.net/272343-the-rolling-stones-2000-light-years-from-home.html
She’s A Rainbow
Que de beauté, que de grâce ! Brian y joue encore du mellotron ainsi que de la trompette. Les arrangements d’orchestre à cordes ont été confiés à John Paul Jones, musicien de studio réputé à l’époque. Celui-ci sera, quelques années plus tard, co-fondateur de Led Zeppelin où il officiera en tant que bassiste, pianiste, clavier et arrangeur pour les cordes. Un musicien très complet !
Brian est toujours aussi doué mais il n’occupe plus que le poste de musicien additionnel, au même titre que John Paul Jones dans le précédent morceau.
Mais tous les Rolling Stones sont un peu dans le flou cette année-là. Examinons ce qui s’est passé dans leurs vies.
News Of The World & Police britannique : un duo de choc !
Il était une fois, en la perfide Albion, un torchon nommé News Of The World qui s’était fait une spécialité de révéler les scandales concernant les célébrités. Aujourd’hui, on les classerait clairement dans la presse people. Leur méthode était simple : ils enquêtaient longuement sur certaines célébrités, au besoin en engageant des détectives privés, pour découvrir dans leur vie privée ce qui pouvait faire matière à scandale. Quand ils trouvaient quelque chose de potentiellement illégal, ils révélaient les informations à la police, attendaient le jour de l’arrestation et publiaient immédiatement le compte rendu de leur enquête. En fait, ils étaient à la fois les détonateurs et les bénéficiaires du scandale.
Depuis quelques temps, ils suivaient de près Mick Jagger et Keith Richards et commençaient à supputer qu’il serait possible, en coordonnant les choses avec la police, d’obtenir une arrestation et une parution de presse à succès. Le fait que Mick et Keith prennent des drogues était un secret de polichinelle et il semblait probable qu’on puisse les coincer lors d’une drogue partie.
Tout commence avec le chauffeur belge de Keith, Patrick. News Of The World le contacte et, moyennant finances, évidemment, arrive à en faire un complice. Il est chargé d’avertir le journal quand les Stones organisent une drogue partie chez Keith, dans sa propriété de Redlands dans le Sussex. Le chauffeur fournira les informations qui vont permettre d’arrêter les Stones en flagrant délit.
Une journée qui avait si bien commencé…
Le 12 février 1967, Mick et Keith sont à Redlands avec des amis. De bon matin, ils prennent du LSD et vont se promener dans la campagne à pied. En fin de journée, alors que les effets de la drogue ont presque disparu, ils rentrent à Redlands. Parmi leurs invités il y a George et sa femme Patti Harrisson, Marianne Faithfull et Robert Fraser, un marchand d’art de leurs amis.
Bien sûr, grâce au chauffeur, la police est parfaitement au courant de ce qui est en train de se passer mais ils n’interviennent pas encore. Pourquoi ? Les Harrisson ne font pas partie des gens qu’ils veulent arrêter. Il serait trop risqué de s’attaquer en même temps aux Stones ET aux Beatles. De plus, ces derniers ont été décorés par la reine deux ans plus tôt et ils sont encore en odeur de sainteté. Donc, la police attend que les Harrisson partent.
Une fois que c’est fait, quinze policiers interviennent et frappent à la porte. Respectueux de la police comme l’est tout gamin bien élevé au Royaume Uni à l’époque, Keith autorise les policiers à entrer et à fouiller la maison. Il n’a même pas conscience qu’il aurait pu exiger la présence de son avocat sur les lieux.
Pour finir, les policiers ne vont pas trouver grand-chose à part des restes de joints et auront le plus grand mal à construire vingt-six chefs d’accusation, tous plus farfelus les uns que les autres. Mick et Keith vont être condamnés à de la prison ferme en première instance puis relaxés en appel grâce aux émeutes incessantes de leurs fans et surtout à un article du prestigieux Times qui démontre qu’ils n’ont pas été traités comme des délinquants ordinaires mais qu’on voulait faire un exemple, ce qui nuit grandement à la réputation internationale de la justice britannique.
A l’époque, dans un contexte sincère, à un journaliste qui lui demande de quoi, lui et sa génération, sont insatisfaits (en référence à la chanson Satisfaction), Mick répond : « De la génération qui prétend diriger nos vies ».
Pour remercier leurs fans, les Beatles, les Who et le Times de les avoir soutenus, les Stones leur dédient une chanson :
L’élément déclencheur de l’âge d’or des Rolling Stones ?
Ces évènements, ainsi que leur album raté, pèsent lourd. Les Stones grandissent d’un coup et réalisent à quel point ils sont dans le collimateur de l’establishment. Malgré leurs déceptions, ils se ressaisissent et vont méthodiquement changer de cap. Tout ça va nous donner ce qu’il est convenu d’appeler l’âge d’or des Rolling Stones, c’est-à-dire leurs œuvres entre 1968 et 1974. J’ai déjà écrit une série d’articles sur le sujet qui s’enchaine directement avec le présent article.
Voici le premier article de cette autre série :
https://rebelles-lemag.com/rolling-stones-beggars-banquet/
Et la table des matières qui permet de tous les retrouver :
https://rebelles-lemag.com/author/william-h-miller/page/2/
Pour finir, voici le premier morceau, inoubliable, de l’âge d’or des Rolling Stones :



