
Dans un précédent article, nous avons évoqué l’ampleur et l’importance du roman de Grossman, sa critique du totalitarisme soviétique. Adapter ce chef-d’œuvre pour la scène était un défi, que Brigitte Jaques-Wajeman a relevé le plus souvent de façon convaincante.
Restituer les liens entre les personnages, pour la plupart apparentés à la famille Chapochnikov, était un exercice impossible. Par conséquent la metteuse en scène a préféré sélectionner des moments forts du livre, dans des séquences emblématiques de la censure soviétique, ou de l’extermination des Juifs par la barbarie nazie, ou de la soumission veule à la bureaucratie communiste.
Brigitte Jaques-Wajeman s’appuie sur sa troupe fidèle de comédiens aguerris, comme l’excellent Bertrand Pazos, qu’elle dirigea jadis dans un savoureux Nicomède, en compagnie de la même Sophie Daull que l’on retrouve ici à Stalingrad (tous ceux qui ont vu Elvire Jouvet 40, avec l’inoubliable Philippe Clévenot et son phrasé typique en mélodie ascendante, et le jeu tout en nuances de Maria de Medeiros, vouent à Brigitte Jaques-Wajeman une reconnaissance éternelle, et savent ce qu’est une direction d’acteurs).
Bertrand Pazos sait donner au physicien nucléaire Strum, un des héros majeurs du récit, toute la gamme expressive qui va de la révolte, de la rage contre l’injustice et l’incompétence, à la joie quand la consécration succède à la disgrâce. Le Juif Strum a eu le courage de ne pas lire en public cette lettre de repentir qu’on lui demandait, a voulu rester digne en pensant à sa mère morte dans un ghetto (dont la dernière lettre à son fils est également un des grands passages du livre et du spectacle) mais une fois réhabilité, il signera lâchement le document paraphé par des savants soviétiques démentant avec indignation les allégations du New York Times selon lesquelles des scientifiques et des écrivains russes ont été fusillés pour des raisons politiques.
« Il sortit son stylo » : lassé par les tracas de la bureaucratie, la recherche d’excuses impossibles à trouver pour ne pas « signer cette lettre infâme », Strum s’exécute. C’est l’effroyable soumission. Grossman savait de quoi il parlait : il avait lui-même signé ce genre de lettre, avec la même honte.
Autre point fort de la mise en scène, les comédiens jouent le récit, c’est-à-dire le texte narratif qui précède le dialogue, la voix. Ainsi l’acteur incarnant le colonel Novikov, tombé amoureux de Guénia Chapochnikov, s’élance vers elle en souriant et en disant avec ferveur : « En l’apercevant par hasard par la fenêtre d’un train, il monta dans sa voiture et l’accompagna vers le sud pendant trois heures et demie alors qu’il devait aller vers le nord ». Ce procédé original, permettant de présenter les personnages ou les situations, répond sans doute au souci de clarté narrative, et pallie en partie l’absence de fil conducteur dans le spectacle.
Dans son choix de moments-clés du roman, Brigitte Jaques-Wajeman a donné une place méritée au magnifique éloge de Tchekhov, un des passages les plus remarquables du livre, suscité par une discussion sur la littérature russe. C’est un certain Madiarov qui parle. Il ne croit pas que les officiers fusillés en 1937 étaient des « ennemis du peuple » ; il rêve d’un jour où, feuilletant son journal, on trouverait, au lieu d’une « lettre des travailleurs au grand Staline », de vraies informations : un article sur la mauvaise récolte dans la région de Koursk, un accident dans une mine, les vrais discours de Blum et de Churchill, combien de grammes de blé reçoit un kolkhozien… ». Et puis, quand on se met à parler littérature, il rend un vibrant hommage à Tchekhov, le seul selon lui à avoir su faire vivre l’homme russe, comme être humain, sans partir d’une idéologie :
« Tchekhov a fait entrer dans nos consciences toute la Russie dans son énormité ; des hommes de toutes les classes, de toutes les couches sociales, de tous les âges… Il a dit, comme personne ne l’a fait avant lui, pas même Tolstoï, il a dit que nous sommes avant tout des êtres humains ; comprenez-vous : des êtres humains ! Il a dit que l’essentiel, c’était que les hommes sont des hommes et qu’ensuite seulement, ils sont évêques, russes, boutiquiers, tatares, ouvriers. Les hommes sont bons ou mauvais non en tant que Tatares ou Ukrainiens, ouvriers ou évêques ; les hommes sont égaux parce qu’ils sont des hommes. […] D’Avvakoum à Lénine, notre conception de la liberté et de l’homme a toujours été partisane, fanatique ; elle a toujours sacrifié l’homme concret à une conception abstraite de l’homme. Même Tolstoï, avec sa théorie de la non-résistance au mal par la force, est intolérant, et surtout, son point de départ n’est pas l’homme mais Dieu. Il veut que triomphe l’idée de la bonté, mais les hommes de Dieu ont toujours aspiré à faire entrer de force Dieu en l’homme : et pour arriver à ce but, en Russie, on ne reculera devant rien : on te tuera, on t’égorgera sans hésiter.
« Qu’a dit Tchekhov ? Que Dieu se mette au second plan, que se mettent au second plan les « grandes idées progressistes », comme on les appelle ; commençons par l’homme ; soyons bons, soyons attentifs à l’égard de l’homme quel qu’il soit : évêque, moujik, industriel millionnaire, forçat de Sakhaline, serveur dans un restaurant ; commençons par aimer, respecter, plaindre l’homme ; sans cela rien ne marchera jamais chez nous. Et cela s’appelle la démocratie, la démocratie du peuple russe, une démocratie qui n’a pas vu le jour. »
Voilà des lignes qui rendent terriblement actuelle la voix de Grossman, que les Russes intellectuellement anesthésiés sous le joug de Poutine, ancien agent du KGB, seraient bien inspirés d’écouter.
Du reste la fin du livre a des accents tchékhoviens : Spiridonov, directeur de la centrale électrique de Stalingrad, qui est resté travailler vaillamment à son poste pendant toute la bataille, lui qui avait peur de la guerre, et quitte l’usine quand il n’est plus utile, un jour avant l’arrivée des troupes soviétiques, est pour ces vingt-quatre heures injustement muté dans l’Oural ; une vieille femme le console avec ce même ton compassé de Sonia pour son oncle, un perdant lui aussi, à la fin d’Oncle Vania : « Ce n’est rien, ce n’est rien, c’est la vie ».
Nous dirons pour conclure que la transposition sur les planches d’un ouvrage aussi dense et complexe, défi gigantesque, a été réussie grâce au talent des comédiens, grâce à un choix de séquences fortes par leur intensité dramatique, leur enjeu politique et moral, aux dépens peut-être d’une clarté narrative d’ensemble. Certaines options sont moins convaincantes : Ikonnikov, l’humaniste tolstoïen campé par une actrice en illuminé grotesque chantonnant en agitant les bras : « Je crois à la bonté » ; on en viendrait à rêver, face à cette éternelle distanciation brechtienne, à la version platement réaliste, plus près du texte, d’un vieillard grave et marqué par son terrible passé, avec des loques misérables de détenu, qui aurait rendu le personnage et ses propos plus justement bouleversants. Même chose pour les essais d’humour-détente, par exemple le redoutable commissaire politique Guetmanov, joué lui aussi par une comédienne, avec moustaches et faux ventre comme dans les farces – mais le livre de Grossman, terrible, fait peu de place à l’humour, et l’hypocrite Guetmanov, qui tend sans cesse des pièges, vous félicite pour mieux vous dénoncer ensuite, aurait pu mériter un traitement plus fin, plus sombre aussi.
Évidemment, le lecteur qui a aimé un livre est toujours frustré, quand il découvre son adaptation au théâtre ou au cinéma, par les passages ou les mots qu’il a retenus et qui sont absents de la scène ou de l’écran. C’est la loi du genre.
Nous ne citerons qu’une seule phrase, qui résume pour nous le talent de Grossman, toute la force du livre et, au-delà, celle de la littérature dans son essence, créatrice d’images, de symboles, donnant un sens toujours neuf, profond, aux signes qui nous entourent. Dans le camp nazi, le vieux bolchevik Mostovskoï croise le regard du vieux menchevik Tchernetsov, dont l’œil de verre a été brisé par un gardien : « Mostovskoï pensa que la tristesse qui se lisait dans l’œil vivant était plus effrayante encore que le trou rouge qui béait à la place de son œil perdu ».
Moralité finale : il faut aller au théâtre, voir des entreprises importantes, actuelles et courageuses comme le travail de Brigitte Jaques-Wajeman, qui donne voix et chair à un grand livre. Mais il faut aussi lire les œuvres capitales de la littérature, qui éclairent leur temps et le nôtre.



