
La crainte d’être manipulé et une méfiance qui en résulte apparaissent aujourd’hui dès le plus jeune âge. J’en veux pour preuve l’intérêt que le sujet suscite et les passions qu’il déchaîne parfois chez les adolescents collégiens. Et c’est d’autant plus paradoxal que cette tranche d’âge devient de plus en plus sujette aux manipulations qu’elle appelle pourtant de ses vœux, en se livrant, sans retenue la plupart du temps, aux réseaux sociaux et aux maux divers qu’ils charrient à leur suite. Même si le nom seul et/ou le logo de certains devraient déjà inspirer la suspicion comme, par exemple, TikTok. Ces deux syllabes prononcées ne désignent-elles pas « manie inconsciente » et « trouble obsessionnel compulsif » ? Et le logo ne donne-t-il pas mal à la tête dès le premier regard ? Cependant, presque toute une génération se réveille et s’endort, s’amuse, marche, mange et interagit (en apparence) avec les autres en compagnie permanente des petits écrans qui déversent leur flux continu addictif, abrutissant d’agitation, de bruit et de couleurs. Avec le temps, plusieurs finissent par tourner en boucle dans les cercles vicieux des infos tronquées, déformées ou fabriquées, des « idées et opinions » prêtes-à-porter, qu’ils croient naïvement choisies en toute liberté.
Les échanges et lectures de qualité, leur analyse qu’offrent l’éducation et l’école arrivent malgré tout à contrebalancer souvent ces errements intellectuels. Lorsque je faisais lire aux classes de 3e, pour l’étudier ensuite en détail, la très célèbre pièce de théâtre (et l’une des plus jouées), « Knock » de Jules Romains, le thème de la manipulation individuelle et celle des masses passionnait visiblement les élèves. Ils décortiquaient avec entrain certaines scènes, répliques ou comportements, les décodaient, comparant ensuite le texte lu avec ses interprétations sur scène ou dans le film de 1950, où l’inégalable Louis Jouvet donne un visage si inquiétant au personnage qui, même au bout d’un quart de siècle, « reste pour [lui] un mystère ». Tout cela nous amenait immanquablement à conclure que nonobstant le comique magistral, dans la lignée de Molière, la pièce n’est pas seulement une comédie, mais plutôt un long signal d’avertissement et d’alarme à l’époque pendant laquelle naissaient de grands totalitarismes. Un texte à comprendre en profondeur, à méditer et à mettre en relation avec les mécanismes simples – et d’autant plus effrayants – qui offrent aux habiles démagogues le pouvoir, parfois absolu, sur les esprits et consciences des autres. Une fois, nous avons eu l’occasion de voir en complément une autre pièce au thème proche, « Un démocrate » de Julie Timmerman. C’est l’histoire basée sur la vie et l’oeuvre d’Edouard Bernays (1891-1995), neveu de Freud et inventeur des méthodes des manipulations collectives, largement utilisées dans divers domaines économiques, sociaux et politiques par les USA, mais ayant aussi inspiré en son temps la propagande nazie.
Pour terminer la séquence, je proposais aux élèves un sujet de rédaction : scène d’une manipulation réussie. Ils avaient deux possibilités : soit inventer un personnage d’une autre catégorie socio-professionnelle, manipulé par Knock lors d’une consultation (imitant le style de l’auteur), soit écrire une scène de manipulation d’inspiration libre, quels qu’en soient les protagonistes les circonstances et la tonalité (comique ou grave). Et généralement, c’était une réelle réussite, parfois même époustouflante si l’on considère l’âge des élèves et la catégorie du devoir : sur table, en une heure et juste avec une réflexion préalable à la maison. Dans les deux cas, les adolescents y mettaient vraiment tous leurs talents : invention, finesse, humour, sensibilité, expression. Ceux qui s’inspiraient de « Knock » avaient très bien saisi le sens de la pièce et l’essence du personnage en titre, se surpassant parfois dans la créativité, qui pouvait surprendre le lecteur – et qui aurait pu faire plaisir à Jules Romains lui-même! Ceux en revanche qui choisissaient le cadre libre faisaient probablement référence aux remarques, critiques ou discussions entendues : ils prenaient pour personnages qui manipulent des vendeurs flatteurs (le plus souvent d’immobilier, de voitures ou d’habits), assureurs menaçants ou voyants rassurants. Sans oublier, bien sûr, les scènes inspirées de la vie quotidienne : des enfants manipulant leurs parents pour obtenir un cadeau ou un pardon, des trahisons entre amis ou partenaires dans un couple, maquillées en malentendus… C’est dire à quel point les jeunes esprits semblent déjà conscients de l’omniprésence du problème et sensibles à ses dangers. Mais cette conscience peut se trouver, à tout âge, endormie par la séduction habile d’un piège.
Bojenna Orszulak



