
Istanbul, mi-décembre 2025. L’organisation interreligieuse mondiale* dont j’assure pour l’instant la présidence a organisé, pour la première fois depuis le 7 octobre 2023, une réunion de sa branche Moyen-Orient – Afrique du Nord, avec 50 participants choisis parmi les leaders des nombreux « cercles de coopération » que compte l’organisation dans ces régions, pendant 4 jours pleins.
Ils sont venus d’Israël, de Palestine, de Jordanie, d’Irak, du Yémen, du Maroc, de Tunisie, du Liban, d’Égypte… Il y a là des musulmans sunnites, des musulmans chiites, des juifs (orthodoxes et réformistes), des chrétiens orthodoxes, des chrétiens coptes, des chrétiens protestants, des druzes, des bahaïs, un scientologiste.
J’étais, comment vous dire, un peu anxieux à l’idée d’avoir dans la même pièce des juifs d’Israël et des Palestiniens, et autres dignes représentants du monde arabe. J’avais tort.
On n’apprend pas le monde à travers les médias, qu’ils soient sociaux ou pas. On apprend en voyageant, et pour le coup ces deux dernières années Israël et la Palestine n’ont pas fait partie de mes destinations. On apprend aussi en écoutant les gens qui vivent ce sur quoi vous souhaitez apprendre. Et j’ai tant appris en quatre jours.
Tout ce qui s’est passé à Istanbul est revêtu, pour des raisons de sécurité des participants, du sceau de la discrétion, surtout en ce qui concerne l’identité des participants. C’est pourquoi j’utiliserai principalement des prénoms fictifs.
De combattant anti-juif à soldat de la paix
L’un d’entre nous, Amin, vient me raconter son histoire. Il a la cinquantaine, il est mince, d’un port élégant, le visage buriné et l’œil sombre de couleur mais pétillant de vie. Amin vit dans un camp de réfugiés en Palestine, depuis toujours semble-t-il. Il me raconte que plus jeune, il était un « combattant » contre Israël. Il était persuadé qu’un bon juif était un juif mort, et qu’il gagnerait son paradis en tuant l’ennemi. Jusqu’au jour où il a rencontré notre organisation interreligieuse, il y a quinze ans. Pour faire court, cette rencontre lui a fait réaliser qu’il pouvait parler à un juif. Et que s’il pouvait lui parler, c’est que le juif était lui aussi un humain. Fort de ce constat, il s’est rendu compte qu’on lui avait menti depuis toujours, et il a décidé de consacrer sa vie à aider les gens à considérer leur humanité comme la chose qui surpasse tous les préjugés. « Nous sommes d’abord et avant tout humains, avant d’être juifs, musulmans, chrétiens ou quoi que ce soit d’autre », me dit-il. « Sans ça, nous ne sommes plus rien, et la guerre commence. »
Non seulement Amin revient de loin, mais dans son camp de réfugiés, il doit quotidiennement faire face à l’influence du Hamas et d’autres qui n’ont pas la même vision que lui quant à l’humanité de l’ennemi. Il doit aussi composer avec les exactions parfois (ou souvent, selon qui j’écoute) commises par les militaires israéliens, qui n’arrangent pas ses affaires. Mais il garde le cap. Il m’explique qu’il apprend aux jeunes à passer les checkpoints en regardant les militaires d’Israël et en les imaginant chez eux, en famille, à la mer, n’importe où là où ils retrouveraient image humaine, et ce quel que soit le comportement des militaires en question. Le résultat, me dit-il, est souvent (pas toujours) miraculeux. Ce sont les militaires qui changent alors d’attitude, et deviennent pour le coup plus humains.
Son analyse est la suivante : chacun des deux groupes (Israéliens et Palestiniens) regarde l’autre comme quelque chose qui n’a pas d’humanité. Si l’un des deux insuffle de l’humanité dans son regard, alors l’autre le reçoit et redevient ce qu’il n’a pourtant jamais cessé d’être : humain. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est tout ce qu’il a pour se battre, et finalement c’est tout ce qui pourra faire la différence dans cette partie du monde. Pour lui, c’est ça une mission divine.
Les enfants ennemis
Steven, lui, est un juif israélien très pratiquant, et il dirige une organisation qui enseigne le dialogue pour la paix aux jeunes à Tel Aviv. Quand le massacre du 13 octobre s’est produit, il a senti qu’il devait faire quelque chose pour ne pas sombrer dans la haine. Il savait que rien ne serait plus comme avant, et déjà qu’avant ce n’était pas terrible… Alors il a monté un projet pour les jeunes qui le suivaient, palestiniens musulmans ou chrétiens et israéliens juifs, musulmans ou druzes, afin de préserver et amplifier ce qu’il appelle « la connexion par-delà les divisions ». A travers l’écriture, jeunes israéliens et palestiniens collaborent pour exprimer leurs souffrances, leurs difficultés, leurs espoirs, leur résilience et leur courage, celui d’imaginer un futur de paix là où le présent leur donne tort. Deux ouvrages sont déjà nés de ce projet.
Pourtant son projet n’a pas fait l’unanimité. Nombre des parents de ses élèves l’ont appelé pour lui reprocher le fait que leurs enfants puissent sympathiser « avec l’ennemi ». Lui aussi a gardé le cap. Bien souvent ce sont les enfants qui ont convaincu leurs parents du bien-fondé de la démarche. Et du « mal-fondé » de la rhétorique de l’ennemi.
Ils détestent, un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout ?
Un jour, je demande à Mohamed, palestinien de Bethléem, s’il est vrai qu’en Cisjordanie les gens détestent les Israéliens. Question un peu stupide, candide, mais si je ne la lui pose pas, à qui la poserais-je ? Mohamed est musulman, mais il me dit ne pas vraiment pratiquer. La pratique, il s’en fout un peu. Pour lui, Dieu ne s’exprime pas dans la pratique. A chacun sa voie. Il me répond : « C’est vrai, mais pas seulement. Tu dois bien comprendre que pour nombre de palestiniens, tout ce qu’ils connaissent des juifs ce sont les militaires, ceux qu’ils croisent aux check-points, ceux qui les maltraitent régulièrement, ceux qui parfois ont tué des enfants dans leur quartier. Avant, il y avait plus de palestiniens qui allaient travailler en Israël, et qui avaient plus d’occasions d’interagir. Depuis octobre 2023, ce nombre a drastiquement diminué et le fossé s’est encore plus creusé. Alors oui, beaucoup détestent les Israéliens. Peut-être les détesterais-tu aussi si tu étais dans la même situation qu’eux. Et puis il y a la propagande. Elle a beau jeu la propagande. Elle déshumanise les juifs, et à chaque fois qu’un juif commet un méfait chez nous, elle gagne. Il n’y a qu’une solution, c’est le dialogue, et la reconnaissance de notre humanité commune. » Cette humanité commune qui revient comme un leitmotiv jour après jour, conversation après conversation.
De la hauteur et des droits égaux ?
Et puis il y a Karin, journaliste israélienne, qui s’arrange pour me parler à part. Elle me dit qu’il faut absolument que je parle à Sara, une jeune bahaïe de Jordanie, parce qu’elle est persuadée qu’une solution au Moyen-Orient pourrait peut-être venir des scientologistes et des bahaïs, parce que les juifs (dont elle), les musulmans et les chrétiens sont trop imbriqués dans ces conflits millénaires, ils sont coincés dans des luttes existentielles qui ne leur permettent pas de voir les choses avec un peu de hauteur. Ils veulent sauver leur peau et pour ça ils doivent détruire « l’autre ».

Du coup je parle à Sara, qui est absolument fantastique, qui chaque jour se tape cinq heures de trains (oui, de trains, pas au singulier) pour aller aider des enfants dans un camp de réfugiés à la frontière avec la Palestine. Une fois, je lui demande si les Bahaïs subissent des discriminations en Jordanie. Elle me répond immédiatement non, mais pourtant en la questionnant un peu plus j’apprends qu’ils n’ont pas les mêmes droits que les autres (ce qui bien entendu est la définition même de la discrimination). La différence de droits, de ce qu’elle m’en dit concerne essentiellement des droits familiaux, mais plus je parle avec elle plus elle me montre qu’ils sont, en fait, discriminés. On s’habitue à tout, au point où l’on ne voit même plus le problème. Elle dit qu’elle aime son pays, et que pour ça, elle est prête à accepter les tracas. Je me dis que moi aussi j’aime mon pays, mais que ça ne fait rien à mon refus de la discrimination. Je me dis qu’on se fout bien de notre poire quand on arrive à nous faire croire qu’on doit accepter l’inacceptable au nom d’un certain patriotisme. Mais bon, peu importe, Sara est brillante, et pleine de réelle bonté.
Il y aussi Kamal, un Libanais, Druze. Kamal, quand il apprend que je suis ami avec le Cheikh Bader Kasem, une figure du Druzisme (qui vit en Israël), il veut en apprendre plus sur la Scientology. Quand il apprend que moi aussi, je pense que nous sommes des êtres spirituels immortels qui passent de corps en corps, vie après vie, il est heureux, car il n’est plus tout seul.
Toutes ces religions sont une bouffée d’air
Il y a aussi Mina, un chrétien d’Égypte, grand professeur de médecine, qui lui ne savait même pas que la ma religion existait. C’est la première fois qu’il en entend le nom. Pourtant il me connait, mais il n’avait jamais percuté. Du coup, il en parle, alors que nous sommes tous réunis. Et l’ensemble des participants se met à deviser sur le fait qu’il n’y a rien de mieux que d’apprendre qu’il n’y a pas que 5 grandes religions dans le monde (chrétiens, musulmans, druzes, juifs, et bahaïs). Du coup ils veulent que je leur parle de toutes ces religions qu’ils connaissent mal. Ça leur fait une bouffée d’air. Le monde est grand, divers, riche. Ça renforce leur idée que le plus important, c’est que nous sommes tous des humains. Alléluia.
Adar lui, est Kurde, d’Irak. Il parle du Mandéisme, une ancienne religion qui ne compte plus que quelques milliers d’adeptes, principalement en Irak. Je lui demande s’il en est, il me dit non, il est chrétien. Mais il dit qu’au Kurdistan, tout le monde fait ce qu’il veut. J’en doute, mais je n’en sais rien. Alors il m’invite, avec ses deux compères, dont un qui fait partie du gouvernement kurde. J’ai dit que j’irai. Et j’irai.
La langue de l’autre
Et puis il y a Shlomo. Shlomo est juif, mais il a enseigné toute sa vie la langue arabe en Israël. Pour lui, la langue, c’est la porte d’entrée de la paix. Si tu parles la langue, tu comprends. SI tu comprends, tu ne fais pas la guerre. Il a publié un dictionnaire hébreu/arabe, plusieurs fois réédité. Il m’explique que ses parents, dans ses jeunes années, étaient très déçus de son chemin de vie. Enseigner l’arabe, faut être un peu dérangé. Mais bon, il est devenu Inspecteur national de la langue arabe, maître de conférences à la faculté d’éducation de l’université hébraïque de Jérusalem et représentant d’Israël au Comité Européen pour la Lecture et l’Alphabétisation. Du coup ils ont bien été obligés d’admettre qu’il a réussi sa vie, et ils ont changé d’avis. Shlomo il a l’air de s’en foutre, il est vieux et il en a vu de toutes les couleurs. Et pourtant il est toujours de toutes les rencontres, à plus de 80 ans.
Mariam, de Hébron en Palestine, est chrétienne. Elle parle un arabe qui écorche l’oreille, pas parce que ce n’est pas beau, mais parce qu’elle parle très fort et qu’elle semble toujours t’engueuler, même quand elle sourit et que tu comprends qu’elle t’aime bien. Elle râle. Elle râle après Israël, qui lui « pourrit la vie ». Elle râle après le Hamas, qui lui « pourrit la vie », elle râle après l’Autorité Palestinienne et son « Président corrompu », qui lui « pourrit la vie ». Mais elle tape sur l’épaule de tout le monde, juifs compris avec une énergie qui ne retient pas son âme.
Elle me parle aussi des colons israéliens. Elle me dit que dans beaucoup d’endroits les colons et les Palestiniens s’entendent très bien. Ils vivent ensemble et travaillent ensemble. Pourquoi suis-je surpris ?
La paix ?
Comprenez bien : ce ne sont pas des arabes pro-Israël. Ce ne sont pas des juifs pro-Palestine. Ce ne sont pas des doux-dingues sortis d’un imaginaire beatnik. Ce sont des gens qui ont vécu la dureté de la guerre, et qui continuent à devoir composer avec, mais qui n’ont pas perdu leur intelligence ni leur humanité.
Finalement, le dernier soir, nous avons célébré Hanukkah, allumé les bougies, et écouté les prières en Hébreux. Pas de photos s’il vous plait, c’est pas non plus la fête au village. Et c’est dangereux les photos. Mais on célèbre quand même. Ensemble.
Et puis chacun est reparti. Sur la messagerie de groupe, que certains avaient dû quitter et effacer de leur téléphone avant de rentrer dans leur pays, les échanges vont continuer pendant plusieurs jours. Chacun repart chez soi, au combat, celui pour un monde meilleur, pour une région meilleure, pour un quartier meilleur, pour des gens meilleurs. On se promet qu’on se reverra. Et on se reverra.
Et on sait. On sait que la paix est possible et que ceux qui disent le contraire sont ceux qui n’en veulent pas, au fond. On sait que la guerre n’est pas inhérente à l’être humain, parce que justement, l’être humain c’est la solution à la guerre. A partie du moment où on le voit, où on le reconnait, où on lui accorde son humanité. Ça parait fleur bleue ? Non, c’est une fleur nourrie au sang des victimes, qui malgré tout a poussé, et qui défie le statu quo.
* Il s’agit de la plus grande organisation interreligieuse de terrain au monde, avec plus de 1200 groupes affiliés dans plus de 110 pays. Fondée par l’ancien évêque épiscopalien de Californie, le Révérend Bill Swing, elle a fêté ses 25 ans l’an dernier. Au-delà de sa création et de son ampleur, ces 25 années ont surtout montré la force de son modèle : une coopération interreligieuse décentralisée, portée par les acteurs locaux eux-mêmes. URI a permis à des communautés très diverses de se rencontrer, de dépasser les clivages religieux et culturels et d’agir ensemble pour la paix, la réconciliation, l’éducation, l’égalité, la justice sociale et le soin de la Terre. En privilégiant l’inclusion, la gouvernance partagée et l’action concrète plutôt que le discours, elle a contribué à ancrer le dialogue interreligieux dans la vie quotidienne et à en faire un véritable levier de transformation sociale durable.



