
Il y a deux ans, le poète Alain Marc nous avait envoyé dans la figure son DU MONDE suivi de « La vie se dégrade » qui laissait présager au milieu des emportements fulminants d’autres considérations sur notre condition de contemporains.
Il récidive avec le premier titre d’un cycle de quatorze livres à venir aux éditions Z4/Douro. Le titre en est Solitude, première partie de l’opus tout entier intitulé Le Grand cycle de la vie ou l’odyssée humaine. Quel programme, quelle ambition. Il y a dans ce titre un tel souffle, une telle envergure de grand-voile jetée aux alizés qu’on se plaît à convoquer une Condition humaine de Malraux ou une Espèce de la même espèce par Antelme. Nous ne savons pas encore, ne les ayant pas lus, si les différents chapitres d’une telle épopée présenteront ébranlement aussi profond et donneront de façon si saisissante idée de ce que nous sommes, humains ; bons grains et ivraie mêlés.
Le sous-titre de Solitude est Poème à dire et à. Tel quel, sans points de suspension, cependant bien présents dans la suite du texte. Poémadiréa ; poéma, diréa. Nous ne sommes pourtant pas aux Îles-sous-le-vent, aux îles soulevant ; poème a dit : réa/lité pour tenter d’imiter notre auteur. En exergue, l’écrit de Jean (Jean 6.63) « Les paroles que je vous ai dites viennent de l’Esprit / …et elles donnent la vie ».
Ne nous y trompons pas. Il est des ambitions sottes, d’autres sont cuites à l’eau tiède. Celle-ci, n’en doutons pas, est d’une autre trempe. Celle d’un poète, d’un crieur de rage et de mécontentement. Les cris (l’écrit ?) cherchent à apaiser le lecteur. Catharsis, comme le revendique l’auteur.
C’est donc la solitude qui est donnée à lire. Commencer un cycle par la solitude, c’est en constater à un moment ou à un autre de nos vies l’amertume, l’apaisement et peut-être à nos corps défendants la prééminence. Miel et fiel. Alain Marc sait de quoi il parle, de quoi il crie.
…Sur la scène / de ma vie / Intérieure / Seul / inéluctablement / Seul…
Mais on n’est seul que dans une société. C’est bien tout le paradoxe. La solitude n’existe que parce que dehors, en dehors de soi, existent les autres. Sont-ils comme moi, seuls (seul : mettre au pluriel ce mot est déjà un paradoxe un peu troublant) ou bien à tout le moins certains d’entre eux ? En souffrent-ils ? Pourrait-on agréger ces solitudes afin qu’elles se sentent légitimement moins solitaires ?
…Seul / dans la foule !… / Reste à contempler / sa nuit… / Inutile témoin / de soi-même…
Les points de suspension qui commencent et finissent ( ?!) chaque vers (chaque verre ? On sait l’importance des flacons dans le vide et l’ennui de soi) sont suspensions de la vie à un fil et non figures de rhétorique.
…Car sans une âme / qui vous parle / vous n’êtes / RIEN !…
À la lecture d’Alain Marc me vient une réflexion de Yehudi Menuhin : « Malgré moi, dans le New-York de ma jeunesse, je partageais une solitude peuplée ».
Soudain, un éclair de lucidité – il y en a d’autres parmi les aphorismes poétiques :
…Et dire que l’on a de solitude / que celle / que l’on / s’inflige…
…Rester / Seul / par un besoin i n c o m m e n s u r a b l e / de per / fection…
Il y a, là, non un aveu mais une manière de profession de foi. La solitude serait-elle un achèvement de soi-même ? Puisque nous ne sommes les architectes que de nous-mêmes, après tout.
…la solitude / est la Vraie Vie / (puisqu’il n’y en a pas d’autre !)…
Puis, paraphrasant Sempé :
RIEN
N’est facile
Sans points de suspensions.



