
« Ce que nous appelons la réalité est un certain rapport entre ces sensations et ces souvenirs
qui nous entourent simultanément… »
Marcel Proust, Le temps retrouvé.
L’eau semblait le refuser.
Ses mouvements devenaient laborieux, désordonnés, impuissants.
Comme attirée par la nuit d’avril qui affadissait déjà le bleu étale du ciel, la mer était devenue grise. Cette couleur aussi l’épuisait. Pourquoi s’était-il donc baigné ? La réponse était claire. Quelqu’un avait dit : et si nous allions à la plage ? Là-bas, sur le sable, il les apercevait, occupés à se chamailler comme d’habitude ou à rire de rien, malgré le soir, ne pensant ni à rentrer ni à s’inquiéter pour lui. Ils ne regardaient pas de son côté.
Ses pensées se brouillaient. Quelque part, au milieu de ses idées confuses, lui revint en mémoire l’épisode de la traversée du lac de Lugano. Pour échapper aux fascistes, quitter l’Italie, il avait choisi la baignade. Une traversée presque sans fatigue. C’était au mois de juin. Il avait 30 ans, était médecin, en pleine forme. Nager, c’était alors pour lui tout simplement vital, c’était résister à la folie du régime de Mussolini. Et résister, c’était le sens même de toute sa vie. Et de l’autre côté, en Suisse, Rachel l’attendait. Vraiment, en y repensant, là, en plein désarroi, il pouvait se dire encore que Rachel l’attendait. Tout semblait écrit. Elle était si jeune. Malade, en convalescence, encore pour quelques semaines dans la ville thermale. Elle était si menue, si fine. Il pouvait faire le tour de son poignet entre le pouce et l’index. Encore, après toutes ses années, elle n’avait pas changé. Cette jeune femme si fragile, presque une enfant, qui lui tendit une serviette de bain ce jour-là comme on tend, au théâtre, une épée à un héros de tragédie, avec un air décidé, il l’avait aimée aussitôt. Et il l’aimait toujours. Plus intensément encore, maintenant. Après toutes ces années de vie commune. Des décennies. Cela avait passé si vite, toute une existence. L’amour prend des chemins qu’il est seul à connaître. Aimer, c’est un mystère. Même et surtout pour ceux qui s’aiment. Et depuis si longtemps.
Il se laissa glisser sur le dos et aperçut le Capo di Feno.
Au loin, sur un fond de roches noires, se balançait doucement la silhouette d’un petit bateau de plaisance qui cherchait le vent. La Corse est si belle, se dit-il.
Il ferma les yeux. Il s’étonna d’une pensée qui, au milieu de tant d’autres, lui traversait l’esprit à l’instant même où atteindre le rivage lui paraissait désormais impossible. Il essayait, depuis un bon moment, de jouer au piano les études de György Ligeti et notamment la 9ème intitulée Vertige et cette chute sans fin que ce morceau du compositeur hongrois semble signifier. C’était évident. Il n’y arriverait pas. Il en riait presque. Son corps était trop lourd. Il lui faisait mal. Il fallait crier, appeler au secours. Mais il ne le faisait pas.
Il pensa à ses filles. Petites, elles ressemblaient à des poupées russes. Cette image l’envahit. Elle occupa bientôt son esprit complètement, chassant même la peur. Son corps s’enfonçait. Il fallait repartir. Nager. Lutter. Résister. Encore résister. Changer de position, au moins. Essayer de vaincre le malaise qui maintenant le dominait. Un écœurement. Une envie de vomir. Nager. Ne plus se laisser distraire par des pensées absurdes. Il y avait autre chose à faire, quelque chose de possible, une solution. L’épaisseur de l’eau, son opacité, sa couleur l’obsédaient maintenant. Bientôt, se dit-il, la panique allait tout emporter. Une panique qui n’était pas la sienne, qui appartenait à un autre que lui dont il découvrait brusquement l’existence quelque part en lui, en cet instant. Lui qui était toujours si calme, dans la maitrise, se voir ainsi était presque amusant. Mais pourquoi s’était-il tant éloigné de la plage ? L’idée même qu’il puisse se trouver en difficulté lors d’une baignade ne serait venue à l’esprit de personne. Il était toujours un grand sportif, un excellent nageur, même devenu vieux. Pourquoi ne pouvait-il pas appeler, au moins essayer ? Il était perdu.
Le chatoiement de la mer à la nuit tombante, la nausée grandissante, les cris des mouettes indifférentes à son sort, ses deux petites poupées russes, le poignet si fin de Rachel, le souvenir des défilés fascistes de sa jeunesse, le visage de sa mère envahirent sa conscience simultanément. Il coulait.
Dans trois jours, se serait Pâques. Il pensa à sa mère qui était si pieuse et à sa petite église où il priait, enfant, ou faisant semblant pour faire plaisir à sa maman. Il arrivait même à sentir encore l’odeur des cierges qui brûlent alors qu’il était en train de perdre tout courage.
Il n’y avait aucun autre nageur. Personne.
Si l’un des siens s’était retourné, avait surpris sa détresse, avait tenté de lui venir en aide…
Ce qui l’impressionna alors, au milieu de toute cette confusion qui s’emparait de lui, ce fut l’extrême lenteur du temps. Le temps passait vraiment très lentement. Alors que toute une vie était passée en un instant, le temps maintenant s’écoulait seconde par seconde, toujours plus espacée l’une de l’autre, comme un supplice, comme celui que l’on nomme de la goutte d’eau. Et la goutte tombait toujours de plus loin, toujours plus ralentie, dans un bruit toujours plus métallique.
Soudain, un éclair déchira sa poitrine. Alors qu’il venait juste d’abandonner la lutte dans un dernier mouvement des bras et qu’il se plaisait infiniment dans cette lenteur du temps qui l’enveloppait, une douleur fulgurante embrasa ses yeux dans un fourmillement de couleurs. C’était incroyable. Cette douleur insupportable était une expérience extraordinaire.
Un second éclair suivit aussitôt et la mer l’enserra dans une couverture moelleuse. Elle l’embrassait.
Il eut l’impression très nette que sa pensée foudroyée venait se perdre quelque part dans son ventre, que toute sa vie venait se perdre dans son ventre.
L’eau remplissait déjà son corps.
4e nouvelle du recueil Quelques fragments d’éternité
à paraître en septembre aux Editions Maïa



