
Devinez-vous ce cri en 1848 d’un mémorable imprécateur ?
Un communiste ? Nenni !
C’est le cri d’un malouin, prêtre et écrivain : Lamennais, parfois soupçonné de “tourner au communisme” [1], alors élu de la jeune constituante, dont il démissionne vite. Et décède quelques années plus tard, son corbillard accompagné d’artisans et d’ouvriers, “enterré au Père Lachaise, au milieu des pauvres et comme le sont les pauvres” selon sa dernière volonté.
Baudelaire : un second imprécateur en 1864 ?
Souvenez-vous : Assommons les pauvres ! Son poème choc est en prose, une fable cruelle où le poète feint le cynisme et balance entre la révolte et le spleen face à l’interminable soumission, à la possible guerre des pauvres…
Mais le cri de Lamennais Silence aux pauvres, s’enfle aussi du grand Silence ouvrier d’alors ! Il marque à tout jamais le moment de bascule historique où l’on débat moins en termes de “pauvres “qu’en termes de “travailleurs“. Ceux-ci vivent en effet une terrible rationalisation industrielle qui impose le silence glacé des lieux de production. Quiconque lit aujourd’hui des règlements d’ateliers de cette période comprend vite le projet d’emprise de l’industrie naissante qui impose une seule parole légitime au travail, celle du patron de l’époque, qui rédige, affiche et applique le règlement de son atelier opposable au seul droit d’alors : “le droit du silence ouvrier “.
Quand le 20ème siècle redécouvre Lamennais en… 1989 !
Cent-quarante ans plus tard ? Comment est-ce possible !…
Si, lors du bicentenaire de notre grande Révolution. Un écrivain alors engagé : Henri Guillemin (1903-1992), revisite au scalpel notre Révolution française avec un regard d’historien et d’expert en littérature.

Il reprend le titre de Lamennais : Silence aux pauvres ! et publie un pamphlet décoiffant racontant la Révolution en quatre actes fort bien troussés.
J’avoue que j’aurais rêvé d’un tel professeur d’histoire au lycée ! Quelle passion, quelle tchatche bourrée d’érudition.
Le parti des humbles, nous dit Guillemin, c’est de faire le choix de Rousseau contre Voltaire, pour qui “le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui et le gouverne“.
Sa thèse, résumée par A. Marzio en 2019 est la suivante :
“Il n’y a pas eu en 1789 de révolution mais un simple changement de personnel politique, les bourgeois ne supportant pas que les postes de responsabilités soient tenus par des aristocrates incompétents alors qu’eux-mêmes se considéraient comme la seule classe productrice de richesses. L’ennui est que la bourgeoisie a eu besoin du peuple pour parvenir à ses fins et que celui-ci a réclamé pour lui les droits que lui faisaient miroiter les beaux mots de liberté et d’égalité”.
Selon notre auteur, la question centrale, posée depuis l’été 1789 par les trois assemblées successives, est “les gens de biens“, ceux qui possèdent quelque chose, ont peur des “gens de rien “, ceux qui ne possèdent rien, la canaille, ceux que l’on va exclure du droit de vote et de la garde nationale : les non-possédants.
Il oppose Voltaire, relayé par Diderot, qui admet qu’une élite gouverne la multitude ignorante et docile qui la nourrit à Robespierre, un des rares révolutionnaires à souhaiter chez les exploités, des champs et des villes, une conscience de classe.
La critique de Guillemin est donc acerbe, plutôt binaire, sans pour autant soutenir les thèses contre-révolutionnaires d’un Rivarol qui écrira plus tard, en ricanant : « La Révolution a été l’œuvre des rentiers » .
En fait il se tient à distance des historiens officiels – Vovelle, Lefèbvre, Soboul, Furet – pour exposer son regard éclairé sur le bicentenaire de la révolution avec une jubilation polémique souvent rafraîchissante.
Son regard aiguisé questionne sans fard : pourquoi a-t-on voulu réduire “les pauvres au silence“, en soumettant les sans-voix à la fois au suffrage censitaire et au recrutement censitaire de la fameuse garde nationale ?
Finalement quelles relations entre Propriété et Pouvoir ?
Vertigineuses questions… !
Trois années plus tard Guillemin disparaît en 1992 de la scène littéraire, comme Lamennais après son cri de 1848, a rejoint le père Lachaise.
Le pavé d’Henri Guillemin…
Le frondeur Guillemin est conscient d’avoir jeté son libelle dans la mare des insupportables inégalités qui perdurent dans les années 1990. Depuis son “exil volontaire” en suisse il a, pour ainsi dire, conforté sans le vouloir les chercheurs du moment en France qui tentaient de décrire les “sans voix” contemporaines.
Je vous invite donc à entrer dans le parcours des “sans voix” contemporaines que l’écrivain Guillemin a pu nourrir ou inspirer.
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[1]Dictionnaire Le Maîtron : Félicité Robert de LAMENNAIS


